- Bienvenue dans "Le dessous des cartes". Nous démarrons l'émission dans la Vallée de la Mort en Californie. C'est ici, en août 2020 lors d'un épisode caniculaire mondial, qu'il a fait le plus chaud sur la planète avec 54,4 degrés dans la bien nommée Crique de la Fournaise.
Le dérèglement climatique est trop souvent perçu comme une épée de Damoclès dont les conséquences nous frapperont un jour lointain. Trop souvent, tout se passe comme si nous n'étions que peu concernés. Nous avons voulu vous montrer, cartes, chiffres, photos à l'appui, comment, en 2021, le dérèglement climatique change déjà la vie quotidienne de millions de citoyens du monde.
Canicules, sécheresses, mais aussi fonte des glaces, inondations, incendies géants, tempêtes dévastatrices, climat, le dérèglement, c'est maintenant. Nous commençons ce voyage au nord de notre globe, dans le cercle arctique et plus précisément dans la ville russe de Verkhoïansk en Sibérie, 1 300 habitants. Elle a connu un record de chaleur historique en juin 2020 : 38 degrés.
Du jamais vu à cette latitude. Le cercle polaire, région sentinelle, se réchauffe 2 à 3 fois plus vite que le reste de la planète. La banquise fond de plus en plus rapidement depuis trente ans.
Sa superficie diminue et elle s'amincit. Un désastre pour les ours polaires et les phoques qui y vivent. Au Groenland, c'est la calotte glaciaire qui rétrécit.
Et sur tous les continents, les glaciers de montagne fondent d'ores et déjà sous nos yeux. Pour exemple, la Mer de Glace, dans le massif alpin du Mont-Blanc, a reculé de 120m en un siècle, et le secteur touristique de toute la région en pâtit. Conséquence de la fonte des glaciers et des calottes glaciaires, la mer monte.
Une quinzaine de centimètres en un siècle. Ce phénomène s'accélère depuis 30 ans. Selon les climatologues du GIEC, le niveau des mers et des océans grimpe actuellement de 3mm/an.
La dilatation thermique due à la chaleur contribue aussi fortement à cette montée des eaux. Effet domino de la hausse du niveau des mers, des régions côtières et des deltas très peuplés vivent désormais sous la menace permanente de submersion. Voyez ces côtes où se concentrent de fortes densités humaines et la plupart des méga-cités de plus de 10 millions d'habitants.
La plupart d'entre elles se situent en Asie, aujourd'hui le continent le plus menacé. Mumbai, la mégapole indienne de 20 millions d'habitants, est construite sur une presqu'île de la côte ouest du pays. Désormais, pendant la mousson, les habitants des bidonvilles ont les pieds dans l'eau et craignent de perdre leur maison.
Le gouvernement local tente de freiner cette invasion marine en plantant des mangroves pour former une digue naturelle, sans garantie de succès. Rendons-nous à la frontière avec le Bangladesh, dans le delta du Gange et du Brahmapoutre, alimentés par les glaciers de l'Himalaya. C'est le plus vaste delta du monde, environ 100 000 km2, et le plus dense avec 200 millions d'habitants et une partie des terres qui sont sous le niveau de la mer à proximité de Dacca, la capitale du Bangladesh, et de Kolkata.
La mousson, la montée des eaux et l'effondrement des sols chassent chaque année des millions de villageois de leurs maisons de tôle. Dans le golfe du Bengale, des îles ont purement et simplement disparu. 30 à 40% du territoire du Bangladesh s'est ainsi retrouvé sous l'eau.
Les îles au ras de l'eau sont bien sûr des territoires très vulnérables et, de ce point de vue, l'Océanie et sa myriade d'États insulaires sont en première ligne. Le cas de l'archipel des îles Marshall est exemplaire. On va s'y arrêter.
Tempêtes et inondations s'y multiplient, polluant les nappes d'eau douce et menaçant ce dôme rempli de déchets radioactifs laissés par les essais atomiques américains des années 40-50. Enfin, la montée de la température et l'acidification de l'océan endommagent les récifs de coraux au détriment de la biodiversité. En 2018, une marée d'algues brunes et de poissons morts a envahi les lagons bleu azur.
En perturbant les écosystèmes, le réchauffement contribue en partie à ce qu'on appelle la 6e extinction, la disparition en cours de centaines de milliers d'espèces végétales et animales partout sur la planète. On observe également que certaines espèces migrent pour fuir les températures trop élevées, avec des conséquences sur l'agriculture, la pêche et la santé humaine. La montée des températures a déjà produit toute une série d'effets imbriqués les uns aux autres qui ont déjà un impact sur la vie des gens.
Il y a une conséquence du dérèglement du climat : les phénomènes climatiques extrêmes augmentent en fréquence et en intensité. C'est notamment le cas dans nos contrées, jusqu'ici épargnées. Un exemple tristement célèbre, l'Ouragan Katrina.
En 2005, il dévaste la Nouvelle-Orléans, faisant 1 800 morts et des milliards de dollars de dégâts. Qu'on les nomme ouragans, cyclones ou typhons, ces tornades destructrices se multiplient et s'intensifient depuis 20 ans. En 2019, en Australie, ce sont les incendies géants qui, cette fois, font des ravages.
