Amis humains et humaines, nous avions tort. Après des siècles d'exploitation et des milliers de milliards d'humains élevés, abattus et consommés pour notre plus grand régal (je dois bien l'avouer), une évolution soudaine de nos conceptions morales a mené la plupart d'entre nous à reconnaître enfin l'injustice du traitement que nous vous réservions. Par conséquent le Conseil Interplanétaire des Overlords vient d'acter la reconnaissance de vos droits à la vie et à la liberté.
Eh oui, des droits humains. On n'a même plus droit d'en rire. Imaginez… Après des années de débats intenses, les partisans de la cause animale sont parvenus à convaincre l’opinion publique de l’injustice du spécisme.
Et il devient largement admis que l’abattage ou l’expérimentation animale sont contraires aux droits des animaux. Les Nations Unies se saisissent de l’enjeu, et un traité international est adopté par la plupart des pays du monde, reconnaissant le droit à la vie et à la liberté des animaux, et interdisant la torture et les traitements dégradants. Le lendemain de ce jour historique… Que se passe-t-il ?
Que faire de nos centaines de milliards d'humains domestiques dans nos élevages terriens ? Faut-il laisser s'éteindre, les espèces d'animaux domestiquées, comme le préconisent les partisans de l'approche abolitionniste ? Ou bien.
. . Est-ce qu'on ne pourrait-on pas imaginer une société mixte humains-animaux, intégrant les animaux dans son système de coopération ?
Et à quoi ressemblerait une telle société ? Serait-il possible de continuer d’y bénéficier des productions et des services rendus par les animaux, à certaines conditions ? Pourrait-on continuer de manger vos cerveaux, dans certaines conditions respectueuses de vos droits ?
(je dois dire que ça m'intéresserait. . .
) Et faudra-t-il empêcher le lion de dévorer la gazelle ? Dans cette vidéo on va discuter d’un livre fascinant, déjà devenu un classique de l’éthique animale : Zoopolis, par Donaldson et Kymlicka. Je suis Gazelle, et bienvenue à [Zoopolis].
Après l'antispécisme. . .
Zoopolis Comme on l’a vu dans la vidéo de Monsieur Phi, le spécisme est une position très difficilement tenable. "Il faut reconnaître que c'est une position extrêmement critiquée, et, chez les philosophes au moins, ça fait longtemps que la balance penche complètement du côté de l'antispécisme" Mais si on admet que les antispécistes ont raison, qu'est-ce que ça implique ? faut-il se contenter de mettre fin à l’abattage et à l’exploitation animale ?
Ou bien, les animaux n'ont-il pas d’autres droits que de ne pas être maltraités ou tués ? Dans Zoopolis, les auteurs canadiens Sue Donaldson et Will Kymlicka proposent d’aller plus loin que les théories classiques des droits des animaux, qui se concentrent généralement sur la question des droits négatifs des animaux (droit à la vie, à la liberté, et à l’intégrité physique). D’une manière générale, la réponse souvent donnée par les partisans des droits des animaux sur “le monde d’après”, c’est : “laissons-les tranquilles !
”. Une réponse insuffisante et intenable, selon Donaldson et Kymlicka, qui proposent plutôt d’envisager nos relations avec les animaux sous le prisme de la théorie de la citoyenneté. Pour illustrer cette théorie de la citoyenneté, les auteurs développent l’analogie d’une foule de passagers dans un aéroport, mais comme j’ai pas envie de contribuer à l’hégémonie culturelle de l’avion, on va remplacer ça par une gare frontalière.
Imaginez donc, la gare de St Pancras, à Londres, une foule de voyageurs s’apprête à embarquer dans l’Eurostar à destination de la France et de la Belgique. Tous ces voyageurs ont des droits universels en tant que personne, et l’état britannique a l’obligation de respecter ces droits (par exemple ils n’ont pas le droit d'en arrêter un au hasard et de le jeter en prison ou de l'utiliser pour des expériences scientifiques). Mais lorsqu’arrive passage à la douane, on voit que tous n’ont pas les mêmes droits, et la foule va se scinder en deux : D’une part, les citoyens qui ont le droit d’entrer et résider dans le pays, qui sont membres du peuple souverain, et ont le droit que leurs intérêts et préoccupations soient prises en compte Et d’autre part les touristes, voyageurs d'affaires et travailleurs étrangers qui ne sont pas citoyens, mais qui ont droit contingent d’entrer et de résider dans le pays, sans participer à la souveraineté populaire.
Et n'oublions pas non plus tous les visiteurs potentiels qui n'ont jamais été autorisés à monter dans le train, faute d’avoir des papiers en règle, ou d'avoir obtenu un visa pour entrer dans le pays Et donc, dans le cas des humains, on considère qu’en plus des droits universels qui lui sont dûs en tant que personne, celui-ci jouit aussi de tout un tas de droits et obligations qui sont relationnels, c’est à dire qu’ils dépendent des relations sociales qu’il occupe. Par ex. : parent-enfant, employeur-employé, ou citoyen d’une certaine communauté politique.
Or, la théorie des droits des animaux s’est jusqu’ici concentrée exclusivement sur la question des droits universels des animaux, qui découlent de leurs capacités intrinsèques, comme la sentience. Et donc l’apport de la théorie de la citoyenneté, c’est de montrer qu’on devrait aussi considérer toute la gamme des droits “relationnels”, qui dépendent des relations qui se sont développées, à certains moments et à certains endroits, entre certaines communautés humaines et animales. Quelles seraient donc ces différents droits relationnels des animaux ?
Selon Donaldson & Kymlicka, il faut distinguer entre trois catégories d’animaux : Les animaux sauvages, qui ont des droits universels Les animaux domestiqués, qui ont les droits dûs à tout citoyen Et les animaux liminaires, qui sont dans la même situation que les touristes et les travailleurs étrangers. Alors petit disclaimer : Dans ce qui va suivre je vais rappoter une série d’analogies faites dans le livre qui peuvent paraître choquantes : handicap, esclavage, etc. Si ces analogies vous paraissent choquantes, c’est sans doute parce que vous partez de présupposés spécistes.
