En 1851, un navire un peu particulier traverse la Manche. A son bord, l’équipage dépose un câble télégraphique dans les fonds marins, reliant la France au Royaume-Uni. Le début d’une nouvelle ère, où les communications vont aller toujours plus vite.
Aujourd’hui, les télégraphes ont disparu, mais les câbles sous-marins, immergés dans les profondeurs des océans, se sont multipliés. Sans eux, Internet ne pourrait tout simplement pas fonctionner. Des câbles qui traversent la planète, connectent les continents, et au cœur d’une nouvelle concurrence dans laquelle se sont invités les géants du Net.
Les smartphones, le Wifi ou encore la 5G donnent l’image d’un monde sans fil. Pourtant, si nous connaissons Internet tel qu’il est aujourd’hui, c’est bel et bien grâce à des fils, ou plutôt des câbles sous-marins. Pour regarder cette vidéo, écouter une musique en streaming ou envoyer un e-mail, des données transitent par Internet, et traversent de vastes distances en un fragment de seconde.
Dans cette course de vitesse, les satellites ne jouent qu’un rôle marginal. L’écrasante majorité des données circule en effet par des câbles sous-marins, qui canalisent près de 99% du trafic. Comme celui-ci, inauguré en 2021, reliant directement l’Europe à l’Amérique du sud, du Portugal jusqu’au nord-est du Brésil.
6 000 kilomètres de fibre optique, permettant à des données de parcourir un aller-retour en moins de 60 millisecondes. Une vitesse que l’on appelle le temps de latence. Des câbles sous-marins comme celui-ci, il en existe des centaines.
En 2021, on en dénombre plus de 420 de par le monde, d’une longueur cumulée de 1,3 million de kilomètres. Des chiffres qui ne cessent d’évoluer avec l’accroissement du trafic mondial. Ces câbles, qui sont en quelques sortes les autoroutes d’Internet, n’ont rien de nouveau.
Après de précédents échecs, c’est en 1851 qu’un premier câble télégraphique sous-marin opérationnel est posé, reliant la ville de Calais dans le nord de la France, à celle de Douvres, dans le sud du Royaume-Uni. Une petite révolution permettant d’échanger rapidement des messages des deux côtés de la Manche, qui donnera le coup d’envoi à l’installation de nombreux autres câbles. En 1858, un câble transatlantique reliant l’Irlande à Terre-Neuve au Canada, dont la majeure partie sous l’océan, permet à la reine Victoria d’envoyer un court message au président américain de l’époque, message qui parviendra 16 heures plus tard.
Mais l’aventure est de courte durée : le câble devient obsolète une vingtaine de jours plus tard. C’est en 1866 qu’un paquebot britannique parvient à poser un câble transatlantique enfin opérationnel dans la durée. Avec ses plus de 200 mètres de long, ce navire de voyages s’offre une nouvelle carrière dans la câblerie, embarquant plusieurs milliers de kilomètres de câbles de cuivre à son bord, dont le lovage est effectué manuellement dans une cuve, et déployés dans l’océan grâce à une machine comme celle-ci.
Désormais, quelques minutes suffisent pour transmettre une communication des deux côtés de l’Atlantique. A l’époque, tout reposait sur des câbles comme celui-ci. Cet échantillon aurait été déployé en 1866 dans la mer du Nord.
Après les télégraphes, l’histoire se poursuit avec les câbles téléphoniques sous-marins. Les téléphones arrivent dans les villages, puis directement dans les foyers. Les communications longue distance coûtent chères, mais elles sont possibles.
Le début d’une nouvelle époque où tout va plus vite, pour les particuliers et les entreprises. Puis en 1988 est posé le premier câble de fibre optique à sillonner l’Atlantique. L’essor d’Internet au cours des décennies suivantes ouvre l’ère de l’instantané et de la mobilité.
Les internautes discutent en direct, gèrent leur vie sociale et achètent en ligne. Bref, les usages sont illimités. A chaque fois, au cours de cette histoire, les câbles sous-marins ont joué un rôle déterminant.
