[Musique] C'est un roman d'amour et de guerre, un roman de guerre sociale que vient de publier, en cette rentrée littéraire, François Bégaudeau. Il est titré "En guerre", comme le récent film de Stéphane Brizé qui mettait en scène le plan social d'une usine. Les classes sociales se croisent chez François Bégaudeau, tentent de s’aimer, n'y parviennent pas.
À la fin, c'est l'incompréhension et le mépris réciproque qui gagnent. Plus fort que l'attraction sexuelle, elle-même, plus fort que tout. C'est triste mais c'est puissant, comme tous les romans de François Bégaudeau.
Depuis le tout premier, "Jouer juste" jusqu'à "La blessure la vraie". Je suis particulièrement heureuse de le recevoir, aujourd'hui. Bonjour François.
– Bonjour. – Bienvenue au Média. – Je suis très ravi d'être là aussi.
– Alors, entrons tout de suite dans le vif du sujet. Votre personnage principal qui répond au nom de Romain est l'exemple type du bobo culpabilisé, passionné de critique sociale mais incapable de communiquer véritablement avec une représentante des classes populaires qu'il va être amené à croiser, à aimer d'une certaine façon. C'est comme ça que vous l'avez conçu ?
– Je n'utiliserais pas forcément le terme de "bobo" qui je trouve, est devenu trop approximatif dans le champ des idées, dans le champ des discours. Il a même aussi toujours un effet purement stigmatisant qui intellectuellement n’est pas satisfaisant. Donc moi, je l’appellerais plutôt un petit bourgeois, un petit bourgeois de gauche, c'est important.
Et vraiment de gauche, je veux dire, pas faussement de gauche. Fonctionnaire territorial, il travaille dans la culture, il essaie de développer des plans "vivre ensemble et décloisonnement". Bon, une ingénierie culturelle qu'on connaît bien.
Bon, il est pavé de bonnes intentions. Alors après, il a le corps qu'il a, il est l'individu qu'il est. Là, je fais plutôt une analyse psychologique ou affective de ce Romain.
Et dont le trait majoritaire pourrait être une certaine irrésolution, voire une certaine mollesse. Ce qui fait, qu’effectivement, il a du mal à incarner ses idées et ses principes. Non pas parce qu'il est pétri de contradictions, ce n’est pas trop le problème.
Il ne, comment dire… il ne déroge pas à ses principes dans sa vie, simplement, il lui manque ce qui me paraît, moi, la clé de la chose politique en général, qui est la force : il manque de force ce Romain. – C'est un peu le Frédéric Moreau contemporain, le héros de l'Éducation sentimentale. – Oui, c'est vrai qu'on en a vu beaucoup dans la tradition romanesque française des héros un peu dilettante, à la fois ayant des aspirations, mais se retrouvant toujours en retard sur les situations.
On peut dire que d'une certaine manière, Romain est en retard sur la réalité sociale sur laquelle il aimerait bien statuer. Il est aussi en retard par rapport à cette Louisa, prolétaire issue de la périphérie, avec laquelle il va avoir une sorte de relation essentiellement érotique. – Alors est-ce qu'à vos yeux, la condition de bourgeois, justement, de petit bourgeois, condamne à faire de tout engagement politique, finalement, une forme de rachat, au sens religieux, ou même pire, d'imposture ?
– Je me garde toujours, notamment, quand je suis en position roman, de juger mes personnages. J'essaie de les comprendre de l'intérieur et j'essaie surtout de comprendre leurs ressorts affectifs, leurs ressorts psychologiques, leurs ressorts psychosociologiques. Ça, ça m'intéresse beaucoup, ce qui se joue au croisement du psychique et du sociologique.
Je dirais même que tout le roman "En guerre" se situe dans cette confluence-là. Donc, je ne peux pas juger, simplement, je vois bien qu'il y a un empêchement chez Romain et chez les gens qui appartiendraient au même socio-type, dans lequel d'ailleurs, je me mets moi-même. Pour une part, il y a du Romain en moi, moi c'est pas Mme Bovary, c'est Romain.