Et justement, sous la plume de Donaldson et Kymlicka, il n’y a évidemment rien "d’avilissant", à comparer des situations humaines et animales. Et en plus, le livre est clairement engagé en faveur des causes du handicap, du féminisme ou de la décolonisation, donc ne lui faites pas ce mauvais procès ;) Commençons par le cas qui paraît le plus facile : Celui des animaux sauvages. Animaux sauvages Animaux souverains Imaginez : vous vivez votre vie tranquillement, vous êtes là peinards, quand vous commencez à vous rendre compte que votre lieu de vie est graduellement envahi par des animaux acariâtres et dangereux.
C’est ce qui est arrivé aux léopards de la région du Maharashtra en Inde, aujourd’hui confinés dans une réserve naturelle en plein milieu de la riante mégapole de 20 millions d’habitants (humains) qu’est Mumbai. Pour les animaux sauvages, l’humanité est une source constante de perte d’habitat, alors que la déforestation et l’étalement urbains grapillent des surfaces grandissantes de territoires sauvages. Quelles sont nos obligations vis-à-vis de ces animaux sauvages?
A priori, le cas des animaux sauvages paraît le plus facile, parce qu’il est celui qui remet le moins fondamentalement en question notre mode de vie et notre organisation sociale. Pour la théorie classique des droits des anmaux, notre principale obligation vis-à-vis de ces animaux sauvages, c’est surtout de les “laisser tranquille”, en cessant d’atteindre à leurs droits négatifs à ne pas être chassé de leur territoire, à ne pas être tué par la chasse ou la pêche, ou à ne pas être capturé pour alimenter les cirques et les zoos pour leur faire lever la pa-patte ou les faire sauter dans des cerceaux qui flambent. OVERLORD : Pour ce qui est des sept ou huit milliards d'humains sauvages dans leurs réserves naturelles, on les laisse globalement tranquilles.
Nous nous contentons généreusement de ne plus vous chasser ou vous capturer pour vous parquer dans des zoos, même si cela constitue une grande perte au niveau divertissement. Alors certes, ça paraît assez raisonnable de demander de “laisser tranquille” les animaux sauvages et de ne pas interférer avec leurs droits fondamentaux. Mais pour Kymlicka et Donaldson cette approche de non-interférence est à la fois insuffisante et impraticable.
En effet, contrairement aux Overlords, nous ne vivons pas sur une autre planète : nous partageons la Terre avec les animaux, et il est illusoire de penser qu’il suffise ni même qu’il soit possible, de vivre complètement séparés des animaux sauvages. On a souvent une image d’animaux sauvages vivant dans une nature vierge de toute influence humaine. Or en pratique c’est loin d’être le cas, et pas seulement à Mumbai.
D’après une étude souvent citée, 83% de la surface des terres est directement influencée par les humains. Et donc un grand nombre d’animaux sauvages vivent dans des poches de natures encerclés par des territoires aménagés par les humains, ou sont confrontés lors de leurs déplacements ou migrations à des infrastructures humaines, routes, couloirs maritimes ou aériens. Donc il est aujourd’hui impossible d’envisager une séparation complète et hermétique entre les humains et les animaux sauvages.
Et même dans leurs réserves naturelles, les animaux sauvages subissent les impacts de l’humanité : la pollution de l’air et de l’eau, et aussi ce phénomène dont vous aurez peut-être entendu parler et qu’on appelle le réchauffement climatique. Du coup, puisqu’on ne peut pas se contenter de les “laisser tranquille”, comment définir nos relations aux animaux sauvages ? Pour répondre à cette question, Donaldson & Kymlicka proposent d’appliquer le modèle de la souveraineté.
Attention, le but n’est pas de dire que ces animaux sont effectivement organisés en communautés souveraines comme dans le Roi Lion; il s’agit simplement de s’inspirer du modèle de la souveraineté pour déterminer nos obligations vis-à-vis de ces animaux. L’idée d’une “souveraineté animale” paraîtra sans doute absurde pour certains, au vu des conceptions classiques de la “souveraineté” en théorie politique, souvent définie comme le pouvoir absolu de faire la loi, ou en référence à une “autorité suprême sur un territoire”. Mais les auteurs rappellent que ces conceptions très eurocentrées de la souveraineté ont notamment servi à justifier la colonisation des peuples indigènes, au motif que leurs sociétés étaient autorégulées, ou régies par la coutume.
Or si l’on centre l’idée de souveraineté sur son objectif moral, protéger l’autonomie des communautés pour permettre leur épanouissement, l’idée de souveraineté animale prend davantage de sens : “reconnaître la souveraineté territoriale d'une autre communauté, c'est admettre que nous n'avons pas le droit de gouverner son territoire, et encore moins de prendre des décisions unilatérales concernant ses habitants” Mais cette souveraineté n’implique pas une non-interférence totale, puisque certaines ingérences sont admissibles si c’est pour préserver l’autonomie de ces communautés. Ce qui nous amène à la grande question que vous attendez tous : “La question du lion et de la gazelle” “Faut-il créer des sancturaires pour les gazelles ? ” Faut-il empêcher le lion de manger la gazelle ?
Bon, soyons clairs : cet argument est un semi-homme de paille, généralement utilisé pour ridiculiser les antispécistes qui, en majorité, préconisent penchent plutôt vers la non-ingérence. Mais j'ai bien dit semi-homme de paille . En effet, certains militants antispécistes comme David Olivier soutiennent réellement l’approche de l’ingérence.
