Transcription: Aline Besnard Relecteur: eric vautier Alors finalement, le ciel va vraiment nous tomber sur la tête. Ou plutôt le climat. Mais ne vous inquiétez pas, il existe des façons d’agir pour réduire la vitesse avec laquelle on fonce vers les degrés supplémentaires.
Mais ces fameuses solutions dont tout le monde parle et qu’on a l’impression de ne jamais vraiment voir venir, quelles sont-elles ? La première, c’est la sobriété. Soyons réalistes, il va falloir repenser nos modes de vie, nos modèles de consommation.
Pour vous donner un ordre de grandeur, en France, il faut réduire nos émissions d’un facteur cinq. Ça veut dire cinq fois moins d’avions, cinq fois moins de voitures, cinq fois moins de technologie, cinq fois moins de viande et surtout. .
. surtout. .
. cinq fois moins de chocolat. Vous imaginez un peu l’effort à faire.
. . Mais ce n'est pas tout.
Je ne sais pas si vous connaissez le GIEC, ce fameux groupe d’experts inter-gouvernemental sur l’évolution du climat. Mais dans l’ensemble de ses scénarios, le GIEC associe systématiquement sobriété et puits carbone. Donc parfait, il suffit d’augmenter ces fameux puits carbone et adieu la crème solaire pour les ours polaires.
OK, super. Mais c’est quoi, un puits carbone ? Un puits carbone, c’est un réservoir naturel ou artificiel qui permet de prélever du carbone de l’atmosphère, de le stocker durablement ailleurs, dans ce puits carbone, et ainsi de réduire l’effet de serre.
Bon. A ce moment-là, de mon discours, je devais normalement vous parler des différentes technologies de puits carbone, le fer dans les océans, le soufre dans l’atmosphère, et puis. .
. Je me dis que c'est un petit peu dommage. En fait, vous voyez, moi, je suis climato-innovationniste.
Je pense que la technologie va nous sauver. Ça fait plusieurs mois que je travaille à une innovation. Et sincèrement, sans vouloir me jeter des fleurs, je pense que j’ai trouvé la solution face au dérèglement climatique.
Mais cette innovation, je n’en ai pas encore beaucoup parlé. Et maintenant que je suis là devant 500 personnes, je me dis que je ferais peut-être mieux de tester un petit peu le marché. Bon, je me lance, c’est décidé.
Je suis désolée pour les organisateurs du TEDx. Je vais un peu revoir le discours qu’on avait prévu ensemble. Vous n’allez pas le regretter.
De toute façon maintenant que je suis là c’est un peu tard, donc c’est parti, je me lance. C’est une innovation qui est composée de trois modules : un principal et deux complémentaires, qui va avoir un impact massif sur le stockage carbone et qui va vraiment pouvoir régler le problème du dérèglement climatique. Donc mon premier module c’est un grand tube, j’avais prévu plusieurs dizaines de mètres mais je vais faire un petit modèle.
Posé sur votre bureau, il va stocker du carbone pendant que vous travaillez. Ça permet de développer un peu le marché. En tout cas, c’est un tube composé de fibres de carbone, donc c’est lui-même un piège à carbone.
Et j’y installe plein de panneaux solaires qui vont utiliser l’énergie du soleil pour capter le carbone. Mais ça ne suffit pas. Personne n’achèterait un grand tube sombre comme ça pour mettre dans son jardin.
Donc j'ai réfléchi. Qu’est-ce qui va nous tomber dessus avec le dérèglement climatique ? La hausse des températures.
Donc je vais utiliser l’énergie du soleil, avec mes panneaux solaires, pour installer en plus un système de climatisation qui va refroidir l’atmosphère autour de mon tube. Deuxième chose qu’on va se prendre sur la tête avec le dérèglement climatique : la disponibilité en eau. Donc ce tube va être planté dans le sol grâce à une grande sonde.
Cette sonde, elle va avoir deux particularités. Elle va permettre de filtrer l’eau, donc je pourrais la vendre dans les zones de stress hydrique. Et puis, elle va permettre de stabiliser le sol.
Je pourrais la commercialiser dans les zones où il y a des coulées de boue, des inondations, dans les grandes plaines agricoles dans le sud de la France, pour bien développer le marché. Troisième chose qui va nous tomber dessus avec le dérèglement climatique : la disponibilité en nourriture. Donc je vais utiliser l'énergie du soleil pour produire de la nourriture.
Donc vous pouvez acheter au choix le tube modèle poire, modèle pomme, modèle brocoli ou modèle chocolat. C'est au choix. Mais ensuite, que faire de tout ce carbone que j’ai stocké ?
Et c’est là qu’intervient mon deuxième module, mon deuxième bout d’innovation. C’est une petite machine mobile, vous mettez le carbone comme combustible, je ne comprends pas que personne n’y ait pensé car c’est simple, et après elle fait ce que vous voulez. Donc elle peut vous transporter d’un point A à un point B, semer des graines, produire de l’engrais, tondre, porter des charges lourdes, produire de la nourriture.
