Les Jeux olympiques ont un problème. Plus personne ne veut les accueillir. Le nombre de villes candidates a fondu comme neige au soleil.
Pour les JO de 2004, onze candidatures avaient été étudiées, pour 2024, 2028 et 2032, il n'y en avait plus qu'une. Certaines villes retirent même leur candidature. En cause le coût faramineux des jeux, mais aussi une popularité écornée et des conditions climatiques dégradées.
Selon le CIO lui-même, d'ici 2040, il n'y aura plus que dix pays en capacité d'accueillir les JO d'hiver. "Plus vite, plus haut, plus fort", la devise des jeux a du plomb dans l'aile, et tandis que le Comité Olympique prend le problème très au sérieux, certains envisagent le scénario d'un effondrement. Alors, est ce qu'on est en train d'assister à la fin des JO ?
C'est un scénario, mais vous allez voir que ça n'est pas le seul. Figurez vous que cette question, on se l'est déjà posée. On est en mai 1984, à la veille des Jeux de Los Angeles, et le Newsweek Magazine sort cette une : Les J.
O. sont ils morts ? Il faut dire que l'olympisme traverse à ce moment là une décennie absolument dramatique.
En 1972, à Munich, le terrorisme s'invite sur les pistes olympiques. Dans le village olympique, les otages israéliens détenus par cinq commandos palestiniens attendent toujours d'être fixés sur leur sort. Vêtus de survêtements, huit membres de l'organisation palestinienne Septembre Noir s'infiltrent dans le village olympique, en pleine nuit.
Ils parviennent à prendre en otage une partie de la délégation israélienne et demandent la libération de prisonniers palestiniens. L'opération finit dans un bain de sang avec la mort de onze athlètes, de cinq terroristes et d'un policier. Une tâche indélébile dans l'histoire de l'olympisme qui fait prendre au jeu un tournant sécuritaire.
À Montréal, quatre ans plus tard, la sécurité est maximale. Les Jeux de Munich avaient tourné au drame, ceux de Montréal vont tourner au fiasco. Jean Drpeau, c'est le maire de l'époque, et pour ces Jeux qu'il a toujours rêvé d'accueillir, il voit les choses en grand.
Trop grand peut-être. Avec la construction d'un stade olympique de 65 000 places, adossé à une tour inclinée de 20 étages, 165 mètres de hauteur, soit une demi Tour Eiffel destinée à soutenir un toit suspendu sur le stade, sans oublier le village olympique, la piscine olympique, les infrastructures de transport et de relais médias. Je sais bien que tout dépend de la signification qu'on donne au mot "modeste".
Il y a beaucoup à faire et rien ne va se passer comme prévu. Le sol sur lequel ont été coulés les fondations du stade est trop mou, il doit être consolidé. De l'eau s'infiltre dans la structure du stade, elle gèle et le béton se fissure.
Même les tribunes sont assemblées à l'arrache. Et dans le même temps, la corruption colmate les trous. Les entreprises de matériaux facturent plusieurs fois les livraisons.
Comme il n’y avait aucun contrôle, les mêmes camions ressortaient de l’autre côté avec les mêmes poutres et revenaient se faire payer une deuxième fois. Ils se faisaient un demi-million de dollars en une journée ! Au lancement des Jeux, le stade est encore loin d'être achevé.
La fameuse tour est seulement construite à moitié et il faudra encore onze ans de travaux pour que l'enceinte olympique soit définitivement terminée. Mais le fiasco ne se limite pas au bâtiment. L'édition de 1976 est marquée par le boycott de 22 nations africaines protestant contre la participation de la Nouvelle-Zélande, accusée de soutien à la politique d'Apartheid, après la tenue d'une tournée des All-Blacks en Afrique du Sud.
Seuls 92 nations participeront aux Jeux de Montréal, soit 29 de moins qu'aux Jeux de Munich. La conséquence, elle est aussi financière. Montréal n'a pas seulement dépassé son budget, elle l'a explosé : 760 % de surcoût par rapport aux premières estimations.
Et faute de recettes, ce sont les contribuables québécois qui auront à rembourser cette dette pendant plus de 30 ans. Cela ne devait pas coûter un centime au contribuable canadien, mais c'est devenu les plus grands travaux publics de l'histoire du Canada. Difficile de faire pire, et pourtant.
En 1981, c'est Moscou qui accueille les Jeux. C'est l'occasion de faire briller l'URSS par delà ses frontières. Une occasion ratée.
