Hello les amis, cette semaine chez Lueur, on reçoit Alice Renavand. Elle est danseuse étoile de l'Opéra de Paris, mais derrière cette carrière de rêve, vous allez voir que se cache une histoire bien particulière. Je m'enferme un peu dans ma coquille, je me protège et je prends 20 kg en l'espace de quelques mois. Avec elle, on aborde le sujet du lâcher-prise et on se pose cette question : peut-on, dans notre vie, lâcher prise et réussir ? Bon épisode. [Musique] [Applaudissements] Bienvenue pour ce nouvel épisode des Lueurs, l'émission qui répond à vos questions de 2h du
mat. Merci d'être de plus en plus nombreux à nous suivre et n'hésitez pas à vous abonner si vous voulez être sûr de ne rien manquer de nos futurs invités. Bonjour Alice, bonjour Jonathan. Je suis très heureux de te recevoir aujourd'hui sur le plateau des Lueurs. Avec toi, on va aborder un sujet dans un monde qu'on ne connaît pas très bien : le monde de la danse, puisque tu es danseuse étoile. Tu as commencé la danse à l'âge de 8 ans et tu as fait une longue carrière. À travers ce sujet de la danse, qui a
habité toute ta vie, on va parler de notre rapport au corps, de notre rapport à la perfection, de notre rapport à nos limites et à ce qui se joue intérieurement dans ces métiers artistiques, un petit peu d'élite. Est-ce que ça peut aussi nous apprendre sur notre quotidien, sur notre rapport à nous-mêmes ? Et puis, tu as une histoire atypique, parce qu'il y a trois mois, tu as fait tes deuxièmes adieux sur la scène de l'Opéra de Paris. Il y a un an, tu avais déjà fait tes premiers adieux, mais 20 minutes avant la fin du
spectacle, au dernier acte, en jouant Gisèle, si je me trompe pas, tu es tombée, tu t'es blessée et tu as une rupture des ligaments croisés en plein spectacle sur la scène de l'Opéra de Paris. C'est ce dont on va parler aujourd'hui, parce que ça a été le début d'un chemin, d'une réflexion pour toi, assez forte. Juste avant, on a une petite habitude chez Lueur : j'ai disposé devant toi trois cartes. Ça va nous permettre de faire un petit peu connaissance et ce que je te propose, c'est de prendre la première carte, de la lire à
haute voix et puis de compléter la phrase. Ce sont des débuts de phrases que je vais te laisser compléter. [Musique] Pendant la phase de rééducation, la question de 2h du mat qui m'habitait souvent, c'est : vais-je y arriver ? Ça, c'est sûr. Et la deuxième question : pourquoi ça m'arrive ? Non, pourquoi je le fais ? Pourquoi je continue à me rééduquer ? Pourquoi est-ce que ce ne serait pas mieux de tout arrêter ? Après tout, à partir du moment où je peux marcher, voilà, je m'arrête là. Je te laisse en prendre une deuxième. Juste
avant de m'écrouler sur scène, je me souviens que ma maître dit : « C'est le plus beau spectacle de ma vie ! Je suis en train de vivre un rêve éveillé. » C'était... j'étais en pleine confiance. Après, juste... je précise, je ne me suis pas écroulée en fait et je ne suis pas tombée. C'est juste que j'ai vraiment senti ma rotule sortir de... enfin, mon genou vraiment sortir quoi. Voilà, j'avais la rotule, tout bêtement, qui allait venir. Mais oui, juste avant, j'étais vraiment... oui, en train de me dire que c'était incroyable parce que j'étais en
train de vivre... Je te laisse prendre une dernière fiche, la troisième. Le jour où je suis devenue danseuse, j'ai ressenti une énorme fierté et j'ai eu une énorme pensée. Enfin, vraiment, le premier à qui j'ai pensé, c'est évidemment à mon papa, que j'ai perdu à l'âge de 20 ans et qui, à la base, n'était pas forcément pour que je fasse de la danse, mais qui, en fait, je le sais, a toujours été très présent pendant, voilà, tout ce temps en fait. Et je pense qu'il est très fier aussi de là où il est. [Musique] Alors,
je te propose qu'on rembobine, qu'on comprenne un petit peu, qu'on parle de ce sujet de la perfection du corps à travers ta carrière. Et quand on rembobine l'histoire, j'ai envie qu'on revienne à l'âge de 8 ans. Si je ne me trompe pas, c'est l'âge auquel tu candidatas à l'école de l'Opéra de Paris. Qu'est-ce qui te pousse à candidater ? Comment tu rentres dans ce monde de la danse et comment tu commences à danser ? En fait, je commence dans la cour de l'école. Je vois, en fait, des copines qui dansent, qui font des petits sauts
de chats et je me dis : « Mais c'est super ce qu'elles font ! Pourquoi moi, je ne fais pas ça ? » Donc, je vais voir mes parents en disant : « Mais enfin, ce n'est absolument pas normal, je ne fais pas de danse. » Ils m'ont dit : « Bah, tu n'avais jamais demandé. » Donc voilà, je me retrouve au cours de danse et dès le premier cours, c'est le coup de foudre vraiment. C'est-à-dire que je ne me l'explique pas avec des mots réellement à cet âge-là, mais je ne veux plus louper un
seul cours, enfin vraiment. Je vais en faire tout le temps. Tu te souviens de ce que tu ressens à ce moment-là ? C'est une joie, c'est une liberté, c'est un monde qui s'ouvre ? Oui, en fait, c'est l'envie. C'est vrai que c'est compliqué vraiment d'expliquer. Déjà, il y a la musique. J'adore écouter la musique, mettre les pas dessus, apprendre parce qu'il faut apprendre chaque pas à la barre puis au milieu. C'est de... oui, j'imagine, c'est cette manière de s'exprimer, même déjà à la barre, enfin juste avec le corps quoi, d'apprendre à tenir son corps. Et
en même temps, déjà le défi... Je pense un peu que c'est voilà de réussir techniquement quelque chose, quoi, trois, quatre mois après, en fait, un stage. Un professeur de l'Opéra de la Bisse vient donner des cours et dit à mes parents : « Vous savez, à quelque chose, il faudrait la présenter. Enfin, elle pourrait se présenter, si elle en a envie, à l'école de danse de l'Opéra de Paris. » Sauf que j'ai, bon, à peine six mois de danse, quoi, et mon père, voilà. Donc, comme je l'ai expliqué, n'était pas du tout pour. Jeune, tu