Romain Praisse c’est un peu moi, quoi ! Donc, j'ai écrit le personnage de Romain avec mes propres empêchements qui sont peut-être aussi des empêchements objectifs. C'est-à-dire que quand on a, comme ça, une pulsion, je dirais, d'engagement ou de se mêler à des mouvements sociaux, d'en être solidaire, d’y être actif, on se trouve assez vite désarmé d'abord par la réalité objective de ces luttes et puis aussi, peut-être, par une incapacité à s'impliquer définitivement et radicalement dans ces mouvements-là.
Je pense que Romain est… je crois qu'il a les défauts de ses qualités. Comme souvent, j'essaie de faire en sorte que mes personnages aient toujours, les défauts de leurs qualités ou les qualités de leurs défauts. Il a pour lui, quand même, une certaine capacité à l'auto-analyse.
Il est assez lucide sur ses empêchements. Bon, il n'en reste pas moins que ce sont des empêchements. – Alors, ce sentiment d'étrangeté, assez radical, qu'il a par rapport à cette fille issue des quartiers populaires : est-ce que c'est quelque chose que vous avez personnellement ressenti déjà ?
– Je ne pensais pas qu’au Média on ferait des questions people… Non, non mais la question se pose, absolument. Je crois que plus généralement, je vais pas rentrer dans des détails autobiographiques, mais il est toujours intéressant de se sonder soi-même : petit bourgeois du centre-ville de gauche. Qu'est-ce qui arrive à mon corps quand il est en présence de corps prolétariens ?
Ça c'est une question qui m'intéresse, sachant que chez moi, le corps prolétarien n’est pas si exotique. Je viens quand même… mes grands-parents sont des prolos, mes parents se sont un peu embourgeoisés, mais pas plus que ça. J'ai fait du punk rock, j'ai joué au foot dans les quartiers populaires… Faut pas déconner non plus, je ne sors pas d'une tour d'ivoire embourgeoisée.
Mais il est évident que devant un corps populaire, un corps prolétarien, je me sens en présence d'une altérité, d'une hétérogénéité en tout cas, pour le dire plus justement. qu'est-ce qui peut se jouer de ce corps au mien ? Qu'est-ce qu'on a à se dire ?
Qu'est-ce qu'on peut faire ensemble ? À ce titre-là, l'épisode Romain-Louisa ferait, disons, une espèce d'expérience de laboratoire d’un certain nombre de hiatus qui peuvent s’orchestrer, enfin, qui peuvent apparaître entre ces corps-là, entre ces personnalités-là, entre ces généalogies-là. En même temps, moi, je trouve toujours très réjouissant de constater que nous ne sommes pas homogènes les uns aux autres.
C'est une très bonne nouvelle, ça. La version négative de ça, c'est évidemment les conflits de classe et la brutalité des heurts sociaux, la brutalité des inégalités de classe. Mais le bon aspect de ça, c’est l’hétérogénéité.
Moi, je suis tout à fait content qu’il y ait dans une société donnée, des gens qui ne se comprennent qu'à moitié. C'est toujours très intéressant le heurt des langages, le heurt des cultures. Donc, ce qui se passe entre Romain et Louisa, je dirais, il y a des hiatus Il y a des hiatus d'opinion, linguistiques, culturels, mais ces hiatus font sans doute partie prenante de l'excitation érotique qui les rapproche.
– Alors le grand hiatus, qui est même d'une certaine façon, le grand paradoxe de la politique contemporaine, c'est que Romain vient d'un milieu bourgeois, et il est très engagé politiquement, il est progressiste. Louisa vient d'un milieu populaire et, finalement, elle est conservatrice dans ses goûts, dans sa vision de la société, et absolument insensible aux discours politiques. – Oui là, encore une fois, je me garde bien de juger Louisa, comme il arrive d'ailleurs que nous, gens de gauche, notamment dans le champ intellectuel, soyons tentés de juger les classes populaires qui, "ces imbéciles", ne votent jamais comme il faudrait.
