Regardez, chacun de ces points représente un tweet du milliardaire Elon Musk. Il y en a plus de 3000. Tous ont été publiés entre le 5 octobre et le 5 novembre 2024, soit le dernier mois de campagne avant l'élection de Donald Trump.
Alors, quel rôle a-t-il vraiment joué ? Pour le comprendre, Le Monde a étudié l'ensemble de ses publications. Notre analyse révèle comment le milliardaire a transformé son réseau social en machine de propagande et comment cette stratégie se répercute bien au-delà des États-Unis.
Elon Musk tweete beaucoup. En octobre 2024, en moyenne 100 fois par jour. C'est 10 fois plus qu'il y a 4 ans, lors de la dernière présidentielle américaine.
À l'époque, ses tweets parlent surtout de ses entreprises, SpaceX et Tesla. Il parle aussi de science, un peu de Covid, mais très peu de politique. 4 ans plus tard, la grande majorité de ses tweets est dédiée à la campagne électorale.
L'objectif est clairement affiché : faire gagner Donald Trump. Dans le détail, plus d'1/3 de ses tweets politiques est un soutien au candidat républicain. Musk incite à voter pour lui.
Il relaye ses messages de campagne et partage des extraits de meetings auxquels il participe pour soutenir l'ancien président. Bref, il est "all in". Mais l'analyse de ces messages révèle une stratégie qui va bien au-delà de la victoire de Trump.
Pour le comprendre, il faut s'intéresser au reste de ses tweets. Ils se répartissent en 3 catégories. La première, ce sont des attaques contre le camp démocrate et leur politique.
Certaines se basent sur de fausses informations. D'autres sont particulièrement violentes. Ensuite, il y a des attaques contre les médias et certaines plateformes numériques qui l'accusent de mentir en faveur des Démocrates.
La dernière catégorie, c'est de la désinformation. Musk relaie des théories conspirationnistes comme celle de "Forces obscures, marionnettistes de Kamala Harris, et actives dans des réseaux sexuels". Mais Musk sème aussi le doute sur l'élection.
À plus de 36 reprises, il accuse les Démocrates d'importer des migrants pour diluer le vote des Républicains. Une vingtaine de fois, il questionne la fiabilité du vote par correspondance. Et plus de 60 fois, il dénonce la vérification trop faible de l'identité des votants.
Ces accusations sont sans fondement. Selon plusieurs experts de ces sujets. Mais Musk les relaye inlassablement à ces plus de 200 millions d'abonnés et selon notre analyse, elles ont été vues plus d'un milliard de fois.
Et ça, ce n'est que son activité personnelle. En tant que propriétaire de la plateforme, l'emprise de Musk est bien plus étendue. Il y a au moins 2 autres niveaux sur lesquels il peut influer.
Le premier, c'est la culture de l'entreprise. Lui, c'est Edward Perez. Avant le rachat de Twitter, il y travaillait comme directeur de l'intégrité civique.
Depuis que Musk a pris le pouvoir en octobre 2022, il identifie plusieurs changements qui entament cette intégrité. D'abord, Musk a rétabli des comptes précédemment bannis pour désinformation ou contenu toxique, dont par exemple Donald Trump. Ensuite, il a supprimé la certification des comptes.
Cette petite coche, initialement prévue pour identifier les sources crédibles, indique aujourd'hui les comptes ayant souscrit un abonnement. Enfin, il a licencié une grande partie des équipes de modération. Musk dit compenser ces changements par l'ajout de notes écrites par les internautes et placés sous les tweets litigieux.
Mais dans le cadre de l'élection, cette ONG a identifié plus de 200 messages trompeurs où les notes n'étaient pas affichées. Ça, c'est pour les actions observables de Musk. Mais il reste un dernier volet sur lequel il peut aussi influer.
Imaginez que vous ne suivez que 4 comptes. Sur X, vous ne voyez pas spécialement tout ce qu'ils produisent. Un algorithme en sélectionne une partie et y ajoute d'autres postes pour renforcer votre engagement et donc le revenu de la plateforme.
Le fonctionnement de ce système est secret et complexe à analyser, mais ce chercheur s'y est essayé. Je suis David Chavalarias. Je suis chercheur au CNRS.
Il a comparé le contenu produit au contenu effectivement affiché, et a pu observer que Twitter surreprésente de 30% les contenus dits toxiques, insultes, menaces, etc. 30%, c'était avant les premières interventions de Musk. Quelques mois après son arrivée, cette surreprésentation est passée à 50%.
Donc quelqu'un qui, par exemple, est intéressé par des contenus neutres et en gros pas très polémiques, ce qu'il va recevoir est enrichi à 50% en contenu polémique. Quelqu'un qui est intéressé en contenu trash, polémique même, voire raciste. Ce qu'il va recevoir va être enrichi encore à 50% de contenu encore plus polémique.
Manipuler l'algorithme, c'est manipuler la réalité proposée aux utilisateurs. C'est extrêmement puissant. Mais depuis février 2023, l'accès accordé aux chercheurs pour en observer le fonctionnement, a été coupé.
Le 6 novembre 2024, Donald Trump gagne la présidentielle américaine. Le pari de Musk est gagné. Il est impossible de quantifier précisément son impact sur cette victoire.
Mais notre analyse montre que pendant un mois, il a multiplié les soutiens. Il a inlassablement attaqué les médias et le camp démocrate. Et sur une plateforme toujours plus polarisée, il n'a cessé de répandre de la désinformation.
Maintenant, rien ne l'empêche de continuer. Partout dans le monde, il s'affiche avec des leaders d'extrême droite et il ne cache plus son idéologie politique. Sur X, il semble en tout cas ne pas vouloir en rester là.