Une véritable épopée ayant vu les câbles gagner en performance et couvrir des distances toujours plus impressionnantes : comme celui-ci d’une étendue de 39 000 kilomètres, le plus long du monde en 2021. Pour résister aux pressions et aux aléas des océans, ces câbles renferment un concentré de technologies et de protections. A l’intérieur, plusieurs fibres sont assemblées les unes aux autres, sélectionnées selon le cahier des charges du client, puis entrelacées dans un premier tube, auxquelles se superposent diverses gaines de protection.
Internet a beau dépendre de ces câbles, ces derniers n’en restent pas moins très fins : un câble tient dans une main. Quand on parle de câbles sous-marins, on imagine toujours d’assez volumineux. En fait, un câble sous-marin, c’est tout petit : la taille d’un tuyau d’arrosage, quelques centimètres.
L’élément principal constitutif d’un câble sous-marin, ce sont des fibres optiques. C’est ce qui va permettre de faire passer un flux de lumière, une onde de lumière, et c’est cette onde de lumière qui va faire passer l’information à l’intérieur du câble. J’ai donc devant moi un morceau de câble sous-marin.
Vous voyez qu’une fibre optique, c’est tout petit, de l’ordre de grandeur d’un cheveu. Cette fibre optique, comme elle est petite et fragile, est entourée d’un certain nombre d’éléments pour la protéger. Il y a des torons métalliques qui vont protéger la fibre, à la fois de l’écrasement et de l’étirement.
Il y a ensuite un anneau de cuivre qui va servir à faire passer un tout petit peu de courant électrique parce que le signal photonique a besoin d’être regénéré, de se voir redonner un peu de puissance à l’intérieur du câble tous les 80 à 120 kilomètres. Il faut donc du courant électrique qui va passer par cet anneau de cuivre. On trouve enfin une protection électrique de manière à isoler cette partie qui contient un peu de courant électrique de l’eau de mer, à l’extérieur.
Avant le déploiement des câbles, des navires équipés de sonars partent en mer effectuer des relevés topographiques des fonds marins et déterminer ainsi la pose et la route les plus adéquates. Ce sont ensuite des navires câbliers qui effectueront la pose. Comme celui-ci, le « René Descartes », propriété d’Orange depuis 2002.
Avec plus de 140 mètres de long et 20 de large, il héberge trois cuves et près de 6 000 kilomètres de câbles à bord. A savoir que la pose d’un câble en haute mer est plus rapide et moins couteuse qu’à l’approche des côtes où les terrains sont plus accidentés, et où l’on peut procéder selon les circonstances à un ensouillage sous les sédiments. Loin des premières tentatives du 19e siècles, les câbles sous-marins constituent aujourd’hui un marché structuré, où chaque acteur joue un morceau de la partition.
Il y a d’abord les fabricants. Une grande partie des câbles sous-marins posés dans le monde sont fabriqués… dans le nord de la France, à Calais, dans l’usine d’une entreprise française, filiale du Finlandais Nokia en 2021. C’est l’un des trois grands acteurs, aux côtés de deux groupes japonais et américain.
Avec ses sous-traitants, l’usine de Calais représente environ 2 000 emplois et la société affirme avoir posé plus de 600 000 kilomètres de câbles dans le monde. Malgré son caractère stratégique, ce marché reste cantonné à une niche : 2 milliards d’euros en 2018, selon le patron d’Alcatel, qui estime que ce chiffre devrait doubler d’ici 2023. Aujourd’hui, un autre acteur émerge sur ce marché des câbles sous-marins : l’acteur Chinois.
Il répond à une double volonté. D’abord, celle des routes de la soie afin de construire davantage de câble sur le monde. Enfin, en termes de marché, être dans une posture d’arrivée.
En 10 ans, vous avez un acteur qui est Huawei Marine Networks, qui a été racheté par Hengtong Marine, et qui monte en puissance sur ce marché. Il y a ensuite la pose et la maintenance, effectuée par quelques fabricants, mais aussi des sociétés spécialisées sur ce segment. Pour localiser un incident, des répéteurs installés à distance régulière le long des câbles pour maintenir le signal permettent de situer la branche concernée, et des robots sous-marins sont régulièrement plongés sous l’eau pour effectuer les réparations, comme celui-ci : environ 7 tonnes de technologies immergées dans les profondeurs.
