Nous sommes à Wall Street, au début des années 1990. Nassim Taleb parle avec un homme que les médias rangent parmi les « maîtres de l’univers ». C’est un financier réputé qui dirige un département de « super-traders ».
Taleb répète à cet homme plein de testostérone qu’il se trompe en fondant la stratégie de ses « super-traders » sur les cours de bourse passés. Réponse du financier ? Il lance violemment un briquet sur Taleb.
Mais la réalité venge Taleb quelques années plus tard : tous les soi-disant « super-traders » de son agresseur sautent lors du krach de 1994. L’expérience professionnelle de Nassim Taleb à Wall Street est un des ingrédients de sa grande originalité d’écrivain. Si vous n’avez pas lu un de ses 4 essais parus depuis les années 2000 — Le Hasard sauvage, Le Cygne Noir, Antifragile et Jouer sa peau — je vous assure que vous n’avez rien lu de tel.
Déjà, imaginez que l’auteur est un TRADER PHILOSOPHE — un TRADER devenu PHILOSOPHE. Taleb n’est pas le seul à avoir un pied dans le monde de la finance et un pied dans le monde intellectuel, mais il est le seul — à ma connaissance — à avoir eu autant d’influence dans les deux mondes. C’est d’autant plus étonnant qu’il a bousculé ces deux mondes avec LES MÊMES IDÉES.
Il n’a pas une philosophie pour la finance, et puis une philosophie pour le reste — il applique la même philosophie partout. Et cette philosophie, comme le révèle Taleb dans ses essais à travers de nombreuses anecdotes — sa philosophie est née de SA VIE, une vie pas comme les autres. Je vais vous raconter 10 anecdotes révélatrices du destin de Taleb.
Le « dissident de Wall Street » devenu… philosophe. Nous sommes en 1975, à Beyrouth, la capitale du Liban (un petit pays au nord d’Israël). C’est le début de la guerre civile, un conflit entre communautés religieuses, compliqué par des interventions étrangères.
Les obus pleuvent. Donc le lycée franco-libanais de Beyrouth est fermé. Un de ses élèves, un adolescent de 15 ans, reste en sécurité dans un sous-sol.
Comme il n’a rien à faire, il se plonge corps et âme dans toutes sortes de livres. Cet adolescent, c’est Taleb. Il est donc originaire du Liban.
Sa famille vient plus précisément de la communauté gréco-arabo-syrienne du pays, de confession grecque orthodoxe. Cette communauté a la particularité de cultiver à la fois le commerce et le savoir — combinaison spéciale qu’on retrouve chez Taleb. Il lisait déjà avant d’y être forcé par la guerre, mais il était irrégulier.
Son confinement dans le sous-sol le rend accro aux livres. Il lira énormément toute sa vie ; et puis surtout, il achètera énormément de bouquins. Au début de sa carrière dans la finance à New York, il a un appartement à Manhattan, mais il a la flemme de le meubler et d’équiper la cuisine.
Donc l’appartement est vide — enfin, presque… Il est rempli de livres. Parce que dès que Taleb passe devant une librairie, il y entre. Puis il en ressort plus tard avec une pile de livres.
Une vingtaine d’années plus tard — donc quand il a la quarantaine — son domicile comporte deux pièces remplies de livres : l’une, où il aime travailler, pour les livres qu’il préfère ; et une autre pièce pour les livres moins intéressants et moins littéraires. Taleb aime tellement les livres qu’il dit qu’ils sont ses seuls véritables professeurs. Nous sommes vers la fin des années 70.
Taleb est à l’âge de choisir ce qu’il veut faire dans la vie. Lui qui adore lire et réfléchir, il se verrait bien simplement passer son temps à méditer. Autrement dit, un genre de philosophe rentier.
Après tout, certains membres de sa famille ont vécu comme ça dans le passé. Cette anecdote révèle que Taleb vient de l’élite sociale libanaise. Il grandit en considérant sérieusement qu’il n’aura pas à travailler, qu’il pourra se consacrer ENTIÈREMENT à la pensée.
Mais ce n’est pas un désir utopique. Parce que la fortune familiale permet de soutenir un tel mode de vie, et parce que la famille ne le voit pas d’un mauvais œil (Taleb laisse à penser que c’est même une tradition familiale). Le destin qu’il espérait ressemble à celui des philosophes de l’Antiquité, qui étaient souvent des rejetons de l’élite sociale.