es une enfant pour lui, une enfant, et puis, bon, dans la famille, on est beaucoup plus tennis. Et en même temps, voilà, lui a conscience de ce que c'est de se lancer dans des carrières artistiques ou sportives si jeunes. Donc, lui, je pense... enfin, moi, à l'époque, évidemment, je ne savais pas, mais avec le recul, je sens vraiment la crainte qu'il a pour moi, en fait, plus de connaître si jeune l'échec, parce que mon père voyait quand même plutôt les choses de manière... enfin, pas négative, mais voilà, il aimait s'imaginer le pire et il essayait
surtout de me l'éviter. Donc, je ne sais pas vous poser cette question. En région parisienne, à Garches, je suis allé au conservatoire de Saint-Cloud, donc qui n'était pas très loin. Et donc, c'était ce fameux stage de Garches qui était très connu, où il y avait déjà à l'époque Claude Bessic, qui était directrice de l'école de danse, et les professeurs de l'Opéra et vraiment de la France, voire de Rome, voilà, qui venait. Vraiment, c'est un stage très réputé. Et donc, moi, j'ai dit : « Bah oui, moi, je veux aller dans cette école, et je veux
absolument y aller. » Et donc, mon père m'a dit : « Bah écoute, tu te présenteras une fois. Tu choisis, c'est où, là, maintenant ? » Parce que le concours était là, enfin, l'examen pour rentrer était tout de suite, ou dans un an, deux ans, enfin voilà. Et j'ai décidé d'y aller tout de suite, et j'ai été prise d'abord donc au petit stage. Et donc, au mois de février, je suis partie de chez moi en internat, à l'âge de huit ans et demi. C'est très, très jeune, c'est vrai. Dans quel monde tu rentres ? Ça
ressemble à quoi ? Qu'est-ce qu'on apprend ? Et peut-être, entre les rêves de petites filles à huit ans et ce que tu commences à découvrir, est-ce que tu arriveras à nous parler un petit peu, un petit peu de ça ? Oui, alors vraiment, quand je suis rentrée, c'était le rêve, il était à la hauteur, je veux dire vraiment. Donc c'est comme un sport-études. C'est dans une grande école qui a une architecture sublime, une école avec un internat, le bâtiment scolaire, et bâtiment danse avec des studios absolument somptueux où tout est fait, en fait, pour nous,
quoi. Donc l'école de huit heures à midi... enfin, bon, bref, des classes. On est très peu nombreux, finalement, mais avec un très bon niveau. Et puis, bah voilà, de la danse, quoi, plein de danse toute l'après-midi. Bah voilà, moi j'adore. Et puis, entourée de plein d'enfants et de plus grands qui sont là pour ça, pour danser aussi. Donc vraiment, moi, les prix, de compétition, qui commencent à poindre le bout de son nez, où on est encore juge dans le « kiff » gratuit. Non, non, si, si, bien sûr, bien sûr, il y en a, évidemment.
Il y a de la compétition. Et puis, il y a surtout quand même, dès le plus jeune âge, le souci de bien faire, en fait. Au-delà de vraiment... enfin, ce qui après, du ravivre, ou ce qui peut être vraiment, oui, paraît très jeune de se confronter à ce genre de situation, c'est qu'on est déjà dans le jugement de soi, en se disant : « Est-ce que j'ai bien fait ? » ou « Est-ce que j'ai pas bien fait ? » Donc ça, c'est quand même assez, je trouve, étonnant, vivre ça si jeune, en fait. Vraiment,
je m'imagine là, mon fils, dans cinq ans rentrer à l'internat et se dire : « Est-ce que je fais bien ? » Enfin, ça me paraît irréel. Alors que moi, je le vivais naturellement très jeune. Après, les choses se sont un peu... c'est pas compliqué, mais j'ai pris, à partir du moment où j'ai pris conscience, voilà, quand même des difficultés. Puis à un âge où, oui, douze ans, on commençait un peu à avoir envie, peut-être. Voilà, on se rend compte qu'on est quand même dans un milieu très fermé, qu'on est complètement à côté de la
plaque. On ne sait pas qui est Madonna ni Michael Jackson. On se dit : « Peut-être que quand même, bon, il va falloir un peu s'ouvrir. » Mais, et puis tu as un talent, oui, oui, d'une certaine manière, et que ça marche. Il y a quand même quelque chose qui commence à poindre le bout de son nez, quand même, oui. Mais oui, oui, mais c'est vraiment pas... enfin, on pense vraiment pas ça. C'est une vision quand même fermée, c'est-à-dire qu'on se dit : « Est-ce que je suis la meilleure dans cette école, dans ma classe
? » Ou enfin, « Est-ce que je fais partie des mieux pour pouvoir monter de classe ? » Parce que tous les ans, c'est un examen où on monte de classe, où on redouble, où on est renvoyé. Et donc, ce côté d'être quand même renvoyé de huit ans à dix-huit ans, puisque, enfin, ça dépend, il y a à peu près six, sept années d'études. Mais quand on rentre vraiment jeune, voilà, tous les ans, l'examen, c'est un stress quand même énorme parce qu'on ne sait pas si on sera là l'année d'après. De toute façon, la danse,
c'est quand même assez subjectif selon qui regarde. On ne peut pas faire l'unanimité. Et donc, voilà, on touche certaines personnes, même enfants, et pas d'autres. Donc, après, on ne sait jamais. Fait-on, on peut pas dire : « Je suis la meilleure ! » Même le classement, c'est selon qu'il y a ce jour-là dans le jury et qui va vous apprécier au-delà même d'une technique, parce que, évidemment, la danse ça n'est pas que de la technique, c'est aussi ce qu'on dégage. Évidemment, les années vont passer dans cette école. Je reprends un peu l'histoire : à tes
17 ans, tu vas vivre une première crise, un peu personnelle, et une crise familiale. Est-ce que tu peux un peu nous en parler ? Qu'est-ce qui se passe et qu'est-ce que ça crée en toi ? C'est l'entrée dans le ballet, en fait. Voilà, l'entrée dans le monde du travail, entre guillemets. Donc là aussi, un rêve que je réalise. Et là, en revanche, ce n'est pas comme à l'école de danse : mon rêve, il ne se passe pas comme prévu. J'apprends que mon papa a un cancer au cerveau un peu plus tard. Mais bon, mes parents,
en tout cas à ce moment-là, décident d'aller vivre dans le Sud-Ouest. Donc voilà, je me retrouve libre à moi-même, ce qui, à la base, ne posait pas un problème parce que j'étais très autonome, mais finalement pas tant que ça. Je suis donc un peu perdue et, avec mon caractère assez... comment dire, assez fier, je n'avais pas tellement envie d'exprimer le fait que ça n'allait pas, que finalement tout ça, je le vivais pas très bien. Je m'enferme un peu dans ma coquille, je me protège, et bah voilà, je prends 20 kg en l'espace de quelques mois.