Ou, dit-on, votent toujours à l'inverse de leurs intérêts. Comme si nous, nous étions à même de comprendre quelles sont leurs intérêts et d'aller leur faire la leçon en disant : tu votes mal par rapport à toi-même, ce qui est toujours quand même une position très compliquée. Donc je n'ai pas cette position par rapport à Louisa.
J’essaie au contraire de comprendre, de l'intérieur, comment il est tout à fait logique, en quelque sorte, il est socialement logique et sociologiquement logique, qu'une fille comme Louisa, de là où elle vient, eu égard aux difficultés auxquelles elle a été confrontée, eu égard au fait qu'elle a toujours dû/eu à se démerder. C'est madame débrouille, quoi, tout de suite, dès qu'elle a 15 ans, il est tout à fait logique, compte tenu de tous ces facteurs, qu'elle soit une sorte de "libérale" sans le savoir. Je pense qu'elle a incorporé un certain nombre de valeurs du libéralisme positif, du libéralisme entrepreneurial, du libéralisme "Do it yourself".
C'est les leçons qu'elle fait, notamment, à Cristiano, que j'ai un petit peu… Donc, son compagnon ouvrier que j'ai un petit peu imaginé comme étant un prolétaire du XXe siècle, le prolétaire très libéral, justement. Le prolétaire qui travaillait en usine, qui avait un certain sens de la solidarité, un certain goût de son travail, une certaine constance dans son travail, aussi. Louisa c’est la prolo du XXIe, et à ce titre-là, elle fait des leçons à Cristiano, des leçons de libéralisme, des leçons de flexibilité, de souplesse, de rebond.
C'est-à-dire, qu'elle parle comme Steve Jobs sans le savoir. – Alors évidemment, le revers assez terrible de cette affaire, c'est qu’il y a une fixité des rôles sociaux quasiment total. C'est-à-dire qu’un mélange va être tenté et finalement… je ne spoil pas tout le roman mais enfin… bon… tout ça ne se termine pas exactement par un : "ils se marièrent et eurent beaucoup d'enfants".
Donc c'est une vision, finalement, assez pessimiste de la société. Depuis la sortie du livre, il y a un mois et demi, il est assez commenté. Donc je peux déjà tirer un premier bilan et c'est toujours très intéressant les réceptions de livres.
Celle-ci est positive mais ce n'est pas ça qui m'intéresse en l'occurrence, c'est le contenu même de la réception. À la lecture de certains papiers ou de commentaires que je peux entendre, c’est vrai, que le mot "pessimiste" revient tout le temps. Et je dois dire qu'il me laisse un peu perplexe.
Comment dire… où est le négatif dans cette affaire ? Ce sont les choses mêmes ? C'est la situation elle-même ?
Ou c'est moi qui essaie de la capter ? La question n'est pas de savoir si Bégaudeau est pessimiste ou pas, ce qui me paraît d'ailleurs toujours une problématique… – Je parlais de vision moi. – J’entends bien, mais le problème c’est : est-ce que cette vision est juste ou pas ?
Est-ce que, considérant Romain et Louisa dans la vraie vie, resteraient-ils ensemble, durablement ? Est-ce que si on observait à peu près le même genre d'expérience… – Donc, pour vous la réponse est "non". – Pour le réel, la réponse est "non".
Je sais que c’est un tout petit peu compliqué de se prévaloir du "réel" et de prétendre que ce soit le "réel" qui parle en moi : j'assume ma subjectivité. Mais alors après, je dois dire, pour être tout à fait complet sur ce sujet, que j'ai aussi mijoté cette fin, que vous appelez "pessimiste" et qu'on pourrait appeler "brutale", à l'aune du contexte discursif dans lequel j'écris. Et le contexte discursif dans lequel j'écris est celui d'une minoration des déterminations de classe.