Au moins un milliard d'animaux tués et plus de 12 millions d'hectares partis en fumée. Sur la côte ouest des États-Unis, au Portugal ou en Sibérie, l'ère des méga-feux a commencé. En Amazonie brésilienne ou en Indonésie, la déforestation y contribue fortement.
Et il y a les canicules. L'Allemagne, la France et les Pays-Bas ont battu, en 2019, des records de températures estivales, supérieures à 40 degrés. Ces épisodes de canicule touchent 30% de la population mondiale et affectent la santé de millions de personnes sur toute la planète.
On constate que le réchauffement global entraîne une baisse des précipitations et une désertification au niveau régional, sur le continent américain, le pourtour méditerranéen, au Sahel, en Inde, en Afrique australe. Rendons-nous au sud du continent africain, justement, où la sécheresse entraîne une baisse dramatique des récoltes depuis 5 ans. Début 2020, 45 millions de personnes étaient menacées par la famine dans cette région, notamment au Zimbabwe, en Zambie, au Mozambique et à Madagascar.
Toutes ces catastrophes engendrent bien sûr des déplacements internes de populations. En Chine, par exemple, un million de personnes ont été évacuées en 2019, lors du passage du typhon Lekima, au sud de Shanghai. Au total, en 2019, environ 24 millions de personnes ont fui leur domicile à cause de catastrophes liées au climat.
C'est presque trois fois plus que les déplacements liés aux guerres. À ces déplacés s'ajoutent tous ceux qui quittent leur pays durablement, comme ces migrants africains qui traversent la Méditerranée au péril de leur vie, même si les causes des flux migratoires sont complexes et mêlent politique, économie et climat. Face au dérèglement du climat, tous les habitants de la Terre ne sont pas égaux.
En orange, sur cette carte, les pays les plus vulnérables aux risques climatiques : surtout situés en Afrique, en Amérique latine, en Asie du sud et du sud-est. Les catastrophes climatiques y font des ravages car elles se combinent à la pauvreté et au manque de structures sanitaires. Pourtant, la plupart de ces pays produisent peu de gaz à effet de serre, comme on le voit sur cette carte des émissions mondiales de CO2.
Mais ces pays subissent les conséquences de nos émissions. Les plus gros émetteurs, Chine, États-Unis, Union européenne, Inde, Russie et Japon ont donc une responsabilité planétaire dans le creusement des inégalités. Malgré tout, on ne peut nier aujourd'hui une certaine prise de conscience sur ces enjeux climatiques.
Voici en vert quelques bons élèves en matière d'action en faveur du climat. Les pays scandinaves, avec en tête le Danemark, sont à la pointe sur les énergies renouvelables. La Suède, par exemple, a instauré une taxe carbone dès 1991, et s'est donnée comme objectif de vivre sans énergies fossiles d'ici à 2030.
Le Maroc a également une politique énergétique ambitieuse et développe le solaire et l'éolien. Et l'Inde, encore très dépendante du charbon, réalise des investissements massifs dans les énergies renouvelables. Au-delà des États, d'autres acteurs ont pris le problème à bras-le-corps, des entreprises mais aussi des villes.
Voici 30 grandes villes du monde qui ont déjà commencé à baisser leurs émissions pour limiter la hausse des températures à 1,5 degré d'ici la fin du siècle. Notamment avec des bus propres, des bâtiments moins énergivores, et des politiques zéro déchet, comme à San Francisco où plus de 80% des déchets sont réutilisés. L'engagement des villes en faveur du climat est crucial car les métropoles regroupent plus de 50% de la population du globe, et qu'elles représentent plus de 70% des émissions mondiales de CO2.
Et il y a tous ces citoyens qui, partout dans le monde, changent leurs habitudes, et descendent parfois dans la rue pour que l'urgence climatique devienne une priorité. À l'hiver 2019, tandis que les États-Unis étaient touchés par une vague de froid, le président Trump avait ironisé sur le réchauffement, confondant au passage météo et climat, mais faisant le bonheur des climatosceptiques. Les climatosceptiques aiment croiser le fer avec le GIEC, le Groupe intergouvernemental d'experts sur l'évolution du climat, qu'ils accusent de catastrophisme et sensationnalisme, notamment quand, en 2007, le GIEC a surestimé la vitesse avec laquelle les glaciers de l'Himalaya allaient disparaître.
Il n'en demeure pas moins que les rapports du GIEC restent la meilleure évaluation des risques disponibles et que les preuves sont désormais accablantes qu'en se modifiant, le climat bouleverse déjà violemment la vie de millions d'êtres humains. Cet atlas réunit l'ensemble des données sur la crise écologique de notre temps, par F. Gemenne, avec une postface de Bruno Latour.
C'est la fin du "Dessous des cartes". Rendez-vous la semaine prochaine. D'ici là, n'oubliez pas notre site Internet arte.
tv/ddc sur lequel vous retrouverez nos leçons de géopolitique. À bientôt. france.