Des morceaux de câbles sont ainsi remontés à la surface afin d’être remis en état, puis replongés. De leurs côtés, les systèmes et logiciels sont remis à jour en moyenne tous les 5 à 10 ans. Les câbles sont pilotés à distance dans des salles de supervision comme celle-ci.
Un lieu confidentiel, que nous avons pu filmer. Pour des raisons de sécurité, nous devons flouter une grande partie des images. Sur les écrans, une visibilité en temps réel sur les liens et les transmissions du réseaux de câbles sous-marins, mais aussi de fibre terrestre et satellites.
C’est ici que sont prises les décisions en cas de dysfonctionnement sur un câble. Et lors de la pandémie, ce fut la salle de crise où le réseau français a été adapté pour résister aux confinements successifs et au télétravail. Enfin, les derniers acteurs de ce marché, ce sont les exploitants de câbles, le plus souvent, des opérateurs télécoms qui, avec, commercialisent de la bande passante.
Et comme un projet de câble coûte cher, des centaines de millions d’euros dans certains cas, il arrive que plusieurs opérateurs se regroupent autour d’un même projet. D’un point de vue historique, le plus long câble du monde est le Sea-Me We 3, qui faisait 39 000 kilomètres de long. Aujourd’hui, il y a un nouveau projet de câble qui n’est pas tout à fait complètement en pose.
C’est un projet qui s’appelle 2Africa, qui regroupe un certain nombre d’acteurs : Facebook , Orange, et 26 autres opérateurs et sociétés de communication. Ce câble va entourer l’Afrique complètement. Originellement, il faisait 37 000 kilomètres, c’est-à-dire un peu moins que le Sea-Me We 3, mais nous venons d’ajouter de nouvelles branches qui vont porter sa longueur totale à 45 000 kilomètres.
Ce qui en fera le plus long, et là aussi je pense, le plus cher câble au monde. Comme nous venons de l’entendre à l’instant, de nouveaux acteurs sont entrés en jeu dans la course aux câbles sous-marins… les géants du Net. Alors que ces derniers achetaient de la bande passante à travers les câbles, les GAFA déploient désormais leurs propres infrastructures dans les océans.
En 2020, Google a encore fait poser un câble super puissant, en partenariat avec Orange, reliant la Vendée à l’Etat de Virginie aux Etats-Unis. Pareil pour Facebook, cette fois-ci avec Orange et Vodafone, pour une ligne reliant le Royaume-Uni à l’Amérique du Nord. Cout estimé : 250 millions d’euros.
L’arrivée fracassante des GAFA suscite néanmoins des inquiétudes relatives à la neutralité du Net, selon laquelle les opérateurs devaient historiquement assurer une égalité de traitement dans l’acheminement des données. Seuls les opérateurs de communication classiques vont être soumis à ce devoir de neutralité : l’acceptation de nombreuses communications par le câble sous-marin. Les GAFAM ne sont pas soumis à ce régime.
Ce qui signifie effectivement que si les GAFAM investissent aujourd’hui sur le marché, et s’ils deviennent demain des acteurs majoritaires dans les investissements de câbles sous-marins, forcément, des questions de gouvernance vont se poser, ainsi que sur le fait de savoir comment l’intégralité des données qui sont transposées aujourd’hui dans le globe continueront à transiter par ces infrastructures. A l’inverse, le câble EllaLink dont nous avons parlé au début de cette vidéo, n'a pas une vocation uniquement économique, car il sera en partie dédié à des organismes de recherche européens et sud-américains. Si les câbles sous-marins existent depuis plus d’un siècle, ils sont récemment revenus sur le devant de la scène.