Une minoration des déterminations de classe qu'on observe beaucoup dans le roman contemporain, notamment. Donc dans ce contexte-là, on écrit toujours un peu "par rapport à". Alors, il m'a semblé pertinent de dire : non, moi je vais aller au bout de la détermination de classe.
Et de dire à quel point elle est impérieuse, à quel point elle engage des gens dans des ornières qui font qu’il y a des fatalités sociologique au travail. – Est-ce que quand même… pour prolonger cette interrogation, Est-ce que la politique n'est pas vouée à échouer, la politique de gauche, si les classes ne peuvent même pas se parler, ne peuvent même pas se comprendre ? – C’est-à-dire, que moi, ce qui m'a toujours frappé, pour prendre un peu de recul, c'est à quel point, je trouve, on implique un peu trop les idées là-dedans.
Je ne devrais pas dire ça parce que je suis plutôt un intellectuel, j’écris des romans, à l'occasion quelques essais. Donc je manipule des mots, c’est ma matière première pour le meilleur et pour le pire. Mais je ne suis pas sûr qu'il soit tout à fait nécessaire que, la classe moyenne du centre-ville et les classes populaires des périphéries s'entendent ou parlent la même langue.
L'important c'est qu’ils puissent s'engager parfois dans les mêmes luttes. Et pour ça, on n'a pas besoin d'être complètement d'accord. Prenez votre propre exemple, ou je vais prendre le mien.
Quand je suis dans une manifestation, ou quand j'accompagne un mouvement social de telle ou telle manière. Je ne suis pas constamment d'accord avec tout ce qui se dit. Il y a énormément de choses qui se disent que je trouve absolument insupportables.
Il y a de la musique qui passe dans les camions de manif, qui n’est pas exactement celle que je mettrais si j'étais à la platine. Mais il n'empêche que je sais que nous avons à ce moment-là une cause commune et que je sais pourquoi je suis là. Mais, comment dire… agréger des luttes ce n'est pas forcément agréger des individus qui seraient absolument homogènes et d'accord sur tout.
Donc moi, je crois beaucoup au fait que ça puisse… Alors la question étant de savoir quelles luttes peuvent faire converger le centre et la périphérie puisque c'est une question récurrente maintenant, depuis quelques années, en fait depuis 100 ans, mais… – Alors, pour revenir à un de vos romans antérieurs, "Entre les murs", qui porté à l'écran, vous a valu une palme d'or avec Laurent Cantet. Déjà, il y avait, je le répète, une forme de… un regard assez désenchanté, assez pessimiste, justement, sur la fixité des classes sociales. À savoir qu'on avait un jeune professeur et une classe de banlieue.
Des choses se passaient mais sur un fond de non communication en réalité, et d'incompréhension mutuelle. – Là c'est pareil, je considère que le baromètre n'est pas responsable de la température. C'est-à-dire que l'école est une machine massive à reproduire les inégalités, voire, à les approfondir.
Elle n’est pas le lieu où des classes sociales peuvent s'entendre et communiquer. Elle est au contraire le lieu où s'avèrent, tangiblement et spectaculairement le heurt de classe. Peut-être que le film "Entre les murs", qui d'ailleurs, je trouve, ni le livre d'ailleurs, comment dire… n'était pas un film si radical que ça politiquement.
Parce que précisément, il ne s'attaquait pas, il ne prenait pas le temps de montrer à quel point c'était l'institution elle-même qui produisait ses heurts. Bon, je passe là-dessus, mais je pourrais retourner ce pessimisme du constat en optimisme révolutionnaire, pour "En guerre" comme pour "Entre les murs". Si vous montrez qu’il n’y a définitivement pas d'issues, pas de d'émancipation sociale possible par l'école, alors vous pouvez voir ça comme une espèce de pessimisme, qui est un appel au suicide collectif.