Le comité olympique des États-Unis a voté le boycott des JO de Moscou. Car en décembre 1979, l'Union soviétique envahi l'Afghanistan, l'invasion va entraîner une vague de boycott sans précédent et seuls 80 pays participeront aux Jeux. Bref, lorsque Newsweek Magazine pose cette question, la flamme olympique vacille dangereusement.
Dos au mur, les Jeux sont pourtant à la veille de leur plus grand succès. Les Jeux de 1984 à Los Angeles vont réussir à relancer la machine olympique. Alors comment ont ils fait ?
J'étais à Los Angeles parce que je travaillais à l'époque pour le CIO pendant les Jeux. La réponse est très simple : un bénéfice, un surplus, de 225 millions de dollars à la fin des Jeux. La véritable révolution dans ces jeux, c'est le sponsoring.
On met des marques partout à la télé et on finance avec leurs sous. Après le fiasco canadien, l'objectif est clair : le contribuable ne doit pas passer à la caisse. Gagnez jusqu’à 10 000 $ dès maintenant !
Donc allez à McDonald's et obtenez votre carte olympique ! Parce que quand les USA gagnent. .
. Vous gagnez ! “Je m’entraîne !
” Et c'est un succès. Los Angeles reste à ce jour l'édition la plus rentable de l'histoire moderne des Jeux, avec un retour sur investissement de 193 %. Personne n'a fait mieux jusque là et c'est un peu le problème.
Ça a suscité l'intérêt de beaucoup d'autres villes. Ce que beaucoup de ces villes ont oublié, c'est que Los Angeles a fait ce bénéfice parce qu'elle n'avait pas eu à construire d'installations. Depuis 1984, seules trois éditions ont été profitables, Jeux d'hiver compris.
Depuis 50 ans, Les Jeux coûtent toujours plus cher que prévu, beaucoup plus cher. Le record revient aux Jeux de Sotchi en 2014, passés de 8 à 36 milliards d'euros et à ceux de Pékin en 2008, de 2,6 à 32 milliards d'euros. Donc, organiser les Jeux, c'est plus ou moins la garantie de faire un four.
Les Jeux olympiques ne peuvent pas perdre d'argent, pas plus qu'un homme peut porter un enfant. Bien vu, Jean. Si les jeux dépassent systématiquement les budgets, c'est notamment à cause de l'effet de l'éternel débutant.
L'effet de l'éternel débutant, c'est le fait que les villes hôtes sont toujours novices pour organiser ce qui est l'événement le plus complexe du monde. Tous les quatre ans, on repart de zéro et ça se traduit par de l'imprécision, des retards et en bout de ligne, des surcoûts. C'est un défi inédit, on le sait depuis le premier jour.
On a mis la barre haute, on apprend, on apprend. Des chercheurs pointent aussi la responsabilité du CIO dans ces naufrages. Le CIO définit l'agenda des Jeux.
Il en fixe les contours et c'est lui qui est l'arbitre de toutes les décisions. Cependant, le CIO n'assume aucun des risques liés aux coûts de l'événement. Pour autant, le CIO n'a jamais gagné autant d'argent.
Historiquement, les droits de diffusion revenaient aux villes hôtes. Mais peu à peu, le CIO a cherché à reprendre la main et depuis 2006, il capte plus de la moitié de ces revenus. Le CIO et les comités d'organisation locaux, les COJO sont au cœur d'immenses enjeux financiers.
Les affaires de corruption émaillent l'histoire des Jeux depuis des décennies. Encore récemment, avec la condamnation de plusieurs responsables japonais lors des Jeux de Tokyo ou l'ouverture d'enquêtes pour favoritisme et prise illégale d'intérêts en marge des Jeux de Paris. C'est l'image globale des Jeux Olympiques qui s'est détériorée à la suite de ces cas de corruption, mais aussi à la suite des déficits et du gigantisme, finalement, des Jeux olympiques.
Les JO sont impopulaires et c'est ce qui pousse un certain nombre de villes à retirer leur candidature. Il est irresponsable de dire oui à cette candidature. D'ailleurs, si les Jeux se tiennent à Paris en 2024, c'est aussi parce que tous les autres concurrents se sont retirés.
Il y a eu des référendums, par exemple à Boston par exemple, à Hambourg, mais la maire de Paris aurait très bien pu organiser un référendum comme elle l'a fait sur les trottinettes. Ça n'a pas été le cas et c'est reproché au COJO. Mais en fait, c'est pas la responsabilité du COJO, c'est la responsabilité de la ville.