En 2021, ils ont été en plein cœur d’un scandale lorsque la télévision publique danoise a mis au jour une enquête. En s’appuyant sur un rapport interne aux services de renseignement du Danemark, le média indique que les Etats-Unis auraient pu se brancher sur des câbles sous-marins danois au moins jusqu'en 2014, afin d’espionner des responsables européens, dont la chancelière allemande Angela Merkel. A la suite de ces révélations, plusieurs chefs d’Etat ont exigé que la clarté soit faite sur cette affaire.
Ce n’est pas acceptable entre alliés, de manière très claire. Cela l’est encore moins entre alliés et partenaires européens. Il n’y a pas de place entre nous pour le soupçon.
C’est pourquoi ce que nous attendons c’est la clarté complète. Nous avons demandé à ce que nos partenaires américains et danois apportent toutes les informations sur ces révélations et sur ces faits passés. Au-delà de l’espionnage, d’autres scénarios sont imaginés, comme le sabotage.
Dans l’écosystème de défense français, c’est la Marine nationale qui a la responsabilité de la sécurisation des câbles sous-marins. Maintenant, lorsqu’on regarde ça d’un point de vue pratique : sécuriser plusieurs milliers de kilomètres de câbles, c’est physiquement impossible. Pour nous, la stratégie est de multiplier le nombre de câbles afin de pouvoir assurer à tout moment une redondance, de sorte que si un câble est coupé, on puisse basculer le trafic vers d’autres câbles.
Après, des scénarios de coupures de tous les câbles sur une zone géographique, nous les avons étudiés. Historiquement, cela a existé : au début des première et seconde guerres mondiales, le premier réflexe des belligérants a été de couper tous les câbles sous-marins de l’adversaire. C’est envisageable, mais nous serions dans une situation de crise et de conflit de très haute intensité qui dépasserait le cadre civil, et nous tomberions dans des considérations militaires qui seraient tout autre.
L’armée britannique envisage un navire de surface qui permettra de surveiller et protéger les infrastructures sous-marines. Avec un équipage d’une quinzaine de personnes, l’engin qui doit entrer en service en 2024 sera pourvu de capteurs et de drones sous-marins. Les Etats ont une marge de manœuvre assez importante pour sécuriser davantage les infrastructures.
Ils ont conscience qu’il faut protéger davantage les câbles sous-marins. Ils peuvent réagir différemment. Il y a une protection physique de ces infrastructures qui s’améliore avec une prise de conscience des marines nationales qui vont augmenter leur surveillance de ces infrastructures.
Vous avez aussi une prise de conscience au niveau cyber, avec une amélioration des services chargés de ces infrastructures qui vont sécuriser davantage les réseaux d’informations qui vont permettre la bonne transmission d’informations du bout à l’autre du câble. Vous avez aussi une action en matière juridique qui consiste à protéger davantage en renforçant la sécurisation, le contrôle sur les nouveaux projets de câbles qui vont atterrir. En matière de sécurité nationale, il est important de veiller à quel acteur va poser ce câble sous-marin et s’il est digne de confiance pour l’Etat.
Enfin, si nous dépendons des câbles pour Internet, ces derniers n’en restent pas moins vulnérables. Qu’ils s’agissent d’attaque de requins, attirés par les ondes électriques, ou par les chalutiers, qui ne sont pas à l’abri d’y emmêler leurs filets de pêche. Plus impressionnant, une étude a révélé qu’en 2020, une avalanche sous-marine de boue et de sable s’est produite dans l’océan Atlantique, au large de l'Afrique de l'Ouest, à l’embouchure du fleuve Congo, endommageant des câbles et provoquant des ralentissements dans le trafic Internet.
Si la pose de câbles sous-marins est appelée à se multiplier, il faut aussi s’attaquer à leur dépose lorsque survient leur obsolescence, et éviter ainsi de polluer les océans. En moyenne, la durée de vie d’un câble est de 25 à 30 ans. Enfin, des entrepreneurs pensent que les câbles sous-marins seront bientôt des vestiges du passé.
Leur projet : connecter le monde grâce à des constellations de milliers de petits satellites. Pour certains, une pollution de l’espace. Pour d’autres, le début d’une nouvelle épopée.