Vous pouvez aussi voir ça comme : changeons donc la structure et alors peut-être qu'il sera possible d'inventer une école qui serait une vraie école de l'émancipation telle qu’elle n'a jamais existée depuis l'origine. De la même façon, il est sans doute impossible qu'un Romain et une Louisa puissent s'aimer dans une société qui est aussi marquée par la segmentation de classe que la nôtre. En revanche, dans une société qui, par exemple, aurait aboli les classes, peut-être que Romain et Louisa pourraient s’aimer plus longuement.
Donc, je pourrais très bien le retourner de façon brechtienne. Le pessimisme du constat ou le négatif du constat de ma fiction est peut-être un appel à, au contraire, des bouleversements plus radicaux mais dans la vie, dans le réel. – C'est juste.
Comment vous situez votre travail, votre pensée par rapport à celle de Bourdieu, sur la reproduction sociale ? – Je dois dire que j'ai eu avec Bourdieu des rapports un peu comme ça, d'allers et retours. J'ai été très marqué par la pensée de Rancière sur Bourdieu.
– Ah oui, très critique Je suis presque arrivé à Bourdieu par une espèce de contretemps, par Rancière. Je continue à penser qu'il y a quelque chose de très, très pertinent dans… l'interpellation de Rancière à Bourdieu. Il n'en reste pas moins que je suis très admiratif du penseur Bourdieu.
– Vous venez préciser cette critique menée par Jacques Rancière dans "Le philosophes et ses pauvres" ? – Oui, voilà et puis dans d'autres textes d'ailleurs, parce que ça a été récurrent et puis je pense qu’en fait il continue d'ailleurs, Rancière, à s'attaquer, peut-être, à un certain "bourdieusisme", mal compris on pourrait dire, mais bien compris aussi. D'ailleurs ça reviendrait un peu à la petite réserve que parfois on émet sur ce livre, en tout cas les questions qui me sont adressées.
À trop détailler avec une précaution, une parcimonie, une acuité extraordinaire le maillage social, et à quel point c'est un maillage, et à quel point nous sommes tous dedans comme des mouches dans les toiles d'araignées, d'une certaine manière ça décourage l'idée que, peut-être, nous pourrions sortir de la toile, sortir de ce maillage social et inventer des rapports sociaux qui soient un peu plus solidaire, un peu plus fraternels, un peu plus émancipants etc. C’est redoutable quoi, c’est, je dirais, l’ambiguïté interne à la sociologie de Bourdieu qui est à la fois, probablement, une invitation en creux à renverser cet ordre social aliénant, mais qui est en même temps, factuellement, le constat permanent que cet ordre social est presque irréversible, ou irrenversable. Donc Rancière voyait dans l'œuvre de Bourdieu, d'une certaine manière, elle, qui se prétendait comme ayant vocation à armer un peu les luttes, Rancière y voit plutôt un désarmement.
Alors, il y a une disciple, quand même, de Bourdieu, une disciple contemporaine, qui est Chantal Jaquet, qui travaille sur ce qu'on appelle les "transclasses", c’est-à-dire, les gens qui arrivent à percer tous les plafonds sociaux pour changer radicalement de classe. Édouard Louis en est, évidemment, un exemple, on pourrait en prendre beaucoup d'autres, à commencer par Bourdieu, bien sûr. Est-ce que ce travail-là, vous parle ?
Évidemment, la question des transferts m'intéresse beaucoup. Après, je n'aime pas qu'on ramène toujours un transclasse dans une conversation qui essaye d'établir la détermination de classe. Il y a toujours quelqu'un autour de la table pour dire : non, mais moi, je connais quelqu'un qui est un noir de banlieue, qui est maintenant à Sciences Po.
Bon, il y a des exceptions, mais la sociologie ou un constat général… Moi, ce livre avait l’immodeste ambition de faire une sorte de carte contemporaine, de carte du contemporain, en tout cas du réel social contemporain. Si je fais une carte générique, je dois dire que les transclasses m'intéressent assez peu. En revanche, ils m'intéressent tout court, ils m'intéressent comme des cas : comment se fait-il que quelqu'un change de classe ?