Voilà, à 18 ans, en fait, 18 ans, je prends 20 kg. Et là, ben là c'est compliqué parce que justement, la petite fille qui a toujours essayé d'être parfaite et qui s'est toujours... voilà, qui a finalement fini par rentrer dans le ballet à une très bonne place, qui comptait un peu parmi les espoirs, ben voilà, cette fille-là, elle a 20 kg de trop. Et en toi, quand tu te regardes, tu dis : « Je m'en fous, je prends 20 kg, mais j'en ai rien à faire de cette vie » ou tu regardes ça comme un...
pas du tout ? Non, mais je suis complète. Je ne comprends même pas d'ailleurs comment ça peut m'arriver à ce point-là, parce que bon, ça arrive souvent que les jeunes filles prennent 5 ou 6 kg. Dans l'entrée dans le ballet, c'est un changement de vie. Il faut savoir aussi que, comme on danse depuis l'âge de 8 ans, ce qu'on peut appeler la puberté ou la crise d'adolescence se fait chez nous plutôt à 17-18 qu'à 13, quoi. Et voilà, c'est un peu normal, ce passage, en fait. Dans le ballet, d'un coup, on est libre alors qu'à
l'école, on est quand même très cadré. Comment t'expliques-toi que tu prends ces 20 kilos ? C'est sur le coup, je ne l'explique pas, mais après, je l'ai constaté. C'était vraiment une couche de protection, quoi. Vraiment une couche de protection vis-à-vis des autres danseurs. Voilà, j'avais l'impression que, justement, j'avais enfin... j'avais de l'ambition, mais j'avais pas une ambition mal placée. Enfin, je n'avais pas le sentiment, en tout cas, d'être cette fille-là, alors que j'étais perçue comme ça, comme quelqu'un qui allait écraser tout le monde. Et moi, ce n'était pas du tout, du tout... enfin pas du
tout. Voilà ce que ça représentait de ce côté. À l'intérieur, on n'a pas du tout, pas du tout. Donc je me suis dit : « Bon, je me mets un peu... je ne veux pas un peu en retrait. Je me suis un peu laissée aller. » Au départ, évidemment, j'ai peut-être, voilà, mangé un peu plus. Et puis, en fait, j'en revenais pas, quoi. Voilà. J'ai jeté trois, quatre balances par la fenêtre en me disant : « Ce n'est pas possible, ça marche pas, je ne peux pas prendre autant de kilos. Ça n'était jamais arrivé. »
Quelqu'un qui, en plus, prenne autant de kilos. Et je me suis dit : « Mais qu'est-ce que je vais devenir, quoi ? » Tu jettes tes balances par la fenêtre, tu te dis « qu'est-ce que tu vas devenir » ? Tu te détestes ? Si je me bande avec en répétition, au cours de danse, parce que je continue à aller travailler, mais je me bande les seins, parce que je suis passée de pas de poitrine... voilà. J'étais une femme plantureuse. Sauf qu'à l'opéra, tout le monde le voyait, mais j'essayais de minimiser. Et puis, enfin, j'étais
très mal à l'aise, enfin j'étais très mal à l'aise avec ce nouveau corps. Et voilà, et surtout cette poitrine, enfin honnêtement. Mais dans ta tête, le désir de lui reste intact. Exactement ! Donc tu te retrouves à devoir essayer de... une marche forcée à tout prix dans ce système de la danse avec un corps qui te dit « je rentre pas dans les standards », quoi. Très, très paradoxalement, c'est ça, en fait. Je continue, je continue à travailler, je continue à... mais tout en souffrant, en fait. Parce qu'en plus, bah, tous les jours, on est
confronté à notre image dans le miroir. Double élastoplastes partout pour essayer de... voilà, je m'étais des grandes combinaisons pour qu'on voit le moins possible. Mais enfin, j'ai essayé de me cacher. Je me maquillais beaucoup, beaucoup. Je m'étais beaucoup de... de limite de mots fun-moves, mais enfin de foncer, ma rond foncé pour me creuser les joues. D'ailleurs, je revois des photos, je suis tout le temps en train de me mordre les joues à l'intérieur. Parce qu'en fait, j'avais pris évidemment de partout, donc j'étais... enfin voilà, j'avais la tête... enfin j'avais des joues rondes. Et tu en
veux à ton corps à ce moment-là ? Tu t'en veux à toi-même ? Oui, je m'en veux à moi, évidemment. Et elle est contre moi. Et en même temps, c'est vrai que... à ce... Moment-là, que ce soit les professeurs, les maîtres de ballet, me disent : « Écoute, franchement, enfin, si tu ne manges pas, tu maigris, donc arrête de manger. En fait, donc, arrête de manger. Enfin, je veux dire, sauf que vraiment, je ne mange pas, je fais des régimes. Mais bon, je les ai tous faits, je crois. Mais vraiment tous ! À chaque fois,
je perds. Je ne sais pas, au bout de trois semaines de régime, j'ai perdu 800 grammes ou, aller au mieux, un kilo cinq. C'est la fête. Et après, là, je peux être à des câbles, quoi, forcément, là c'est compliqué. Mais j'ai tout fait : des massages, je me suis... Enfin, ce que je n'ai pas fait, c'est que je ne me suis jamais fait vomir, par exemple. Parce que bon, voilà, c'est des choses qui n'existent pas énormément, en vrai, pas du tout. Mais on peut, après, voilà, développer en plus des troubles alimentaires, alors qu'on n'en a
pas, mais parce que je ne m'expliquais pas pourquoi je ne maigrissais pas, alors que je ne mangeais pas ou que je faisais très, très attention. Comment tu vas passer cette étape-là ? Qu'est-ce qui va se passer ? Est-ce qu'il y a quelque chose à l'intérieur de toi qui va changer ? Bah oui, malheureusement, la mort de mon père. Le décès de mon père, un matin, je vais à l'opéra ; en plus, on avait une répétition en scène le matin, ce qui est très rare. Donc c'était vraiment l'opéra à 8h du matin. Généralement, on n'est pas