Du côté de sa mère, Taleb est petit-fils et arrière-petit-fils de premier ministre. Il dit d’ailleurs qu’il n’a jamais vu son grand-père habillé autrement qu’en costume. Du côté de son père, son grand-père a été juge de la cour constitutionnelle du Liban.
Quant au père de Taleb, il appartient, lui, à l’élite MÉDICALE — il est oncologue (c’est-à-dire spécialiste des cancers), et doyen de l’université de Beyrouth. Ce n’est pas premier ministre, mais on est toujours dans l’élite libanaise. Une particularité de cette élite, c’est qu’elle parle un français très pur, très distingué, comme l’élite russe avant la révolution.
Les plus privilégiés, comme les grands-pères de Taleb, sont même envoyés à l’école en France. Taleb lui aussi maîtrise le français classique. Après l’adolescence, cependant, il ne lit presque plus en français.
Il écrit d’ailleurs ses essais en anglais — même s’il en contrôle les traductions. Vous connaissez Henri Poincaré ? C’est un mathématicien et physicien français du tournant du XXe siècle — et aussi le cousin du président RAYMOND Poincaré.
En plus d’être mathématicien et physicien, HENRI Poincaré est aussi un PHILOSOPHE des sciences. Et d’après Taleb, HENRI Poincaré est largement sous-côté comme philosophe. « Bergson ou Sartre, écrit Taleb dans Le Cygne noir, sont en grande partie le produit d’un effet de mode et n’arrivent pas à la cheville de Poincaré en termes de pérennité de leur influence au cours des siècles à venir.
» Mais COMMENT Taleb a-t-il découvert Poincaré ? Eh bien c’est SON PÈRE qui lui a recommandé la lecture des essais de Poincaré. Et si son père est capable de lui faire découvrir des philosophes français sous-côtés, c’est parce qu’il est UN ÉRUDIT.
La passion des idées et des livres de Taleb ne tombe donc pas du ciel : c’est un HÉRITAGE PATERNEL. Son père n’est pas seulement médecin — c’est un érudit et un polymathe, c’est-à-dire que son savoir ne se cantonne pas à un seul domaine. On peut d’ailleurs dire la même chose du fils : Taleb a des connaissances pointues en statistiques, en économie, mais aussi en philosophie, en histoire, en psychologie, etc.
Et une autre chose qu’il hérite de son père, c’est la FRÉQUENTATION des érudits. Eh oui, parce que l’érudition s’enrichit aussi par l’érudition D’AUTRUI. C’est moins puissant avec internet, mais ça faisait une grosse différence au XXe siècle.
Taleb découvre Poincaré grâce à son père, lequel a lui-même certainement découvert Poincaré grâce à un autre érudit. Le père de Taleb fréquente notamment des prêtres jésuites extrêmement cultivés. Certains de ces prêtres, se souvient Taleb, cumulent les doctorats (par exemple, médecine et physique) tout en enseignant des langues anciennes à l’université.
Et son père raffole de ce genre de profils. Donc pas étonnant qu’à l’adolescence, Taleb envisage sérieusement de devenir philosophe rentier. Vous avez déjà entendu l’adjectif « scalable » ?
Ou le nom commun « scalabilité » ? Ce sont des anglicismes issus du monde des start-ups de la Silicon Valley. En anglais, et dans le contexte des start-ups de la Silicon Valley, « to scale », ça veut dire développer très rapidement l’entreprise grâce à l’automatisation et à internet.
C’est la philosophie qui a permis le développement des GAFA. Taleb raconte qu’au début des années 1980, un camarade de son MBA lui recommande de choisir une profession « scalable ». Autrement dit, de vendre un produit intellectuel, et non pas son travail.
Par exemple, dentiste n’est pas une profession « scalable », parce que le dentiste voit forcément ses patients un par un. Son revenu est proportionnel à la quantité de patients. En revanche, essayiste comme Taleb, C’EST une profession « scalable » — parce qu’il investit un certain temps pour finir le livre, et après il peut en vendre des millions (son revenu n’est donc pas proportionnel au temps d’écriture).