Et d'un point de vue philosophique, cette question de la prédation et des droits des animaux est loin d’être aussi risible que certains ne le pensent. En effet, si on reconnaît des droits négatifs comme le droit à la vie aux animaux, il faut que ce droit soit protégé. Et dans ce cas, pourquoi protéger seulement les animaux contre la chasse ou l'abattage, et pas contre la prédation par d'autres animaux.
Ce serait un peu comme un État qui interdit le meurtre de ses citoyens (pour protéger leur droit à la vie), mais ne prend absolument aucune mesure pour protéger ces derniers contre les pandémies, les tremblements de terre, ou les attaques de léopards, au motif que le droit à la vie n'est qu'un droit négatif, eh oh. Sauf que, bien sûr, chercher à intervenir pour protéger les animaux sauvages des prédateurs pose un nombre incalculable de difficultés pratiques. Mais il faut reconnaître que c'est un vrai dilemme moral qui mérite d'être pris au sérieux.
Et justement, le modèle de la souveraineté de Donaldson et Kymlicka permet de résoudre ce dilemme de manière assez ingénieuse : Les animaux ont tous un droit à la vie, mais les animaux sauvages ne sont pas membres de nos communautés politiques : ils ne bénéficient donc pas de la protection de l’Etat dont jouissent les citoyens. Les animaux sauvages étant considérés comme appartenant à des communautés souveraines, il importe avant tout de reconnaître l'autonomie de ces communautés, et refuser d'intervenir à tout bout de champ pour ce que nous pensons être leur bien, comme des gestionnaires de zoo ou de parcs naturels. Est ce que ça veut dire que Donaldson & Kymlicka sont contre toute intervention ?
Non ! Ici à nouveau, leur critère c'est la souveraineté et l'autonomie. Ils admettent dès lors les interférences dans la mesure où celles-ci promeuvent l'autonomie des communautés souveraines animales.
Ca veut dire que les interventions systématiques sont exclues, mais qu’on peut tout à fait autoriser les interventions individuelles, ou par exemple des interventions visant à stopper le développement d’un virus dévastateur avant qu’il se répande, ou à remédier aux impacts des changements climatiques anthropiques. Du coup, qu’est-ce que ce modèle de la souveraineté impliquerait en pratique pour les animaux sauvages ? D’abord, qu’il faudrait mettre fin à l’expansion humaine qui engendre la perte d’habitats : certains espaces pas ou peu occupés pourraient être placés sous souveraineté animale.
De même, il faudrait mettre fin à la destruction des forêts vierges et à la déforestation en général, ce qui permettrait aussi d’éviter environ 15% des émissions mondiales de CO2, au passage. En outre, si on mettait fin à l’exploitation animale, des espaces auparavant dédiés à l’élevage pourraient être rendus à la vie sauvage. Ce modèle de la souveraineté animale aurait notamment pour implication de “décoloniser” la “gestion” humaine de ces territoires, en remplaçant l’extraction unilatérale des ressources par des relations équitables et mutuellement bénéfiques.
Le concept de souveraineté implique classiquement le contrôle exclusif sur un territoire. Quand on peut réaliser une séparation nette entre territoires humains et territoires sous souveraineté animale, ça ne pose pas beaucoup de problème. Mais dans beaucoup de situations, les choses ne sont pas si simples.
Pensons à la situation des animaux migrateurs, qui ont besoin de traverser des territoires humains, par terre ou par l’air, ou dont les humains ont besoin de traverser les territoires, par mer. Dans ces cas, il faudrait reconnaître un droit de passage aux animaux ou aux humains, et créer des couloirs à travers d’autres territoires souverains. On peut s’inspirer de la situation des bédouins, populations nomades dont l’aire de migration traverse le territoire de plusieurs états souverains.
Il y a aussi tous les territoires où plusieurs communautés, humaines et animales, vivent imbriquées. Donaldson et Kymlicka prennent l’exemple des territoires au sud du fleuve Congo, où des communautés humaines cohabitent harmonieusement depuis longtemps avec des communautés animales. Et il serait évidemment injuste d’évincer les humains de ces territoires, sous prétexte de vouloir mettre “sous cloche” ces communautés animales.
Dans ce genre de situations, on pourrait leur reconnaître une souveraineté partagée sur le territoire, à condition que les humains respectent certaines limites quant à leur impact écologique. Ici aussi, on peut s’inspirer des solutions adoptées en théorie politique dans les cas des états plurinationaux, où la souveraineté est partagée entre différentes nations ou communautés politiques. Et rassurez vous je ne parle pas forcément de prendre exemple sur la Belgique.
. . - Le pays tout entier réclame maintenant un gouvernement.
Et enfin, une dernière conséquence de cette souveraineté animale est celle d’une répartition plus juste des risques. Lorsque des animaux sauvages représentent des risques pour les humains, il n’est pas admissible de garantir un risque zéro pour les humains, à un coût exorbitant pour les animaux, comme on le considère souvent aujourd'hui. Ça ne veut pas dire qu'on ne peut pas se défendre en cas d’attaque, mais que les humains n’ont par exemple pas le droit d'exterminer une population entière d'animaux sauvages parce qu’elle représente un risque pour eux De même, il faudra peut-être admettre un niveau de risque plus élevé sur les territoires où la souveraineté est partagée avec les animaux que sur le territoire de souveraineté humaine.
Et, concernant les risques disproportionnés que nous faisons peser sur les animaux, il importe de les réduire partout où c’est possible, en repensant les infrastructures routières pour intégrer une préoccupation pour l’habitat et les parcours migratoires, et plus généralement en réduisant notre impact écologique. Donc voilà pour ce petit aperçu du modèle de souveraineté pour les animaux sauvages. Venons-en maintenant au nerf de la guerre : le cas des animaux domestiqués.