Mais là, il faudrait… je pense, que Chantal Jaquet, d’ailleurs est tout à fait rigoureuse sur cette question, un transclasse, ce n'est pas quelqu'un qui échappe à des déterminations. C'est quelqu'un qui échappe à une détermination qui est-celle de rester dans sa classe. Mais il est lui-même déterminé à changer de classe.
C'est ça qu'il ne faut pas oublier, je veux dire qu'il y a une machine sociale qui produit du transclasse. À un moment, il y a eu énormément de transclasses. Mes parents ont été des transclasses.
Ils venaient de la petite paysannerie pauvre de Vendée, ils sont devenus instit. Mais parce que la société a eu besoin à un moment, de faire monter ces gens issus du prolétariat, pour alimenter le développement du tertiaire et de l'éducation de masse. Donc, on pourrait dire que mes parents, finalement, n'ont pas exercé leur libre arbitre en changeant de classe.
Ils ont été, eux-mêmes, portés par des mouvements. Donc, j'ai un transclasse, d'ailleurs, descendant, dans mon livre, dans "En guerre". C'est un avocat homosexuel, c'est important, je le précise parce que c’est important dans son parcours, qui vient de la grande bourgeoisie et qui va se retrouver, alors qu'ils était voué, quand même, à devenir un avocat d'affaires, Ou, en tout cas, de faire son droit… – C'est même un aristocrate.
– Il est plutôt aristocrate, la grande bourgeoisie cultivée. Il se retrouve à faire, vraiment, la lie du travail d'avocat. C'est-à-dire le droit du travail.
Il le présente comme tel d'ailleurs, parce qu'il est un peu marrant, il dit : "ben, je ne pensais pas tomber si bas. " Et j'essaie d'étudier comment… Eh bien, la logique de ce parcours atypique. Vous voyez, il y a une logique des illogismes.
Et où on retrouve toujours un travail de détermination. Moi c'est ça, qui, je pense, a présidé à beaucoup de pages de "En guerre", à la fois dans ses grandes lignes et dans ces petites lignes. À savoir, qu’on est toujours des sujets sociaux.
Quoi qu'on fasse, nous incorporons un certain nombre de stimulations sociales. Parfois ce sont des stimulations sociales qui sont impérieuses et concrètes. À savoir : Va travailler !
Lève-toi à 7h00 ! Gagne ton pain ! Paye tes impôts etc.
Il y a des stimulations plus subtiles, insidieuses, qui sont des suggestions, mais elles ne cessent de nous animer socialement. Nous sommes des machines sociales, ça je le crois profondément. – Alors, il y a un autre aspect qui me frappe dans votre travail, François Bégaudeau, depuis quelques années, c'est l'arrivée en force de la thématique chrétienne.
Voilà, alors, je m'explique. Dans votre dernière pièce, donc "La bonne nouvelle", dont on avait parlé un peu au Média lors de la première édition du Monde libre, en 2017, vous mettiez en scène un certain nombre de hauts cadres en rupture avec le système, avec, ce titre, "La bonne nouvelle", très évangélique. Et cette fois-ci, donc, je ne vais pas, encore une fois, livrer tous les ressorts dramatiques de votre texte, de "En guerre", mais enfin, on a, à nouveau, un nanti du système, un personnage de riche qui fait sécession à partir d'un moment, qui décide de rompre avec son milieu, d'abandonner sa vie dorée, d'abandonner sa fortune, au grand désespoir de ses enfants, de tous les fils à papa et les filles à papa qui l’entourent.
Alors, est-ce qu’il y a une tentation chrétienne chez François Bégaudeau ? – D'abord c'est très bien observé, ça témoigne d'une attention à mon œuvre que je trouve absolument admirable. Mais ça, c'est Le Média : Le Média, il y a de la concentration, il y a du journalisme comme on en rêve… voilà, je tenais à le dire.