à l'opéra à 8h du matin et j'apprends, voilà, que c'est fini. Et là, vraiment, évidemment, bah je plaque tout. Enfin, je leur dis : « Bon, écoutez, je, donc, je vais dans le Sud-Ouest, je vais voir ma famille. » Et le maître de ballet, à l'époque, me dit, et Brigitte Lefebvre, la directrice de la compagnie, me dit : « Écoute, prends ton temps, prends-toi au moins un ou deux mois, enfin voilà. Fais un arrêt, on va te laisser un peu digérer, voilà, cette information. » Et moi, à ce moment-là, je me dis franchement, la vie
est trop courte. Mon père, il avait à peine 63 ans, venait de construire une magnifique maison. Je crois qu'il faut que j'arrête vraiment la danse, ou en tout cas pas l'opéra, voilà. Parce que j'avais été remarquée, donc par des chorégraphes contemporains et je savais que je pouvais m'exprimer avec ce physique que j'avais, en tout cas voilà, un peu plus plantureuse dans ce genre de répertoire. Et je me dis : « Bon, ben, laisse tomber, la vie est trop courte, quoi. » J'ai relativisé de force, en fait. Pour qu'on comprenne bien, je le dis avec d'autres
mots, mais pour qu'on comprenne bien, tu me dis : « La danse classique, exigeante, je laisse tomber. » Et avec mon corps, je peux aller m'éclater dans des danses plus contemporaines où on sera moins exigeant sur certaines choses et où j'aurai plus de liberté. Voilà. Parce que même, je pense à arrêter complètement aussi. Et tu penses : « Ok, carrément arrêter ? » Je pense carrément à arrêter. Mais je me dis : « Au pire, si jamais ça me manque, je pourrais, voilà, je pourrais aller un peu dans certaines compagnies contemporaines. » Qu'est-ce qui se
passe alors ? Tu commences à rentrer dans quelques compagnies contemporaines ? Pas du tout, non, j'arrête tout. Donc je vais dans le Sud-Ouest et puis je me dis que je prends une vie normale. Voilà, donc j'ai 20 ans, donc normale. Donc je sors, je sors beaucoup avec mes copains du Sud-Ouest. Je ne fais plus jamais attention à rien de ce que je mange, donc je découvre, enfin, je me lâche. Je me lâche complètement, vraiment. Et puis, à 20 ans, ça fait 12 ans que tu es dans les rails, quoi. Voilà, j'ai pris plus de 10
kg en à peine un mois entre lâchant. Voilà, c'est une première information qui est intéressante, parce que je pense que ça, ça revient dans ton histoire. En réalité, tu vas revenir à la danse, oui. C'est qu'au bout de, donc, un mois et demi, j'ai presque, oui, presque retrouvé mon corps, en fait, et de manière naturelle, puisque, en plus, ben, du coup, je mange ce que je veux. Donc c'est quand même une info assez étonnante pour moi et aussi avec un état d'esprit assez étonnant. En fait, d'une certaine manière, je n'ai à ce moment-là plus peur
de rien, mais en fait, tout me paraît possible. Et je ne sais pas, il y a vraiment, je pense que la phrase de mon père avant de partir, je l'avais vue un mois avant qu'il parte, m'avait dit : « Tu sais, je serai là. » Et lui, qui n'était pas du tout du genre à dire ça, il me dit : « Tu sais, je serai là. Et si tu dois y arriver, tu y arriveras. Je te donnerai, d'une certaine manière, les ailes, ou enfin l'énergie, pour... enfin, voilà, une sorte de protection. » Il m'a donné
sa protection. Et en fait, j'étais... Ce qui a beaucoup changé, c'est ça, en fait. Je me sentais protégée. Bizarrement, ma grand-mère, voilà, du côté de ma mère, était vraiment très croyante. Mais enfin, nous, on a une éducation en effet plutôt catholique, mais pas... enfin, je veux dire, bon, on n'allait pas à la messe, on n'était pas... voilà, bon, j'étais baptisé quand même. J'ai fait, euh, du catéchisme, école de danse, parce qu'on avait un goûter, en plus. À la base, c'était comme ça le truc, ça me plaisait. Mais enfin, faut avouer que, voilà, honnêtement, on n'était
pas ultra pratiquants, hein, quoi, voilà. Et mon père encore moins. Donc, euh, quand il part et qu'il me dit ça, en plus, c'est quand même un événement en soi, le fait qu'il le dise, parce que ce n'est pas du tout son genre. que tu le ressentes derrière, puisque tu l'as ressenti, cette protection, et pas comme moi d'ailleurs. Ma maman aussi, enfin une autre famille. Et de toute façon, il a mis sa protection sur nous en partant. Parce que je pense que oui, il savait qu'il partait trop tôt, quoi, que nous avions quand même encore besoin
de lui, évidemment, toutes les trois, parce que j'ai une grande sœur. Et voilà, ma maman avait à peine 50 ans. Enfin, je veux dire, voilà, c'était, et ça, en ayant grandi dans une famille croyante, non pratiquante, ça a mis une dimension spirituelle dans la suite de ta vie ou pas du tout ? Oui, mais moi, de toute façon, j'ai toujours eu tendance à avoir cette spiritualité, ou en tout cas à ma grand-mère, à mon parrain qui est parti très jeune aussi, enfin, c'est le frère de ma maman. Ma maman a perdu deux frères très jeunes,
donc moi, je leur parlais. Enfin, j'ai toujours eu cet état d'esprit, avoir des signes, avoir des... ouais, ouais, non, mais moi, ça, j'ai toujours été. Donc, en effet, j'étais encore plus réceptif quand mon père m'a dit cette phrase : "Tu vas revenir à la danse, tu vas, tu as repris du poil de la bête, tu te sens protégé, tu vas monter les échelons." Pas tout de suite, parce que, évidemment, quand je reviens, bon, les gens sont quand même genre : "Oh là là, mais qu'est-ce qui t'est arrivé ?!" Enfin, bon, j'étais quand même dans cette
maison. Enfin, les choses vont quand même vite. Une carrière, c'est court. Je veux dire, quand on loupe un peu ces trois ou quatre premières années de deux ballets, généralement, c'est là où l'on monte déjà un peu. Donc, si, je reviens quand même de loin, et les gens sont agréablement surpris. Mais enfin, je veux dire, dans la tête de personne, personne ne voit ou ne pense que je vais monter dans les échelons, pas du tout. Et pourtant, tu reprends. Donc là, tu es à l'école de quoi ? À ce moment-là, on est en quelle année ?