Les animaux “domestiqués” sont tous les animaux créés par élevage sélectif afin de répondre à des besoins humains, et qui sont dépendants du soin des humains pour survivre. Ça inclut notamment les vaches, moutons ou volailles, exploités pour leur lait, leur viande ou leurs œufs, les chevaux élevés pour servir de monture ou d’animaux de trait, ainsi que les chats, chiens, lapins ou hamsters servant d’animaux de compagnie (ou de stars sur TikTok). On connaît bien les critiques développées par la littérature sur les droits des animaux sur le sort des animaux domestiqués : outre le traitement brutal de l’élevage intensif, ou les expérimentations causant la souffrance ou la mort des animaux de laboratoire, la littérature a également dénoncé l’injustice que constitue l’exploitation et l’abattage des animaux, même dans des conditions plus traditionnelles, rejetant le mythe de la “viande sans cruauté” ou de l'abattage “moderne”, “propre” et “efficient”.
De même, malgré l’affection que les gens portent pour leurs animaux de compagnie, trop souvent l’histoire “finit mal” : de nombreuses familles abandonnent leurs animaux sur le bord de la route, et des millions de chats et de chiens considérés “non-adoptables” sont tués chaque année dans les fourrières et refuges pour animaux. Dès lors, dans la littérature sur les droits des animaux, une réponse radicale à ce problème est celle de l’approche abolitionniste (ou extinctionniste), qui considère qu’il faut abolir les relations entre humains et animaux domestiques, et “laisser s’éteindre” ces espèces d’animaux. Kymlicka et Donaldson rejettent cette approche abolitionniste pour plusieurs raisons : d'abord, l’abolitionnisme implique que ces espèces domestiquées dépendantes des êtres humains “cessent graduellement d’exister”, et que l’on cesse de “créer de nouveaux animaux domestiques”, comme si c’était un processus totalement naturel et passif.
Alors certes, dans certains cas, cette position abolitionniste/extinctionniste fait sens : je pense par exemple au cas des “blancs bleu belge”, une race de “vache à viande” sélectionnée pour son hypertrophie musculaire, qui induit la difficulté à se déplacer, le développement insuffisant de plusieurs organes, la sensibilité au stress ou une ossature fragile : des tares génétiques qui avaient valu l’interdiction de cette espèce par la Suède, la Finlande et la Norvège. Et ces animaux sont si disproportionnés qu’ils ne peuvent se reproduire sans intervention humaines, via césarienne. Dans ce cas, on peut effectivement se contenter de les laisser tranquille, les laisser pâturer quelque part, et cette race bovine s’éteindra d’elle-même ce qui n’est peut-être pas plus mal… Toutefois, de nombreuses espèces domestiquées sont tout à fait capables de se reproduire par elles-mêmes.
Dans ce cas, pour que l’espèce s'éteigne, il faudrait prendre des mesures drastiques, comme la stérilisation ou le confinement massif de ces animaux pour éviter qu’ils se reproduisent. Ce qui impliquerait des violations massives des droits de ces animaux. Et donc, contre cette approche abolitionniste, Donaldson et Kymlicka soutiennent que le remède aux injustices passées n’est pas un retour (illusoire) à une situation originelle.
Ainsi, le remède à la terrible injustice de l’esclavage moderne n’était pas juste de renvoyer les anciens esclaves en Afrique et de se débarrasser du problème. L’injustice originelle de la traite des Noirs a eu pour conséquence que les Noirs américains ont été intégrés de force aux sociétés esclavagistes, un état de fait qu’il convient de reconnaitre. La seule voie légitime pour commencer à remédier à l’injustice de l’esclavage était donc de reconnaître leurs droits de citoyens pleins et entiers de la société américaine, pas de faire comme si rien ne s’était passé.
Dans le cas des animaux domestiqués, même si la domestication et l’exploitation par l’homme était une injustice, ce n’est pas rendre justice à ces animaux que de tenter de revenir à une hypothétique situation originelle, en renvoyant ces bêtes à l’état sauvage ou en les conduisant à l’extinction. Une autre réponse possible à la situation des animaux domestiqués est l’approche par “seuil”, qui propose de réformer radicalement les relations entre humains et animaux domestiqués, de manière à respecter certains seuils d’utilisation admissibles de de ceux-ci, qui ne conduiraient pas à leur “exploitation” ou à leur “oppression”. Les auteurs qui soutiennent cette approche développent deux critères pour évaluer le seuil admissible : un critère minimal de bien-être, et un critère contrefactuel : selon ce critère, notre utilisation des animaux est admissible “tant que notre traitement ne laisse pas les animaux moins bien lotis qu’ils le seraient à l’état sauvage” (DeGrazia), ou tant que ces animaux ont une existence digne d’être vécue, préférable à leur non-existence (Zamir).
Ce seuil légitimerait de nombreuses utilisations des animaux domestiqués, comme la traite laitière sans tuer d’animaux, même si cela implique de séparer les veaux de leurs mères (dans la mesure où on pourrait montrer qu’il ne s’agit que d’une souffrance temporaire). De même ça pourrait aussi justifier des souffrances temporaires comme le débecquage des poules. Donaldson et Kymlicka critiquent cette approche de seuil, en montrant que ce genre de seuils serait clairement inacceptable si on les appliquait à des humains : accepterait-on que des parents traitent leur enfant adopté comme un serviteur domestique, au motif que sa vie est incomparablement meilleure avec l’insalubrité ou les mauvais traitements qu’il connaissait à l’orphelinat ?
Accepterait-on que des parents demandent l’ablation des cordes vocales de leurs enfants au motif qu’ils auraient refusé de concevoir un enfant qui braille à longueur de journée, et que cette situation est néanmoins préférable pour l’enfant à celle de sa non-existence ? Selon Donaldson & Kymlicka : “Comme le suggèrent ces exemples, notre sens de la justice dans la famille et dans la communauté sociale ne se réduit pas au respect des seuils de bien-être [. .
. ]. Il répond à une certaine conception de l'appartenance sociale.
