- Ravie de vous retrouver pour ce nouveau numéro. Nous allons à Sanaa, au Yémen, Sanaa et son riche patrimoine préislamique, avec ses maisons en pisé. Nous sommes au coeur des montagnes yéménites, à plus de 2 000m d'altitude, loin de l'autre grande ville rivale, Aden, et son port ouvert sur l'océan Indien.
Le Yémen qu'on appelait "l'Arabie heureuse", au temps du mythique royaume de la reine de Saba. Il est désormais associé à des images de guerre et de destruction. Nous allons vous raconter ce pays et ses divisions territoriales qui ont jalonné toute son histoire.
Le Yémen, également victime de sa position géostratégique, qui a toujours déclenché convoitises et ingérences, avec aujourd'hui le conflit régional larvé entre Arabie saoudite et Iran, mais aussi le jeu trouble des Emirats. Le Yémen, une histoire complexe qu'on ne peut donc comprendre sans les cartes. Le Yémen est situé au sud de la péninsule arabique.
Sa superficie est équivalente à celle de la France. Il a pour voisins Oman, l'Arabie saoudite, l'Erythrée, Djibouti et la Somalie. Il est bordé par la mer d'Arabie et la mer Rouge, dont il contrôle en partie l'accès avec Djibouti via le détroit de Bab el-Mandeb, par où transitent 5 millions de barils de pétrole par jour.
La capitale du Yémen est Sanaa, et le pays compte environ 30 millions d'habitants, ce qui en fait le 2e pays le plus peuplé de la péninsule arabique. La position stratégique du Yémen a permis très tôt la constitution de royaumes, qui ont connu leur apogée au VIIe siècle avant J. -C.
, notamment celui de la fameuse reine de Saba. Mais évidemment, cette situation privilégiée du Yémen va susciter la convoitise des grandes puissances, à mesure que se développe le commerce mondial. C'est tout d'abord l'Empire ottoman qui va occuper le nord du pays, sans totalement le contrôler.
Puis l'Empire britannique, qui annexe le sud de la péninsule et va faire de la ville d'Aden, à partir de 1839, l'un des relais clés de ses routes commerciales vers les Indes. Avec la fin des empires coloniaux, le Yémen du Sud accèdera à l'indépendance en 1967 pour former la République démocratique populaire du Yémen. Le Yémen du Nord, lui, est indépendant depuis 1917 et s'est constitué en République arabe du Yémen en 1962.
Nord et Sud vont constituer deux entités séparées, avec des régimes politiques très différents. Au sud, le gouvernement est dans la sphère d'influence soviétique. La République démocratique populaire est le fruit d'un soulèvement nationaliste lié au développement induit par la présence anglaise.
Sa capitale est Aden. Au nord, la République arabe est, elle, pro-occidentale et soutenue par l'Arabie saoudite. Sa capitale est Sanaa.
Si les 2 Républiques entretiennent au départ de bons rapports et cherchent à s'unifier, le contexte de la guerre froide et l'instabilité des 2 gouvernements yéménites entretenue par l'Arabie saoudite, qui est contre la réunification, vont retarder le processus. La République du Yémen unifié ne verra donc le jour qu'en 1990, 20 ans après l'indépendance du Sud et après une guerre civile qui aura fait près de 200 000 morts. Et il faudra encore 10 ans pour qu'en 2000, le pays règle le conflit qui l'opposait à l'Arabie saoudite et obtienne la reconnaissance de ses frontières actuelles.
C'est Sanaa qui est devenue la capitale du pays unifié, aux dépends de sa rivale Aden. Et c'est l'ancien président du Yémen du Nord, Ali Abdallah Saleh, qui gouverne. Une concentration des pouvoirs au nord qui va rapidement raviver les clivages profonds qui déchirent la société yéménite, en dehors de son histoire coloniale.
Un clivage géographique, tout d'abord. Le nord est une région montagneuse qui bénéficie d'une pluviométrie importante pour la région, propice à l'agriculture. La population y est 2 fois plus importante qu'au sud du pays.
Ce clivage géographique se double d'un clivage religieux. Le Nord est majoritairement chiite, issu d'une branche singulière nommée zaïdisme, à laquelle s'ajoute une 2e branche ismaélienne. Le Sud, lui, est majoritairement sunnite, d'obédience chaféite.
S'ajoute enfin un clivage généalogique entre populations tribales qui se revendiquent de l'ancêtre des Arabes du Sud, Qahtan, et celles qui prétendent descendre d'Adnan et du prophète Mohamed, venues du nord de la péninsule, qui jouent un rôle central au nord. Tous ces clivages font que l'unification signée en 1990 va être rapidement mise à mal. Dès 1994, les populations du Sud cherchent à faire sécession.
Le très autoritaire président Ali Abdallah Saleh ordonne à ses troupes de récupérer Aden. L'unité du pays est conservée, mais au prix d'un important traumatisme pour les populations du sud. Le mécontentement s'installe, la contestation qui se poursuit au Sud, pacifiquement, est sévèrement réprimée.