C'est après 20 ans, 21 ans, 22 ans, c'est ça ? 21, 22 ? Ou tu es déjà dans des ballets, en fait ? Ah oui, oui, déjà dans les ballets. Donc, je reprends un peu ma place dans le corps de ballet. Je peux à nouveau faire quelques classiques, mais il y a ce répertoire contemporain qui est de plus en plus présent à l’Opéra et des auditions, en fait, que les chorégraphes font au sein même du ballet pour faire leur distribution. À chaque fois, je suis choisie, même quand j'avais mes soucis de poids. J'étais choisie. Et
donc, en fait, je deviens un peu, là, dans ce contemporain, qui est tout le temps choisi, quoi. Malgré le fait que je ne sois que Kadri, donc l'échelon le plus bas du corps de ballet, je me retrouve à faire des rôles de solistes. Parce que, donc, un ballet, c'est très cadré, exactement, et petit à petit, tu vas monter ces échelons-là grâce au contemporain, en fait. C'est ça. En fait, ma personnalité se dévoile d'une certaine manière. Le contemporain me donne de plus en plus confiance, et à côté de ça, je travaille mon classique. En ton corps,
tu recherches la perfection à ce moment-là ? C'est vraiment dans une démarche de perfection, mais qui te plaît exactement. Et en 2013, si je ne me trompe pas, tu deviens danseuse étoile, c'est ça ? Alors, c'est un nom, c'est un mot qui fait assez rêver. Je pense que tu ne diras pas le contraire. Est-ce que tu peux nous raconter ce jour où tu l'apprends et ce que ça signifie de devenir danseuse étoile ? Qu'est-ce qui change, en fait ? Déjà, le jour où je l'apprends, c'est en scène, à l'issue d'une représentation. Donc ça, c'est quand
même aussi quelque chose qu'il faut raconter, parce qu'à la fin d'une représentation, le directeur général qui était Nicolas Joël à l'époque et Brigitte Lefebvre, la directrice de la danse, viennent sur scène avec un micro et annoncent devant le public qui a regardé la représentation, et avec tous les danseurs en scène, ma nomination. Toi, tu ne le sais pas avant. Voilà, on est censé ne pas le savoir. Il y a souvent, quand même, des petits bruits, mais qui ne sont pas toujours vrais. Donc, c'est toujours... Mais voilà, souvent, il se passe un peu quelque chose les
jours de nomination. Tout le monde regarde, qu'il y ait un micro ou pas, en coulisse. Enfin bref, moi, c'était ma première du Parc, donc j'ai l'impression d'être dans un ballet que je rêvais de danser. Donc j'étais première danseuse, j'avais la chance de le danser déjà, parce qu'il y avait, comme souvent, que des distributions d'étoiles. Et donc, pour moi déjà, je m'étais concentrée de toute façon là-dessus, c'était déjà l'événement du jour, c'était déjà ça pour moi. Et donc, quand je les vois rentrer, en plus avec un micro, caméra et tout, j'avais Stéphane Bullion, danseur étoile. Je
me suis dit : "Bon, ben là, c'est pour moi." Parce que, de temps en temps, il y a deux premiers danseurs et on se dit : "Ah, lequel des deux ?" se tiennent et se disent, donc je me dis : "Ah ben voilà, c'est pour moi." Et là, j'ai ma vie qui défile. Franchement, tous les... dont on vient de parler là, oui, tout ce travail, toutes ces émotions, en fait, c'est vraiment finalement sur tous les moments où j'ai douté. Enfin, où j'aurais pu douter énormément ou j'aurais pu arrêter, ce moment où j'ai quand même souffert,
parce que j'ai quand même beaucoup souffert toutes ces années. Parce que là, j'en parle comme ça et... Mais ces trois ans ont été vraiment très compliqués. J'ai... Énormément pleuré, j'étais vraiment très, très mal, quoi. Et je revois, voilà, tous ces moments où on m'a dit : « De toute façon, Alice est finie. Tu ne seras jamais, ne serait-ce que sujet. Déjà, si tu arrives sujet, ça sera enfin, voilà. » Et en fait, je suis nommée danseuse étoile. J'en rêve, j'en rêve depuis que je suis enfant. J'en ai toujours rêvé de manière différente, au fur et
à mesure de ma carrière. Voilà, en me disant : « Bon, ce serait vraiment l'accomplissement, mais si ça n'arrive pas, ce n'est pas grave. » Voilà, toujours dans la relativisation. Mais si, en fait, que le jour où j'étais nommée, je me suis dit : « J'ai accompli, j'ai tout réussi, en tout cas ce que je m'étais fixé. » C'est marrant, je ne me suis jamais dit ce mot comme ça : j'ai tout réussi, non, c'est juste l'accomplissement. J'y suis arrivée pas comme je l'aurais imaginé petite, pas du tout avec ce parcours complètement atypique. Enfin, pas
du tout, oui, pas du tout linéaire, pas du tout fluide. Mais justement, c'était encore plus beau pour moi, et c'est encore plus incroyable psychologiquement. C'est un peu trop sur les choses, mais ce que je trouve beau, c'est quand même que tu as pris 20 kg pour rien, qui va devenir danseuse étoile. Ce n'est quand même pas commun, et tu les perds quand tu relâches, quoi. En fait, quand tu arrêtes de chercher à rentrer parfaitement dans les standards, mais que tu te laisses vivre, finalement ton corps, ta tête, ton moteur intérieur se remettent dans presque ton
destin, dans ce que tu poursuis, dans ce que tu aimes. C'est ça. Et ça, tu l'as vraiment ressenti ? Ou ça a fallu longtemps pour prendre conscience ? Je l'ai ressenti tout de suite, en fait. Je ne pensais pas forcément que j'allais perdre comme ça et que j'allais remonter petit à petit la pente. Mais inconsciemment, oui, je crois que je le savais, en fait. Inconsciemment, je pense que ouais, tu deviens danseuse étoile. J'imagine qu'on boit une petite coupe de champagne, peut-être même deux ou trois. Voilà, ça ressemble à quoi le quotidien d'une danseuse étoile ?