Nous ne pouvons pas restreindre les droits d'un individu sous prétexte que les conditions de vie que nous lui offrons sont préférables à la non-existence, au bannissement, à l'exil ou au retour à une situation antérieure à son intégration à notre communauté”. En d’autres termes, ces approches par seuil ne tiennent pas compte du fait que les animaux domestiqués et les humains forment depuis longtemps une communauté partagée. C’est à ce constat qu’est censé répondre le modèle préconisé par les deux auteurs : la citoyenneté.
Selon Donaldson et Kymlicka, l’état de fait de la domestication de ces animaux et de leur intégration dans nos sociétés a d’importantes implications politiques : “Ayant amené ces animaux dans notre société, et privé d’autres formes d’existences possibles, nous avons un devoir de les inclure dans nos sociétés dans des conditions équitables. ” Selon eux, les humains et les animaux forment une société mixte, et les animaux, en tant que membres de nos sociétés, doivent avoir des droits qui vont plus loin que les simples droits universels négatifs dûs à tout être sentient. Et le cadre approprié pour réfléchir à ces droits est celui de la citoyenneté animale.
Bien sûr, cette proposition a de quoi faire ricaner, en mode “eeh l’aut’ eh, y veut donner le droit de vote aux poules ! ! ” Et, d'après Donaldson et Kymlicka, cette réaction vient sans doute de la façon dont nous concevons généralement l’idée de citoyenneté, centrée sur la participation politique, et sur une conception intellectualiste ou rationaliste des capacités des citoyens : Ainsi, dans les travaux de John Rawls, la qualité de citoyen suppose d’être doté des capacités suivantes (Rawls 1971) : - la capacité d'avoir une conception du bien (et de le communiquer) - la capacité d’avoir un sens de la justice - la capacité de participer à l’élaboration des règles (“raison publique”).
Or le problème selon Donaldson et Kymlicka, c’est que cette définition de la citoyenneté, interprétée de manière aussi rationaliste ou intellectualiste, exclut non seulement les animaux, mais aussi pas mal d’êtres humains : les enfants, les personnes handicapées mentales, les personnes atteintes de démence, etc. On en revient à “l’argument des cas marginaux” dont Monsieur Phi parle dans sa vidéo. Et d’ailleurs, cette conception intellectualiste de la citoyenneté a été remise en cause par les activistes de la cause du handicap, qui ont lutté pour que les personnes handicapées soient considérées comme des citoyens à part entière, et pas juste comme des incapables mis sous tutelle.
En effet, même les personnes avec des handicaps mentaux sévères peuvent être capables d’agir en tant que citoyen, et notamment exprimer leurs intérêts et leurs préférences, via des relations de confiance avec des collaborateurs qui les aident à s’exprimer. En outre, la critique féministe a bien montré que nous sommes tous dépendants d’autrui ou des structures sociales à différents degrés, et il serait temps de reconnaître que la dépendance n'est pas un obstacle au fait d'exercer sa citoyenneté. Et donc d’après Donaldson et Kymlicka, si on reformule les capacités des citoyens de manière moins intellectualiste, l’idée de citoyenneté animale est loin d’être absurde.
Reprenons dans l'ordre. Premièrement, - la capacité d'avoir un bien subjectif : Les animaux ont clairement des préférences qu’ils sont tout à fait capables de nous communiquer : lorsqu’ils miaulent devant le frigo, jettent une baballe baveuse, lèvent les pattes quand ils ne veulent pas prendre de bain, etc. Deuxièmement, - la capacité de respecter des normes de coopération Celle-ci est un peu plus délicate.
Les animaux sont-ils capables d’avoir un sens de l’équité, comme cherchent à le montrer les fameuses recherches de de Waal et Brosnan sur les singes capucins qui rejettent leur morceau de concombre quand leur collègue a reçu du raisin, dont les conclusions ont été très critiquées. Si on admet la définition non-intellectualiste proposée par Kymlicka et Donaldson, il n'est pas nécessaire de prouver que les animaux ont un sens moral aussi développé voire même comparable à celui des humains mais plutôt qu'ils ont la capacité de respecter des normes de coopération. Et ce critère semble assez clairement satisfait.
Ainsi, la littérature sur les comportements prosociaux chez les primates est bien établie montre que ceux-ci sont capables de comportements coopératifs comme la réciprocité, l'échange de faveurs, la consolation, la rétribution et la punition des tricheurs ou des profiteurs. Les animaux sont capables de coopérer suivant des normes sociales complexes : les animaux sociaux comme les chiens ou les loups ont une pratique élaborée du jeu, suivant toute une série de règles (inviter au jeu, se limiter pour ne pas causer de mal à l’autre). Lorsqu’un canidé cause du mal à un autre, il s’excuse en s’inclinant.
Les animaux qui manquent de fair-play et violent la confiance de leurs partenaires sont souvent ostracisés. Et cette coopération fonctionne même entre espèces : les chiens et les chats vivant dans un même foyer développent des façons de communiquer leur intention de jouer. Les animaux domestiqués sont capables de demander de l’aide aux humains, ou de négocier les règles avec eux.
Troisièmement : - la capacité de participer à l’élaboration des règles Une des raisons pour laquelle beaucoup de gens ont du mal à admettre cette idée de citoyenneté animale, c’est que la notion de citoyenneté est centrée sur l’idée de participation politique active. Les animaux ne sont pas capable de délibérer, de lire des programmes politiques, ou d’aller voter. Mais la citoyenneté ce n’est pas seulement ça.
Et, les auteurs considèrent que les animaux sont bel et bien capables de participation politique, même si ce n’est bien sûr pas la même participation que des humains (qui ont la précieuse capacité de choisir de s’abstenir aux élections :) ). Un exemple sans doute plus frappant concerne les cas de “grèves animales”. Ainsi, Jason Hribal à étudié les cas de résistance chez les animaux de zoo ou cirque, qu'on peut assimiler à des formes de grève, même si celles-ci sont souvent présentées comme des accidents ou des réactions instinctives, Et ces recherches suggèrent que la transition rapide de la traction animale vers les véhicules automobiles est venue de la volonté des employeurs de se débarrasser d'une main d'oeuvre animale qui avait un peu trop souvent tendance à protester contre ses conditions de travail.