Le nord du pays connaît aussi à compter de 2004 une certaine instabilité, avec la montée en puissance du mouvement Ansar Allah. Il est mené par Hussein al-Houthi, qui vise à redonner une influence à la communauté chiite, écartée du pouvoir à l'unification, et aux descendants du prophète Mohammed, dont il se revendique. Les houtistes vont s'engager dans une guerre depuis leur fief de Saada, et progressivement se dégager de l'emprise du pouvoir central basé dans la capitale, à Sanaa.
L'histoire du Yémen est une suite de fractures multiples, géographiques, religieuses et historiques, entre Nord et Sud, et au sein même de ces régions. Au XXIe siècle, les affrontements entre les factions qui revendiquent le pouvoir n'ont pas cessé, maintenant les populations dans une situation de guerre civile quasi constante depuis 30 ans, avec l'ingérence de plus en plus forte des puissances voisines. En 2011, dans le sillage des printemps arabes, un soulèvement général pousse le président Saleh à abdiquer au profit de son vice-président, Abdrabbo Mansour Hadi.
Les houtistes profitent de la faiblesse du nouveau régime pour se lancer à la conquête de la capitale en 2014, bénéficiant au passage de la complicité des alliés de l'ancien président Saleh. En janvier 2015, le président Hadi démissionne et se réfugie en Arabie saoudite, à qui il demande son aide militaire. En mars 2015, l'Arabie saoudite et son nouvel homme fort, Mohammed ben Salmane, à la tête d'une coalition internationale, lancent l'opération "Tempête décisive".
L'opération ne rencontre pas le succès escompté, pas plus que la suivante, baptisée "Restaurer l'espoir". Cet appui de l'Arabie saoudite va achever de décrédibiliser le président Hadi, renforcer le mouvement houtiste, qui a infiltré tous les rouages de l'Etat, mais aussi le mouvement sécessionniste du Sud. Ce mouvement sudiste s'oppose graduellement au président Hadi, avec le soutien des Emirats arabes unis, pourtant théoriquement alliée de l'Arabie saoudite dans la coalition, qui entend rétablir le pouvoir du président dit légitime.
Le camp anti houtistes est donc, on l'aura compris, fissuré. A ces 3 forces qui s'affrontent sur le sol yéménite, il faut en ajouter une 4e, al-Qaeda dans la péninsule arabique : AQPA. Ce mouvement a une longue histoire dans le pays, mais il va profiter de l'instabilité en 2015 et 2016 pour prendre le contrôle d'une partie du territoire, notamment de la 5e ville du pays, Al-Mukalla.
C'est AQPA qui revendique en janvier 2015 l'attentat contre "Charlie Hebdo" en France. Suite aux frappes de drones américains et à l'engagement militaire des houtistes et de la coalition, AQPA est désormais en perte de vitesse, mais la tentation djihadiste reste forte, notamment au sud du pays. Si tous les ingrédients semblent réunis au Yémen pour qu'ait pu éclater cette guerre civile, elle n'aurait pas perduré sans l'ingérence des grands acteurs de la région, Iran, Arabie saoudite et Emirats arabes unis, mais aussi sans le laisser-faire des grandes puissances, USA et UE en tête, qui arment les monarchies du Golfe, et sont dès lors accusées de complicité.
La situation semble d'autant plus inextricable que l'Iran a augmenté son soutien au mouvement houtiste dans l'idée d'un croissant chiite dont il serait le garant. Depuis 2012, une douzaine de navires transportant des armes et du matériel militaire en provenance d'Iran ont été saisis, et des attaques de missiles et de drones sur le territoire saoudien ont été revendiquées par les houtistes. L'Arabie saoudite, dont les interventions au nord du Yémen pour contenir la menace chiite renforcent la détermination houtiste et l'appui de l'Iran.
Ces interventions sont aussi, dans l'esprit de certains, une façon pour les Saoudiens d'affaiblir un voisin qu'elle considère comme un concurrent potentiel sur le plan politique, démographique et commercial. Enfin, il faut noter le jeu complexe des Emirats arabes unis, qui poursuivent une stratégie d'implantation commerciale et militaire sur le golfe d'Aden et dans la corne de l'Afrique. Le Yémen est sur leur plan de route et ils n'ont pas hésité à jouer un double jeu avec l'Arabie saoudite en soutenant les sudistes pour servir leurs propres intérêts.
Au printemps 2020, ultime fléau pour ce pays meurtri par la guerre, les premiers cas de Covid-19, dans un Yémen qui connaissait déjà des situations de famine et de choléra, avec plusieurs dizaines de milliers de morts. Depuis des années, entre division Nord-Sud, ingérences étrangères, il est difficile de conserver l'espoir que le Yémen puisse redevenir un jour l'Arabie heureuse. Nous avons construit avec lui cette émission : Laurent Bonnefoy a publié chez Fayard ce livre.
Ainsi s'achève notre émission. À la semaine prochaine. D'ici là, n'oubliez pas notre site Internet arte.
tv/ddc, sur lequel vous retrouverez nos leçons de géopolitique. france.