En fait, le rythme de vie derrière, c'est quoi ? L'Opéra de Paris, c'est pas plus facile, mais c'est presque plus léger que la vie du corps de ballet. On a un cours généralement vers 11 h, enfin maintenant c'est 10 h 45, mais des répétitions à midi jusqu'à 16 h. [Musique] [Musique] Ressenti, c'est l'état d'esprit, en fait, qui joue énormément, comme sur notre corps. Et ça, malheureusement, voilà, on n'est pas toujours... Ça veut dire, tu te répètes l'état d'esprit, ça veut dire se donner des paroles valorisantes. Ça va passer ? Allez, ça va. C'est quoi le
corps, justement ? En fait, moi, je n'ai jamais été ultra partisan de la méthode Coué. C'est juste vraiment j'arrive et je ressens. Donc, en fait, les jours où ça va, je me dis : « Génial, ça va. » Et donc, j'ai un bon état d'esprit toute la journée, en me disant : « Oui, enfin voilà. » En me disant, enfin, en posant limite pas de questions. En revanche, quand ça ne va pas, je n'ai pas toujours été capable, en tout cas, de me dire de faire la méthode Coué. Chez moi, ça ne marchait pas du
tout, quoi. J'avais plutôt tendance à me dire : « Je ne vais jamais y arriver, de toute façon. » Mais ça m'aidait aussi, en fait, à avancer. De se dire : « J'y arriverai jamais », j'essayais de m'enlever de la pression quand je ne me sentais pas au top, en tout cas ou en forme. Ben en fait, je me dénigrais un maximum pour avoir le moins de pression possible, voilà. C'est des rééquilibrages, en fait, en permanence, quoi. C'est quoi le regard des autres ? J'imagine, quand on devient danseuse étoile, ça fait des années qu'on est
avec ces personnes-là. Je pense que vous vivez vos hauts, vos bas, vos vies ensemble, quoi. Tout à fait. Ils changent. Je regarde, ils ne changent pas de temps en temps avec les danseurs. Enfin, un peu, on sent quand même qu'il y a plus d'exigences qu'on attend de vous. Que vous soyez parfait, c'est sûr à la hauteur, donc cette pression, elle est là. C'est évident. Et de toute façon, on se la met, enfin on n'a même pas besoin des autres, en fait, pour se mettre cette pression-là. On n'a plus trop d'excuses, en vrai. Et on se
retrouve un peu, d'une certaine manière, ce qui est un peu étonnant, c'est que pour moi, dans la danse, on a toujours besoin d'apprendre, d'être corrigé. Et quand on devient danseuse étoile, il y a ce petit moment où finalement les gens sont quand même, en règle générale, contents pour vous et vous respectent, et voilà. Et d'un coup, on ne dit pas trop. Donc si c'est super, on le sait, mais si ce n'est pas super, on n'est pas forcément toujours au courant. On ne va pas nous le dire. Comme, bah, quand j'étais sujet, que je faisais le
même rôle, on allait me dire : « Ah non, là, écoute, c'était vraiment... Il faut que tu changes ça. Il faut que tu fasses... » Et là, ça tourne un peu autour du pot. Alors que moi, j'ai envie de dire : « Mais enfin, je suis la même, donc dis-moi. » Voilà, donc il faut trouver, c'est un petit passage de réadaptation, donc par rapport à soi et le regard, et les gens, voilà, par rapport à vous. C'est vraiment ce petit temps qui n'est pas hyper agréable, parce qu'on se sent à nouveau un peu, un peu
tout seul, quoi. On parle de perfection, on parle du corps, du regard des autres. Comment on fait pour devenir maman ? Comment ça se joue, ça, dans ce monde de la perfection, ce culte du corps parfait ? En fait, c'est long, des mois, le corps change. Comment comment tu as appréhendé tout ça ? Honnêtement, j'ai eu des exemples avant moi. Voilà, je suis d'une génération, alors encore plus celle qui me suit, où on a eu des exemples de danseuses qui ont eu un, deux, voire trois enfants, et qui sont revenues en pleine forme et encore
plus belles que jamais. Donc, en réalité, voilà ce côté de la peur, du changement, du physique, finalement, moi, je ne l'avais pas du tout. Parce que tu avais aussi déjà vécu un gros changement en plus, mais ça aurait pu me remettre un peu dans quelque chose. Je me suis demandé, mais en fait, non, pas du tout. Bon, par contre, je n'ai rien fait à ce sujet. Je ne suis pas allée, je crois que j'ai pris un seul cours de danse pendant ma grossesse. J'en ai profité. Oui, je l'ai franchement hyper bien vécu, quoi, j'ai vraiment
profité. Et quand je suis revenue, sur tout, c'était, j'avais encore quelque chose en plus et encore un détachement en plus. Donc, parce qu'on devient moins le centre du monde. Parce que c'est ça aussi, enfin, quand même, la danse, l'art en général, j'imagine, dans plein de métiers artistiques où on est regardé. Donc, forcément, on se regarde énormément. Et là, en fait, c'était fou de garder cette exigence tout en ayant à l'esprit de s'occuper et d'avoir la responsabilité de quelqu'un d'autre. En fait [Musique], tu vas continuer à être danseuse étoile. Ensuite, tu vas voyager dans le monde
entier, tu vas énormément jouer. Moi, ce que je retiens de ton histoire, ce qui me touche, c'est que plus tu avances, plus tu relativises plein de choses. Et puis, tu relativises, plus tu montes, plus, plus, plus tu es forte. Nous sommes le 13 juillet 2022. Nous sommes à la fin de ta carrière, tu es arrivée au top, c'est ton dernier spectacle et ça ne va pas se passer comme prévu. Et juste avant de dire ce qui se passe sur scène, tu peux nous raconter ce qui se passe ce soir-là ? C'est quoi, ce qui est
prévu sur le papier ? Alors, ce qui est prévu, c'est donc le spectacle de Gisèle, donc un ballet en deux actes que je rêvais de danser, que j'avais déjà dansé. J'avais déjà fait quatre présentations avant cette ultime représentation, suivie généralement de saluts sur scène, où je salue seule avec les confettis qui tombent. Tous les gens qui sont venus, anciens danseurs, anciens professeurs, chorégraphes, exactement. On n'a pas mis l'écran derrière, mais ce n'est pas loin, avec les photos qu'on promettant. J'ai hésité à le faire, d'ailleurs, pour mon discours, donc le discours après le discours d'adieu, dans