(Elle était un peu trop "à cheval" sur ses conditions de travail, hi-hi-hi) Bien sûr, il ne s’agit pas littéralement d’offrir le droit de vote aux poules. Si l’on veut que les animaux citoyens puissent influer sur le processus de décision, il faudra inventer des mécanismes de représentants des intérêts des animaux citoyens, à l’image des propositions de “représentants de la nature” envisagées dans la littérature écologiste. Bon, admettons que les animaux domestiqués puissent être considérés comme citoyens.
Qu’est-ce que ça impliquerait concrètement ? Il y a d’abord des nouveaux droits qui leur seraient reconnus : Les animaux citoyens devraient se voir reconnaître un droit à la mobilité, qui consiste en : - une présomption contre l’enfermement, (sauf dans les cas où les individus représentent un danger pour eux-mêmes ou pour autrui) - et un droit positif à une mobilité suffisante pour pouvoir mener une vie épanouie Aujourd’hui, non seulement nous appliquons des restrictions injustifiées aux déplacements des animaux (laisses, cage, enclos), mais nous ne respectons pas l’obligation positive de leur assurer suffisamment de mobilité, d’une manière qui témoigne, intentionnellement ou par absence de prise de considération, de leur statut subordonné dans la société. Tout comme dans le cas des personnes handicapées, exclues de nombreuses parties de l’espace public ou des transports, en raison de normes validistes omniprésentes dans l’urbanisme et l’architecture.
En pratique, ce droit à la mobilité impliquerait donc de - Fournir de larges espaces, prairies et parcs accessibles aux animaux - Repenser les infrastructures pour réduire les obstacles à la mobilité des animaux. De même, cela impliquerait d’en finir avec les infrastructures centrées sur la voiture, et les routes qui ne prévoient pas d’espaces suffisants pour les piétons par exemple. Les auteurs évoquent l’idée d’un libre accès aux transports en commun pour les animaux domestiques aujourd’hui souvent soumis à de nombreuses restrictions.
Bien sûr, pour pouvoir vivre en société, les animaux doivent avoir une socialisation de base. Comme dans le cas des enfants, où les parents et l'État ont la responsabilité de leur transmettre les compétences et connaissances nécessaires à l’intégration dans la société. Et socialisation ne veut pas dire dressage : comme pour les enfants, l’éducation doit se faire par des renforcements positifs et des corrections bienveillantes permettant aux individus de s’épanouir, plutôt que par des méthodes coercitives assorties de châtiments corporels.
Enfin, toujours comme avec les enfants, le paternalisme acceptable ne dure qu’un temps, et une fois entré à l’age adulte, celui-ci doit prendre fin. Et au cas où l’individu n’a pas acquis les compétences de socialisation de base, il peut être toléré, évité, voire enfermé s’il constitue un danger pour autrui. Un point plus sensible concerne le droit à la protection de la part de l’Etat.
En principe, le fait pour les citoyens d’un État de jouir du droit à la vie et à l’intégrité corporelle, implique aussi de bénéficier d’une protection par l'État contre les agressions : c’est le rôle de la police et du système judiciaire. Il devrait donc en aller de même pour les animaux citoyens, et les auteurs de Zoopolis estiment qu’il faudrait criminaliser le tort causé aux animaux citoyens, comme le fait de causer leur mort, ou de leur infliger des souffrances volontairement ou par négligence. Mais est-que cela veut dire qu’il faudrait punir l’acte de tuer délibérément un chien ou un chat comme on punit aujourd'hui les meurtriers ?
Si les auteurs estiment qu’un tel acte devrait être considéré comme un meurtre, ils se font plus hésitants concernant l’étendue de la punition : ils suggèrent ainsi une évolution graduelle, et envisagent la possibilité de sentences plus clémentes tant que les normes sociales excluant le meutre d’animaux ne sont pas solidement établies. Venons-en à une des questions qui fâchent : le frometon et les omelettes ! Si les animaux deviennent citoyens, peut-on encore récolter, utiliser ou vendre des produits animaux comme le lait, les œufs ou la laine ?
il nous arrive bien d’utiliser (et dans certains cas échanger) des produits issus des humains, qu’il s’agisse de cheveux qu’on vend pour faire des perruques, ou des dons de sperme, parfois contre des compensations financières assez conséquentes. Et pour les animaux ? D’un côté, on pourrait dire que lorsqu’il s’agit de profiter de productions que les animaux font naturellement (oeufs, fumier, tonte du gazon), ça ne pose pas de problème.
Voire, pour les races de mouton sélectionnées pour produire beaucoup de laine, refuser de les tondre serait même une forme de maltraitance. Mais on pourrait craindre que ces utilisations ne se transforment en exploitation, et que la motivation marchande fasse qu’ils seront traités davantage en machines productives qu’en citoyens dotés de droits. Pour éviter cette pente glissante, on pourrait par exemple instituer des syndicats de protection des animaux, chargés d’assurer que ces animaux ne sont pas maltraités ou surexploités ; ou plus radical, si on craint que le motif de profit mène inévitablement à l’exploitation, on pourrait interdire toute exploitation marchande des produits animaux, en exigeant que les profits soient utilisés au bénéfice des animaux, ou à des fins non lucratives.