Les citoyens et citoyennes se sont vraiment impliqués aussi parce qu'ils savent que ça va avoir un impact sur toute la ville. Et du coup, c'est devenu aussi un risque pour le CIO en fait un risque d'image. Et ça, c'est un vrai sujet pour le CIO.
Quand les jeux sont populaires, les villes se battent pour les organiser et ça renforce naturellement son pouvoir. Aujourd'hui, l'impopularité des Jeux inverse ce rapport de force. Aujourd'hui, le CIO bosse sur les Jeux de 2036.
Il doit s'imaginer ce qui plaira au public de demain. Ce qui implique d'arriver à se mettre dans la tête de jeunes qui ont dix piges aujourd'hui et qui en auront 22 en 2036. C'est la raison pour laquelle nous avons des sports de jeunes qui font leur apparition, comme le breakdance, le skate, ou le surf.
Ils ont une mauvaise image. Les sponsors vont aussi dire : Écoutez, on ne va pas continuer à soutenir financièrement un événement qui ne nous rapporte rien. Autre enjeu : le climat.
Les jeux qui sont quand même une source d'émissions de CO2 majeure, n'aident pas vraiment à porter ce projet de durabilité, de transition écologique. Conscient de tout ça, le CIO filtre désormais les candidatures en favorisant les villes qui disposent déjà d'infrastructures. L'intérêt, il est triple : moins d'émissions, moins de dépenses, mais aussi moins d'opposition manifestées sur la place publique.
Bref, maintenant qu'on a dit tout ça, qu'est-ce qu'il va advenir des Jeux Olympiques ? Eh bien, il y a trois scénarios possibles. Scénario un, les JO repartent de plus belle.
Paris est un succès. Les candidats se bousculent au portillon et on repart pour 30 ans de surenchère. Ça, c'est hautement improbable.
Il y a une vraie volonté de réduire la taille des Jeux Olympiques parce que effectivement, tout le monde est d'accord qu'ils sont très gros déjà, et ça sert à rien de les augmenter encore plus. Scénario deux, les JO s'effondrent. Les JO qu'on connaît, ils remontent à 1866.
Si on regarde les organisations, les entreprises qui nous entourent, il y en a très peu en fait qui ont cet âge là. Et si le CIO est pas capable en fait de gérer cette transformation et à vraiment adapter les JO aux nouvelles exigences, ils peuvent très bien aussi disparaître. On se posait la question de cette disparition en 1984.
On se l'est aussi posée en 1976, dans les colonnes du Monde, mais aussi en 1924, et pourtant, les Jeux Olympiques sont toujours là. Alors s'il est certain que les Jeux se trouvent à une étape charnière de leur histoire, on se dirige vraisemblablement vers un troisième scénario : des jeux plus modestes. C'est sûrement le scénario le plus probable.
la fin des délires mégalo à la Jean Drpeau pour recentrer les jeux sur les villes qui ont déjà des infrastructures. Filtrer les candidatures, c'est aussi un moyen de réduire l'effet débutant en focalisant les jeux sur des villes qui les ont déjà accueilli. Mais pour les villes qui n'ont pas les infrastructures nécessaires, le calcul reste le même.
Pour prétendre aux JO, il faudra toujours construire et s'endetter. La différence, c'est que tout ça se fera en amont, avant même d'être sélectionné. L'avantage, c'est aussi pour le CIO de pouvoir afficher des coûts artificiellement réduits.
Dans ce scénario, le risque, c'est aussi celui d'une confiscation des jeux par les pays riches. En 130 années d'existence, pas une édition des Jeux ne s'est déroulée sur le continent africain. l'Olympisme ne s'est aventuré dans l'hémisphère sud qu'à trois reprises.
La trajectoire des jeux reste intimement liée à la situation géopolitique. La repolarisation des relations internationales et la résurgence de conflits globaux sont des données que le CIO ne contrôle pas. Donc le scénario bonus, c'est l'apparition de plusieurs jeux concurrents qui viendraient remettre en cause le monopole de l'Occident sur les jeux.
À l'image des Jeux de l'Amitié, organisés par la Russie qui se tiendront à Moscou en septembre 2024. Ou bien des jeux des BRICS en juin 2024, organisés au Tatarstan par la Russie, où étaient représentés 90 pays et 5000 athlètes. Le président russe Vladimir Poutine dit s'être affranchi du diktat du Comité international olympique.
Bref, quel que soit le scénario, celui d'un effondrement ou d'un rebond, ce qui est sûr, c'est que la compétition ne fait que commencer.