le foyer grand foyer de la danse sublime, avec cocktail. J'avais eu envie d'organiser une énorme fête pour remercier tout le monde. Donc, j'avais loué la rotonde des abonnés, qui se trouve en bas, fait appel à un traiteur, acheté des tonnes de caisses de champagne, appelé un DJ et j'avais invité tout l'Opéra, pratiquement tous les services, tous mes amis à venir faire la fête et célébrer ce moment. Ça, c'est ce qui est prévu après le spectacle. Ce que tu viens nous raconter, et avant, il y a le spectacle, bien sûr [Musique]. Presque deux heures, mais même
pas vraiment, avec un entracte, voilà, de 20 minutes. Donc, on arrive, dans le deuxième acte, c'était 20 dernières minutes de danse sur la scène de l'Opéra de Paris. Est-ce que tu peux nous raconter un petit peu ce qui se passe ? Déjà, le premier acte, c'est hyper bien passé. Le dernier spectacle, ce n'est jamais évident, beaucoup de pression puisque, donc voilà, tout le monde est venu célébrer l'étoile qui fait ses adieux. Mais du coup, il y a quand même un sacré niveau dans la salle. Et bon, la pression est là, mais voilà, il n'y a
plus de questions de jugement. On est là pour célébrer une carrière. Ce n'est pas ce soir-là que, voilà, on va juger la personne. Mais bon, on a toujours à cœur de faire au mieux. Mais voilà, début du deuxième acte, le début du deuxième acte est particulier, on est dans une trappe, en fait, sous le sol de Garnier, et on apparaît. Parce que c'est le deuxième acte, on est transformé en fantôme, en fait, elle est Willis. Donc, Gisèle arrive dans le royaume des Willis. Voilà, parce qu'elle est morte d'un chagrin d'amour. Donc, voilà, c'est toute une
histoire. Elle sort de cette trappe et elle fait sa première entrée, qui est une entrée très vive, et notamment voilà, des tours arabesques très rapides où il y a vraiment moyen de se faucher, de se retrouver les fesses par terre. Et donc, j'avais un peu peur de ça devant toute cette salle. Et donc, ce petit moment un peu technique passe et je me dis vraiment, mais c'est génial, ça se passe mais tellement bien. Et là, je pars dans une diagonale de sauts, qui était un peu ma spécialité, quoi que je faisais à ma manière. En
plus, j'avais rajouté un petit truc, enfin bon, pour donner l'impression vraiment que je me déplace et que je volais. Et tout, et j'étais là, mais oh là là, mais genre, mais voilà ! Dans ma tête, forcément, je me suis dit : je vais voler, mais comme jamais avant sur scène. Finalement, de se dire, je vais aller au-delà de ce que j'ai toujours fait et que ça marche ! De me dire ce soir-là, je sais pourquoi je fais ce métier, je sais pourquoi je fais de la danse. Parce que voilà, je vis ces moments en scène
où je prends, ce ne sont pas des risques, mais où je me dépasse vraiment et où je vis, du coup, des... Émotions et une satisfaction, mais un plaisir tellement énorme. Enfin, je veux dire, on est... enfin je suis presque pas transcendée, mais d'une certaine manière, oui, ça m'est arrivé. Donc là, tu dis, "Vas-y, c'est parti !" Et là, je ne tombe pas, mais je sens, et là, ça s'arrête. Donc je boitille, je retente, je nous ressors, et là, tu sens le genou. Je sens, mais je sens, mais pas, j'ai pas mal, quoi. Donc j'aurais essayé
en fait à chaque fois parce que je me dis, "Ben, j'ai pas mal." Donc c'est très bizarre, qu'est-ce qui m'arrive ? En même temps, ben j'ai un tutu blanc très long dans le deuxième acte, donc je vois pas mes jambes, donc je vois rien, je sais pas. D'ailleurs, personne ne voit rien. Les gens qui connaissent se disent, "Ouf, il y a un truc qui se passe." Mais bon, en public normal, parce que je continue à faire des bras, en fait, et je me déplace. Je me déplace. Et là, je comprends rapidement que je ne vais
pas finir la représentation. J'attends juste la fin de la musique, parce que ça tenterait assez courte. Donc j'attends pas énormément, à peine, c'est à peine, tout ça. Ça se passe en 30 secondes, en fait, en réalité, peut-être à peine plus, quoi. Et voilà. Et je salue, et je me dis, "Je suis désolé." Je dis, "Je suis désolé" dans ma tête pour moi-même. Et je me dis, "Et tous ces gens et ma famille, ma maman et tout, c'est ma maman, je suis désolée." Dans ma tête, je me dis ça, quoi. Et je sors, et là, évidemment,
tout le monde arrive en coulisse en disant, "Mais qu'est-ce qui se passe ?" Je dis, "Je sens le genou qui sort de là." Donc voilà. Et là, le lendemain, tu feras des examens. Le verdict, ça sera les ligaments croisés. Exactement. Le soir même, quand tu es encore à la fin de cette représentation, avec tout ce champagne, toute cette fête qui est prête, qu'est-ce que tu te dis ? Qu'est-ce que vous vous dites ? Vous faites la fête quand même ? Bah non, en fait, finalement. Déjà, la question se pose. Je me retrouve avec Aurélie Dupont
et Alexander Neff, donc Alexander, directeur général de l'Opéra, et Aurélie, à l'époque, directrice de la danse. On se dit, "Qu'est-ce qu'on fait ?" Parce qu'à ce moment-là, une autre fille rentre à ma place. Fini le bal, évidemment, parce qu'on est à l'Opéra, on n'est pas là pour une personne. C'est une institution, l'Opéra. Donc même si on venait me célébrer, le spectacle doit finir coûte que coûte. Enfin, c'est... Et donc, une remplaçante finit le ballet à ma place. Et pendant tout ce temps-là, enfin, c'est 20 minutes. On se dit, "Qu'est-ce qu'on fait ? Qu'est-ce qu'on fait