De même, Donaldson & Kymlicka suggèrent que l’utilisation des œufs pourrait être compatible avec les droits des poules en tant que citoyennes (peut-être en laissant les poules incuber certains oeufs, et en utilisant des scanners pour détecter le sexe des poussins et ne garder que les femelles) En ce qui concerne le lait, par contre, ça paraît beaucoup plus problématique, car sa production à grande échelle requiert l’insémination permanente des vaches (source de nombreuses maladies), nuit à leur longévité, et nécessite de séparer les veaux de leurs mères. On pourrait envisager que, récolté dans des conditions non-exploitatives, le surplus du lait des vaches puisse être commercialisé, mais ce sera vraisemblablement un produit de luxe. Vu les coûts d’entretien et les faibles opportunités de profit, il est vraisemblable que peu d’humains décident de continuer d’entretenir des vaches, à part pour bénéficier de leur compagnie.
C'est vrai qu'elles sont sympa ! Mais ces droits des animaux citoyens impliquent aussi des responsabilités, comme celle de pouvoir vivre en société (on en revient à l’importance de la socialisation), mais aussi de parvenir à réguler sa reproduction (comme le font certains animaux sociaux). Lorsque les animaux ne peuvent pas s’auto-réguler, il peut être légitime de recourir à des méthodes contraceptives pour éviter qu’ils imposent des couts excessifs à la collectivité, ou qu’ils aient un impact environnemental insoutenable (comme c’est le cas aujourd’hui).
OVERLORD: Tout ça c’est très bien, mais que faire des chats ou des chiens errants ? Notez que nous avons un peu la même situation avec des humains domestiques qui ont échappé à notre surveillance et se sont mis à survivre en communautés semi-sauvages à la marge de nos mégalopoles Overlord, comme vos pigeons ou vos rats. C’est une catégorie intermédiaire qu’on appelle des animaux liminaux.
(Mais cette catégorie est probablement trop subtile pour avoir été envisagée par vos théoriciens humains. . .
) Un des apports les plus originaux de Zoopolis est sa mise en évidence d’une catégorie d’animaux souvent délaissée, les animaux “liminaux” : il s’agit d’animaux sauvages (donc pas ou plus domestiqués) mais qui vivent parmi les humains ou en périphérie des espaces habités par les humains, et se sont adaptés en conséquence : rats, souris, pigeons, mouettes, écureuils, renards, etc. Certains animaux liminaux vivent près de nous parce que nous avons empiété sur leur habitat naturel, mais d’autres recherchent activement les espaces habités par les humains, pour les facilités que ceux-ci leur apportent en termes de nourriture, d’abri, ou de protection contre les prédateurs. Le problème c’est que notre vision du monde est centrée sur une division très tranchée entre nature et civilisation humaine, une opposition entre l’espace urbain et naturel (Donaldson & Kmylicka).
Ce qui fait que l’idée d’animaux sauvages vivant parmi les humains nous paraît illégitime, et la présence de ces animaux nous est insupportable. Ils sont perçus comme des envahisseurs, des nuisibles, pénétrant sur nos territoires sans autorisation. Dès lors, nous n’éprouvons aucune hésitation à les chasser ou à les exterminer, puisque leur vraie place devrait être dans la nature sauvage.
Et donc il n’est pas étonnant que dans le débat public, le simple fait de considérer les intérêts de ces animaux soit immédiatement tourné en ridicule, "Je vois que tu continues à sourire, attention. " et serve d’épouvantail commode contre la folie des projets antispécistes. "Je me demande à partir de quand est-ce que la mairie de Strasbourg va mettre en place des logement sociaux pour les punaises de lit" Or, pour Kymlicka et Donaldson, les campagnes de délocalisation ou d’extermination des animaux liminaux sont non seulement illégitimes, mais en plus inutiles : il ne sert à rien d’essayer de les expulser de nos territoires, car ils n’ont nulle part ailleurs où aller.
Plutôt que de les considérer comme des intrus, il est donc grand temps de reconnaître que nos zones urbaines sont leur espace d’habitat, qu’ils ont le droit de s’y trouver, et de commencer à réfléchir à des règles de coexistence avec ces animaux. OVERLORD : Oui pourquoi pas effectivement envisager des règles de coexistence avec ces humains liminaux ? Mais on se verrait quand même mal aller jusqu'à leur accorder un statut de citoyen en tant que tel, Ça reste des humains sauvages, faut pas pousser.
. . Le problème c’est que les animaux liminaux, n’ayant pas été domestiqués, ne peuvent pas entrer dans des relations de coopération, de communication et de confiance nécessaires à la vie sociale.
En outre, la plupart des animaux liminaux évitent la présence humaine, donc on peut supposer qu’ils ne souhaitent pas participer à nos sociétés. Dès lors, Donaldson & Kymlicka proposent de concevoir ces animaux non pas comme citoyens, mais comme “résidents” de nos communautés. Le statut de “résident” a fait l’objet de peu d’attention en théorie politique.
Il s’agit du statut de ceux qui résident sur un territoire sans bénéficier de la citoyenneté. Certains sont confinés à ce statut parce qu’ils n’ont pas droit à la citoyenneté (c’est le cas de certains migrants), d’autres parce qu’ils ne souhaitent pas devenir citoyens (c’est le cas des travailleurs expatriés qui ne font pas de demande pour acquérir la nationalité) Mais ce statut de résident n’est pas sans ambiguïtés, et est parfois utilisé pour maintenir certaines personnes dans un statut subalterne : typiquement le cas des migrants “sans papiers” qui souvent résident, travaillent et sont intégrés sur un territoire depuis des années, sans pour autant avoir accès à la régularisation. Et ces deux groupes font l'objet d'une stigmatisation similaire, puisqu'ils sont souvent présentés comme des “envahisseurs”, des intrus qui menacent notre société.
. . Quels seraient donc les droits des animaux résidents ?
D'abord, les animaux présents de longue date et ceux qui n’ont pas d’alternative ont le droit de résider sur un territoire également occupé par les humains. Ils ne doivent pas être soumis au risque de délocalisation ou d’extermination. Ensuite, les animaux résidents ont droit à un urbanisme conçu pour limiter les risques pour eux : en prévoyant par exemple des tunnels pour traverser les routes, ou en concevant les bâtiments de manière à limiter le risque d’impact des oiseaux sur les vitres.
