Des solutions également pour les médias, Julia Cagé, dans votre livre. Qu'est-ce qui aujourd'hui pour être fait pour que les médias remplissent mieux leur rôle ou participent mieux, selon vous, à cette vie démocratique ? Il faut démocratiser l'actionnariat et il faut démocratiser la gouvernance des médias et ça ça me semble être une urgence absolue.
Quand vous regardez aujourd'hui les dernières enquêtes de confiance dans les médias on s'aperçoit qu'en France vous avez moins d'un quart des citoyens qui font confiance aux médias. Et quand vous les interrogez sur les raisons de cette défiance beaucoup invoquent comme raison l'actionnariat de ces médias. Cela ne veut pas dire que les journalistes ne peuvent pas travailler aujourd'hui en tout indépendance.
Mais ça veut dire que ça crée un doute. Ça veut dire que quand on a des débats sur la 5G par exemple, et que vous avez des médias possédés par des patrons de télécoms, même si les journalistes font bien leur boulot, vous ne pouvez pas empêcher les citoyens de douter de la qualité de l'information qui est publié dans leurs médias. Et du coup, parce que je pense que sur tous ces sujets-là, il ne suffit pas de se plaindre, on peut essayer de faire des changements concrets : On vient de créer, avec la Société des Lecteurs du Monde et un certain nombre d'autres citoyens plein de bonne volonté une nouvelle association qui s'appelle Un Bout du Monde (unboutdumonde.
org) On a lancé une campagne de financement participatif la semaine dernière qui a plutôt commencé extrêmement fort. Alors, ça va fonctionner comment ? C'est une association démocratique, citoyenne, à but non lucratif, où chacun peut donner 5€, 10€, 15€, 500€.
Comme c'est démocratique, ça marche sur un principe simple : « Une personne = Une voix » Que vous donniez 5 euros ou 500 euros, vous avez la même voix. L'objectif de l'association c'est de lever des fonds et d'utiliser ces financements pour rentrer aux côtés des salariés et des journalistes au capital de leurs médias. C'est une initiative pour démocratiser et la gouvernance, et l'actionnariat des médias.
Et ça, ça semble urgent, comme pour les partis politiques, pour reconstruire un lien de confiance. Et donc vous allez juste sur unboutdumonde. org vous donnez 5 euros, et vous pouvez commencer à faire une différence.
Et je pense, encore une fois, « Libres et égaux en voix » c'est une déclaration d'amour à la démocratie représentative, c'est une déclaration d'amour aux citoyens. Je pense qu'il est temps de faire confiance aux citoyens et de leur donner concrètement les moyens de participer à la vie politique. Qu'est-ce que ça va changer pour Le Monde ?
On prend cet exemple-là, mais on pourrait prendre d'autres exemples. Qu'est-ce que ça va changer ? Qu'est-ce que ça pourrait changer par rapport à ce journal qu'on peut lire aujourd'hui, Julia Cagé ?
Je voudrais prendre plein d'autres exemples dans l'actualité récente. Je voudrais prendre l'exemple du Nouveau Magazine Littéraire qui, il y a quelque mois, a été vendu du jour au lendemain à Lire contre l'avis des journalistes et des salariés. Les journalistes ont voulu reprendre leur journal Ils ont, finalement, essayé de mobiliser autour d'eux.
Ils n'en ont pas eu suffisamment le temps. Ils se sont retournés, et finalement il n'y avait aucun citoyen autour d'eux. Et paf !
Ils ont été bradés à Lire. Je voudrais prendre l'exemple des Cahiers du Cinéma. Il y a quelques mois, pareil, ils sont vendus contre l'avis de leurs journalistes Il n'y a pas de structure qui peut accompagner ces journalistes pour leur permettre de devenir actionnaire de leurs médias.
On voit aujourd'hui toutes les difficultés qu'on a à Libération avec la mise en place d'un fonds de dotation à la gouvernance duquel les journalistes ne sont pas associés. Ils demande une seule chose : à y être associés. Et même pour les plus jeunes qui nous écoutent aujourd'hui, on voit qu'un média comme Konbini est en difficulté financière et va peut-être disparaître du jour au lendemain.
Dans tous ces cas-là, qu'est ce qu'on fait en général ? On gère l'urgence. Et gérer l'urgence, ça veut dire quoi?
Ne rien faire du tout ! Parce que dans l'urgence, vous n'avez vous n'avez jamais la possibilité de mobiliser les citoyens pour sauver une information de qualité. Il ne s'agit pas ici de protéger les médias.
Il ne s'agit pas de protéger les journalistes comme profession. C'est pas mal de protéger les journalistes ! J'en vois plusieurs dans ce studio.
. . J'ai écrit mon premier livre, vous le savez, ça s'appelait « Sauver les médias » et j'étais ravie de venir en parlait à l'époque ici.
Mais ce que je veux dire, du point de vue des citoyens, il s'agit de protéger l'information de qualité qu'ils consomment. Et avec cette association, Un Bout du Monde, on veut se donner les moyens de protéger l'information de qualité dont nous avons tous besoin comme citoyens. Et le premier risque qui pèse aujourd'hui sur cette information de qualité, c'est le déficit de confiance.
Et je pense que pour rétablir cette confiance, il faut refaire des citoyens, des salariés et des journalistes les garants de l'indépendance de leurs médias. Une dernière chose, sur un sujet évidemment passionnant : Julia Cagé, est-ce qu'il n'y a pas aussi une question de consentement à payer ? C'est-à-dire dire le fait que la presse, les médias, se sont tirés une balle dans le pied en considérant qu'elle pouvait donner ce qu'elle vendait auparavant, grâce à Internet.
C'est finalement ce que les médias ont fait pendant de nombreuses années, même si aujourd'hui beaucoup de médias reculent par rapport à ça. Ce qui signifie qu'aujourd'hui, plus personne ne pense que l'économie de la presse requiert que les gens payent. Il faut réapprendre aux plus jeunes à payer pour les médias.
Je pense que dans nos générations, on a payé avant la mise en place d'Internet. Après on a arrêté de payer. On est prêt à repayer aujourd'hui parce qu'on était habitués à payer.
Mes étudiants, ils n'ont jamais payé pour l'information donc c'est beaucoup plus compliqué. L'idée de les faire participer à la gouvernance et à l'actionnariat des médias, c'est de leur dire : écoutez, même si cette information que vous consommez aujourd'hui en allant sur Internet, vous la consommez gratuitement, vous pouvez aussi contribuer au bon fonctionnement des médias en devenant actionnaire de vos médias et en participant concrètement à la gouvernance. C'est une autre manière de les impliquer !
Moi je pense qu'aujourd'hui, les citoyens ne veulent plus être des citoyens passifs. Ils veulent être des citoyens actifs, que ce soit pour le fonctionnement de la démocratie, pour le fonctionnement des partis. Il y a un chapitre dans mon livre sur la philanthropie pour le fonctionnement des médias et Un Bout du Monde c'est une manière de rendre nos citoyens à nouveau actifs et de leur donner la possibilité de participer au bon fonctionnement des médias qui produisent informations qu'ils consomment.
En quelques mots, Julia Cagé : Un Bout du Monde, ça se trouve sur Internet et on a la possibilité donc de contribuer à partir de 5 euros à cette entreprise !