? Soirée passée ? Enfin, cocktail." Enfin, voilà. D'un coup, enfin, c'est jamais arrivé que quelqu'un ne finisse pas le soir de ses adieux. Donc ils me demandent un peu mon avis. Moi, j'avoue, en fait, j'étais tellement... J'étais même pas en train de pleurer. J'étais choquée. J'étais en train de me dire, "Mais c'est dingue, comment ça peut m'arriver ça ?" Je ne comprenais pas, en fait. Je ne comprenais pas. J'avais pas une explication réelle en me disant, "Bah oui, j'en pouvais plus, ça devait m'arriver." Rien de tout ça, je ne comprenais pas. Et à ce moment-là,
Alexander Neff et Aurélie me disent, "Écoute, si tu veux, enfin nous, ce qu'on propose, voilà, c'est de refaire des adieux la saison prochaine." Donc à ce moment-là, on verrait en septembre ou octobre. On ne s'y attendait pas, on ne savait pas. Mais écoute, on va annoncer ça au micro si ça te dit, comme ça, voilà. Et moi, j'ai dit, "Bon, comme ça, on boit un peu de champagne." Mais on annule le discours, on annule le fait. Bon, tu arrives, en fait, à 20 minutes de la fin de ta carrière, après avoir travaillé toute ta vie
sur une certaine forme de perfection dans un métier extrêmement exigeant. Et en fait, à 20 minutes d'arrêter, commence en fait un des plus gros combats que tu n'as jamais vécu sur un plan personnel et plus intérieur. Est-ce que tu peux nous raconter dans les grandes lignes ce combat intérieur, cette année ? Qu'est-ce qui s'est passé en toi et qu'est-ce que tu as compris ? Je pense que je n'ai pas encore assez de recul. Mais bon, ce qui s'est passé, c'est que quand le verdict est tombé, je passe par énormément de sentiments. Je me dis, c'est
la blessure la plus longue, une des blessures les plus longues, en tout cas, qui existe pour les danseurs. Et en même temps, c'était censé être le jour de ma retraite, j'étais censée avoir fini. Donc qu'est-ce qui va se passer ? Est-ce que je vais avoir la force de me battre ? J'avais promis sur scène, au micro, que je reviendrais. Et là, d'un coup, j'avais plus du tout, déjà, envie de revenir. Je me dis, qu'est-ce que je fais ? Je dis déjà qu'en fait non, parce que je connais le combat que ça va être. Et je
ne veux pas me faire opérer. J'ai une peur bleue des opérations, je n'aime pas ça. Enfin bref, donc je vais voir quand même un chirurgien. Et je lui dis, "Bah écoutez, moi, je m'en fous, je m'en fiche, en fait, je veux plus redanser. Ce n'est pas grave, plus jamais renoncer, mais ne m'opérez pas." Et lui arrive à me convaincre et à me dire, "Mais moi, dans ce cas-là, c'est pas si vous voulez, ça m'est égal. Vous allez voir de l'arthrose, vous allez avoir plein de choses, même dans la vie au quotidien, vous devez vous faire
opérer, de toute façon. Enfin, pas le choix." Au Père, quoi ! Mais je ne vous opère pas tout de suite, parce qu'il faut faire de la pré-rééducation d'abord. Est-ce que j'étais un peu vexé, parce que ça m'est arrivé et que je pensais que ça ne m'arriverait jamais ? C'est possible. Est-ce que c'est pour ça aussi que, d'une certaine manière, j'ai mal vécu cette année ? Parce que je l'ai fait : j'ai fait des efforts, je l'ai fait, mais je veux dire, je ne l'ai pas fait de manière comme j'ai l'habitude, quoi. J'étais pas dans quelque
chose de [Musique] positif. Enfin, je me suis forcé, mais bon, j'y suis arrivé quand même. Mais voilà, c'est douloureux pour moi, en fait. Je ne sais pas pourquoi, j'avais tout bien, tout bien calé, ça devait se passer. Gisèle, ça se passait super bien, il y avait cette fête super bien organisée, et ça ne s'est pas passé comme prévu. Du coup, je crois que je ne prévois plus rien, donc il a fallu accepter l'imprévu, exactement, les faire avec. Souvent, je demande à mes invités, pour terminer : est-ce que sur leur route, sur leur chemin, il y
a une petite citation, une question, une phrase qui les a aidés, ou à laquelle ils se sont raccrochés ? Ou une question qui se repose souvent et qui les a aidés sur leur chemin et que ils ont envie de nous laisser ? Toi, la question, la citation, la phrase que tu aimerais nous laisser aujourd'hui, c'est : "Il faut toujours garder l'humour et l'humilité." L'humour et l'humilité, ça t'a aidé ! Une danseuse, ancienne danseuse étoile, aussi, qui m'a dit ça. Voilà, toujours les deux mots vraiment auxquels on peut se raccrocher dans notre métier, et je pense
dans la vie en général. C'est ça, c'est l'humour et l'humilité, parce que souvent, ça va un peu avec un lâcher-prise. Parce que souvent, on se prend beaucoup, évidemment, enfin, la tête. On se met beaucoup de pression, plutôt énormément de pression, je pense, dans nos vies, dans ma vie de femme, aussi, de maman. Et je pense que, de temps en temps, c'est bon de se rappeler qu'on est, enfin voilà, qu'on est évidemment humain, et que déjà, l'humilité, parce qu'il faut quand même savoir de quoi on est capable, pas forcément. Et puis, de l'humour, parce que, mon
Dieu, quoi, ça fait quand même du bien, et ça a fait relativiser. Il ne faut pas tout prendre au sérieux. En tout cas, je retiendrai votre échange, ça, ce que tu viens de dire, et aussi une certaine forme de perfection que tu as été chercher, mais qui ne doit pas s'opposer à une certaine forme de lâcher-prise, exactement. Ça, des imprévus. Merci, Alice, d'être passée nous voir aujourd'hui, c'était un plaisir. Merci à toi, je t'attends à très vite. À très vite ! Merci, les amis, d'avoir écouté cet épisode. Si ça vous a plu, sachez qu'on revient
tous les 15 jours avec un nouvel invité pour répondre à nos questions de deux heures du matin. D'ici là, je vous invite à vous abonner maintenant à cette chaîne en cliquant sur le lien juste ici, pour ne rien rater de nos futurs épisodes, et puis, évidemment, à nous suivre sur nos réseaux sociaux. À très vite ! [Musique]