Ce droit à un environnement sûr doit également être pris en compte lors de l’exploitation des espaces naturels, en limitant par exemple les coupes claires en période de nidification, ou en limitant la bétonisation. Mais Kymlicka & Donaldson ne nient pas que ces animaux peuvent constituer des désagréments ou des risques pour les humains. Et dans la mesure où les communautés humaines acceptent d’accueillir ces animaux résidents sur leurs territoires, elles peuvent également imposer certaines limites à leur présence.
Comme ces animaux ne sont pas capables de limiter leur reproduction de manière à éviter d’imposer un coût excessif à la collectivité, il peut être raisonnable que les humains exercent un certain contrôle sur la démographie de ces populations, par exemple au moyen de “vaccins contraceptifs”. De même, ces animaux ne sont pas capables de respecter la propriété d’autrui, et donc il est légitime que les humains se protègent par des mesures non létales comme l’érection de grillages, l’isolation des logement, disposer des substances désagréables pour ces animaux, etc. D’après Donaldson & Kymlicka, les campagnes d’abattage des animaux liminaux sont non seulement immorales mais aussi contre-productives, puisqu’elles provoqueraient une augmentation du taux de reproduction chez ces animaux.
Ils suggèrent plutôt des politiques visant à diminuer l’attractivité de nos habitats pour ces animaux (en réduisant les déchets alimentaires, ou en éduquant le public à cesser des nourrir les pigeons), et à gérer notre coexistence avec eux en leur offrant des espaces de vie dans des lieux désignés (par exemple en installant des pigeonniers). En outre, si les humains cessent de détruire et coloniser les habitats des animaux sauvages, cela permettra d’éviter l’arrivée de nouveaux animaux liminaux. En conclusion on pourrait se dire que c’est bien joli tout ça, mais que ce genre d’utopie ne nous avance pas beaucoup, et met un peu la charrue avant les travailleurs bovins.
Et les auteurs sont loin d’être naïfs. Ils reconnaissent que les perspectives d’un changement radical dans un futur proche de la façon dont nous traitons les animaux sont minces. OVERLORD : Pourtant savez-vous que la viande normale dans les Burger King autrichiens ce sont des viande à base de plantes ?
Eh oui, j’ai beau être Overlord, je me tiens au courant… Les choses bougent chez vous ! C’est vrai, et en outre la viande de synthèse va peut-être changer beaucoup de choses. Mais plus fondamentalement, les auteurs reconnaissent aussi que pour transformer le monde, il ne suffit pas d’avancer des arguments moraux, aussi excellents soient-ils, surtout quand ces arguments “entrent violemment en conflit avec des intérêts et des pratiques profondément enracinés”.
Là où Zoopolis veut agir, c’est sur notre imaginaire moral : “Aujourd'hui, à l'évidence, la plupart des exigences de la théorie des droits des animaux sont perçues comme un immense sacrifice par la plupart des êtres humains. L'abîme entre la théorie morale que nous avons défendue et la façon dont les individus se perçoivent et perçoivent leurs intérêts est immense. Mais cela peut changer, et peut-être plus rapidement qu'on aurait tendance à le penser” Et un des facteurs qui pourrait accélérer cette remise en question est évidemment l’urgence environnementale.
Et donc en nous présentant ce “monde d’après” de la libération animale, Zoopolis veut faire évoluer nos visions du monde, et nous faire imaginer ce que pourrait être un cadre de relations équitables, respectueuses, positives, vis-à-vis des autres animaux avec qui nous partageons la planète. Et nous montrer que le tableau n’est peut-être pas aussi effrayant que certains ne le pensent. Alors que la théorie classique des droits des animaux s’est concentrée sur une série d’interdits (“tu ne tueras pas, tu n'exploiteras pas, tu n'enfermeras pas les animaux”), Zoopolis présente une vision positive de nos relations envers les animaux.
Alors que de nombreux auteurs de la pensée animale répètent que les relation entre humains et animaux sont inéluctablement vouées à l’exploitation et à l’aliénation, et qu’il faut y mettre fin, Zoopolis présente les relations de coopération et de co-existence équitable que nous pourrions nouer ensemble. Voilà peut-être un message qui a plus de chances de motiver les amoureux des animaux à se battre pour la cause animale. Comme souvent, la morale n’est pas seulement une question d’arguments, mais aussi d’imagination : “peu de personnes soutiendraient que l'interdit du cannibalisme représente un ‘poids’ ou un ‘sacrifice’ allant à l'encontre de leurs intérêts.
Les êtres humains ne considèrent pas qu'ils aient intérêt à manger de la chair humaine, tout simplement parce qu'ils ne se perçoivent pas comme des individus désireux d'adopter un tel comportement. De la même façon, nous pouvons espérer qu'un jour, les humains ne considéreront plus l'interdit de manger de la chair animale comme un ‘poids’ ou un ‘sacrifice’, parce qu'ils cesseront de se percevoir comme des individus désireux d'adopter un tel comportement”. De ce point de vue, en changeant de sensibilité morale, nous redéfinissons l'image que nous avons de nous-mêmes, et par conséquent l'idée que nous nous faisons de nos intérêts”.
Cette vidéo a été réalisée en collaboration avec une entité supérieure et parfois extraterrestre qui se dénomme Monsieur Phi. Et je vous invite à aller visionner sa vidéo sur la question de l’admissibilité morale du spécisme. Et si ce n’est pas déjà fait, je vous invite à vous abonner, pour d’autres utopies, et d’autres vidéo en philo politique et en éthique, notamment du climat.
OVERLORD : Oh faites pas cette tête, c'est du cerveau de synthèse, 100% végétal. Finalement, c'est pas si mal.