Non mais, j'ai même publié, en janvier dernier, un livre de dialogue sur cette question-là avec Sean James Rose qui est un ami journaliste. Lui étant, disons, le chrétien qui doutait et moi l'athée tenté. L’athée qui a un rapport fort, effectivement, à la chose chrétienne, c'est vrai.
Cela dit, ce n’est pas… on trouverait même trace de ça dans "La blessure, la vraie" qui est publié en 2011. Il y avait un curé, qui est d'ailleurs passé relativement inaperçu à la sortie de ce livre. Parce que je pense que les curés intéressent peu de gens, à part quand ils sont pédophiles.
Mais moi c'était une figure qui venait de Bernanos qui est un écrivain que j'ai beaucoup lu… donc, effectivement, il y a ça. Après, disons que j'ai un rapport aux textes chrétiens, qui est un rapport puissant. En l'occurrence, dans "La bonne nouvelle" Et là, le rapprochement, il est très pertinent et dans ce patron qui est pris dans une sorte de révélation mystique… que je présente comme tel, pratiquement.
D'ailleurs, il lui vient une suggestion qui vient de l'évangile en fait, qui est cité à un moment dans un petit passage à Nuit debout. Alors, ce qui m’intéresse là-dedans, ça serait plus une problématique littéraire et sociologique. C'est-à-dire, que comme je suis très dubitatif, et je l’étais beaucoup au moment de "La bonne nouvelle", quand on se demandait, avec Benoît Lambert, qui était le metteur en scène et presque le coauteur, on voulait que ce soit des libéraux repentis.
Donc on se posait la question de savoir : mais comment est-ce qu'on peut arriver à se repentir, alors qu'on a adhéré pendant 30 ans à quelque chose ? Je suis très dubitatif sur cette capacité de repentance, ou ces grandes conversions. Et donc, ma façon à moi de le gérer intellectuellement, de me mettre à l'aise et de me mettre au clair intellectuellement avec des grandes mutations comme ça, c'est de convoquer la révélation mystique.
Parce qu'au moins, là, elle est au-dessus de tout soupçon, d’un point de vue d’analyse sociale. Parce qu’une analyse sociale conséquente verrait qu'un type comme Paul Kremer, qui est à la tête d'un grand groupe de divertissement il fabrique des usines à loisir partout. Eh bien les "Paul Kremer", je ne sache pas que ces gens-là aient le parcours de Saint François.
– Ils meurent en "Paul Kremer". – En général, ils restent Paul Kremer, ils se kremerisent jusqu'au bout de leur vie, puis ils passent l’héritage à leurs enfants. Je m'en amuse un peu parce que du coup, les enfants sont paniqués, parce qu'ils sont du coup factuellement déshérités.
Non ! Ça n'arrive pas ! Donc si vous voulez, moi, j'avais envie de montrer qu’un riche est tout aussi aliéné par la machine sociale qu'un pauvre.
Je voulais qu'il y ait ça dans mon livre, alors j'avais besoin d'un riche qui émette lui-même un discours sur sa propre aliénation. Et pour ça, il fallait absolument qu'il soit traversé par une révélation mystique. Parce que de soi-même, Vincent Bolloré ou Bernard Arnault ne vous diront jamais qu’ils sont aliénés par leur richesse.
Donc moi, il fallait que je convoque un étourneau, voilà ! Je ne les connais pas dans l'intimité, peut-être qu'en fait, ils sont extrêmement perplexes sur eux-mêmes, quand ils se confient à leurs épouses, mais j'en doute. – En tout cas, Vincent Bolloré arrive, apparemment, à concilier ses convictions chrétiennes avec son immense fortune.
– Il semblerait qu’il s’en arrange très bien. Ben, ça c'est la grande tradition, qui fait honte au christianisme, ça je le dis, qui fais vraiment honte au Christ, notamment, et à tout ce qu'il a dit sur les pauvres, mais passons. En tout cas, oui, je pense qu’il arrive, que certaines mutations sociales pour moi… Je les perçois comme des miracles.
