La démarche principale c'était de s'intéresser à l'épidémie des suicides, qui était la grosse problématique de la région. Mais une fois sur place, en ayant travaillé en faisant plusieurs aller-retour dans la région, j'ai pu constater, avec certains professionnels, qu’une grosse partie des suicides était liée au mal d'amour. 7 suicides sur 10 étaient motivés ou liés au mal d'amour.
Le noir et blanc est un choix qui était venu presque instinctivement dès le début. C'était une discussion que j'ai eue avec mon chef opérateur. La raison principale était de ne plus exotiser la jungle comme on a tendance à le faire.
C'est-à-dire que cette verdure, cette couleur exubérante qu'on a tendance à voir, c'est une lecture associée dans l'imaginaire collectif comme quelque chose d'exotique, c'est le tropique. Tout cet imaginaire qui a été développé dans les années 60-70 par les anthropologues européens. Je n'avais absolument pas besoin de ça.
Ce n’était pas du tout un film anthropologique, c'est une radiographie émotionnelle d'un peuple qui meurt d'amour, qui meurt de trop ressentir. Quand on parle d'une radiographie, c'est justement en noir et blanc. On a une information en moins, et avec cette information en moins on peut aller directement à ce qu'on essaye de capter.
C'est une information qui ne m'était pas nécessaire, donc, je ne voyais pas pourquoi la mettre dans le film. Dans la postproduction du montage, on avait essayé de bouger les séquences différemment. On pouvait clairement changer d'une séquence à l'autre, il n'y avait pas un ordre chronologique qui nous empêchait d'avoir une certaine liberté.
On a testé plusieurs fois, mais au fur et à mesure que le montage avançait, on a compris que le plus important c'était de respecter la chronologie du voyage. Plus on avance dans cette chronologie-là, plus les moments deviennent forts en émotion de ce qu'on a ressenti là-bas. Je pense que pour moi le moment le plus fort, qui me touche beaucoup c'est quand Lauriano me demande ce que c'est la nostalgie.
Je sais que dans leur façon d'être, dans leur façon de vivre, il n’y avait peut-être pas les mots pour désigner ce sentiment-là, mais c'était un sentiment qu'il ressentait constamment. J'ai trouvé ça magnifique de savoir qu’il vivait avec un sentiment qui n'était pas nommé et que lors d'apprendre le mot c'était comme une sorte de révélation, comme une certaine épiphanie. La rencontre a été, comme indiqué dans le film, purement occasionnelle.
Il est arrivé et puis il a senti qu'on était un peu perdus. Il a compris que c'était moi qui étais en tête du projet et au fur et à mesure il a senti d'autres questionnements. C'était lorsqu'il a ressenti ces questionnements que le film a pris la forme qu'il a maintenant.
C'est-à-dire que même si on partait du point initial qui était les suicides, c'est devenu une sorte de quête identitaire puisqu'il a senti qu'il y avait quelque chose qui me tiraillait. On a pu développer ça personnellement. Lui, c'est vraiment un pivot dans la narration du film et c'est lui qui a décidé la couleur qu'allait avoir le film.
Les apprentissages deviennent de plus en plus clairs avec le temps. Je préfère ne pas me précipiter à répondre à cette question. J'imagine que ça a forgé un caractère qui sera plus lisible dans quelques années.
En tout cas, ce qui j'ai vraiment appris, c'est la non-définition de soi. J'étais tiraillé constamment par cette question de, qui est-ce que je suis? En tant que Colombien qui habite à l'étranger depuis si longtemps.
J'ai vécu plus d'années ici qu'en Colombie. Mais je ne suis pas d'ici, clairement pas, et en Colombie non plus. Il m'est arrivé dernièrement en Colombie que les gens commençaient à me parler en anglais alors que je suis censé parler en espagnol.
C'est des choses qui me posent profondément la question de, qui est-ce que je suis? Et avec ce patrimoine génétique d'Amérindien, je pensais en quelque sorte que je pouvais l'être. La rencontre avec Lauriano m'a permis de comprendre que je ne suis pas un Indien.
C'est très bien aussi de savoir ce qu'on n’est pas. Peut-être que je n'ai pas vraiment une notion de ce que je suis, mais je pense que j'aurais une notion plus claire en sachant ce que je ne suis pas. Et ça me permet de comprendre que nous ne sommes pas réponse, nous sommes question.
Et ça pour moi c'était très important.