Certaines mutations idéologiques ou morales… des miracles. Et là-dessus, effectivement, mon Paul Kremer est un saint comme Saint François, qui en place publique, à Assise, se déleste de ses vêtements et de ses richesses pour aller faire vœu de pauvreté, et ça c'est arrivé vraiment. Mais alors, je ne pense pas que ça puisse arriver hors du paradigme de la révélation.
– Alors, François Bégaudeau, vous êtes très engagé, vous êtes très connaisseur de la critique sociale en général, et de la chose politique. Néanmoins, vous êtes toujours resté du côté de la littérature. Vous n'êtes pas allé, jusqu’ici, du côté de l'essai politique, par exemple.
Pourquoi ? – C'est vrai que mon tempérament est celui d'un littéraire, oui. Alors le littéraire… Je suis, comment dire… La littérature pour moi… et je crois que "En guerre" peut être perçu comme un roman de gauche, ou traversé très clairement par des affects de gauche.
Bon, pour moi, il n'y a pas de romans à partir du moment où il n'y a pas de complexité. Donc moi, j'essaie toujours d'écrire des romans là où ça coince et pas là où je suis sûr de moi, sûr de mes convictions. L'écriture ne m'intéresse qu’en tant qu’elle se situe dans mes propres coincements.
Je parlais des empêchements de Romain, qui sont un peu les miens. C'est ça mon moteur et ça je crois que c'est typiquement le moteur d'un littéraire. L'essai, c'est une négociation du langage qui est quand même un peu différente.
L’essai… Je ne veux pas caricaturer parce que, finalement, les Essais originels, ceux de Montaigne, sont une espèce d'apologie, page après page, du doute et de de l'auto questionnement. Mais les essais, tels qu'ils sont constitués comme genre, il est évident qu'on vous demande davantage. Quand on vous demande d'écrire un essai, on vous demande de délivrer des opinions, qui sont, cette fois, figées, que vous avez.
Par exemple, il se trouve que je publie un essai en février. C'est mon premier essai stricto sensu et qui est un essai de politique. C'est la première fois que je fais ça, je me suis lancé.
Bon ben là, je pense que j’y délivre beaucoup plus de certitudes que de questions, ça c'est vrai. Je vous avouerai, que je suis content d'avoir écrit cet essai, j'espère qu'il est intéressant et qu’il intéressera. Mais je vous avouerai que je ne le ferais pas tous les jours.
Que de fait, l'écrivant, je me suis vu de nouveau penser que c'est vraiment le roman mon espace. Parce que le roman est l'espace du tremblement du sens, comment dire… Oui, de la question infinie, et je me sens, comme scripteur, plus à l’aise avec cette modalité-là. Je n'ai aucun problème à délivrer des certitudes au café avec mes copains ou mes copines, ou en ce moment même, avec vous.
Comme scripteur, non, pour moi, ça doit être le lieu de la question. – Eh bien on lira ça avec beaucoup d’intérêt, donc, février prochain, c'est ça ? – Oui c'est "Histoire de ta bêtise", je fais un petit teaser comme ça parce que c'est sur la bourgeoisie.
Voilà, où je parle de la bêtise bourgeoise. – Vous allez faire la théorie du personnage de Romain, que vous mettez en scène. – Voilà, en gros.
– Très bien, on vous réinvitera François Bégaudeau. – Avec plaisir. – Merci beaucoup, je recommande, évidemment, le nouveau roman de François : "En guerre", aux éditions Verticales Et je vous dis à tous : à très bientôt pour un nouvel Entretien libre.
Je rappelle, bien sûr, aujourd'hui plus particulièrement, que Le Média vit de vos dons, vit de vos cotisations, que Le Média est en pleine levée de fonds. Si vous le pouvez, aidez-nous, si vous ne le pouvez pas, parlez-en autour de vous. À bientôt merci.