. . c’est vraiment au choix.
Mais je compte bien développer mon marché, donc j’aurai encore du carbone stocké dans mes tubes. C’est là qu’intervient mon troisième module. C'est vraiment un puits carbone.
On creuse un trou, on met le carbone, on referme. Vous pensez quoi de mon innovation ? Est-ce que vous aussi vous êtes persuadés que ça va sauver le monde ?
(Silence) Eh bien super, on voit la motivation. Vous vous dites que je dis n’importe quoi, que j’aurais dû rester sur mon discours initial, que, vraiment là, je divague et que jamais cette innovation ne verra le jour. Eh bien, détrompez-vous.
Moi, je suis prête à parier que depuis ce matin, cette innovation miracle dont je vous parle, vous l’avez croisée au moins 150 fois sous 150 formes différentes. Parce que oui, cette innovation, elle existe déjà. Elle s’appuie sur un petit peu de R&D, environ.
. . 500 millions d’années de R&D.
Cette innovation miracle, c’est mon module numéro un. Un tube qui utilise l’énergie du soleil pour stocker du carbone : une plante. Mon module numéro deux, une machine mobile qui utilise ce carbone comme source d’énergie : un animal.
Mon module numéro trois, un puits carbone long terme : le sol. Cette innovation miracle dont je vous parle depuis tout à l’heure, c’est le vivant, c’est la biodiversité. Alors on va reprendre.
Un grand tube, un tronc, mon module numéro un, avec des panneaux solaires, des feuilles, qui utilisent l’énergie du soleil pour capter le dioxyde de carbone, rejeter de l’oxygène et stocker le carbone sous forme de sucre, de glucose, qui constitue la base de la matière organique, du vivant. Mais en plus de stocker du carbone, ces plantes nous rendent de multiples autres services. Grâce à l’ombre, à l’humidité qu’elles génèrent, elles réduisent la température.
Grâce à leurs racines, elles filtrent l’eau et stabilisent le sol. Elles produisent des fibres pour nous vêtir, du bois pour nous chauffer et des molécules pour la médecine. Elles nous rendent de multiples services.
Et ensuite, ces plantes, elles sont consommées par des animaux. Ça tombe bien, c’est mon innovation numéro deux. Ces animaux, ils nous rendent aussi de grands services dans la lutte contre le dérèglement climatique.
On va prendre un premier gros exemple : celui de la baleine. La baleine, durant sa vie, elle navigue à travers les océans, et elle accumule de la matière organique. A sa mort, cette matière tombe au fond de l’océan, le carbone est stocké durablement.
Mais ce n'est pas tout. La baleine, pendant qu’elle navigue, elle défèque. Toute cette matière sert d’alimentation au plancton.
Le plancton, c’est notre vrai poumon. C’est 50 % de l’oxygène produit sur Terre, et surtout c’est un énorme stock de carbone. D’après le FMI, le Fonds Monétaire International, ce serait 37 milliards de tonnes d’équivalent CO2 de stock permanent.
Comme ça ne parle pas à grand monde, en gros, ça fait quatre fois la forêt amazonienne. Donc plus on a de baleines, plus on a de plancton. Si on préserve les baleines, si on régénère la population de baleines, on stocke plus de carbone grâce au plancton.
Mais c'est un exemple d'un animal, d'une interaction. On pourrait prendre un autre gros exemple, celui de l'éléphant. L'éléphant, il fait des trouées à travers la forêt.
Ça permet une meilleure régénération des écosystèmes. Et c’est ce qui explique que la forêt africaine stocke davantage que la forêt amazonienne. Mais je pourrais encore vous donner un autre exemple d’un animal dont on parle beaucoup trop peu dans la lutte contre le dérèglement climatique.
. . La loutre.
La loutre mange des oursins, les oursins mangent les algues, les algues sont des pièges à carbone. En régulant la population d’oursins, les loutres permettent de préserver le puits carbone des algues. Et je n’ai pas du tout parlé des sols.
Les sols, c’est un énorme stock de carbone, c’est des milliers de milliards de tonnes stockées en permanence. Quand un animal ou un végétal meurt, la matière organique est dégradée. Elle est minéralisée en partie dans les sols et ça stocke le carbone.
Dans la nature, contrairement à ce qu’on croit, ce n’est pas l’arbre qui stocke le carbone, c’est les écosystèmes dans leur ensemble, et toutes les interactions entre les éléments de cet écosystème, entre les animaux, les végétaux, les champignons, l’eau, l’air, le sol. Et alors nous, brillants Homo sapiens, qu’est-ce qu’on fait de cette innovation miracle qui nous rend tant de services dans la lutte contre le dérèglement climatique ? On la met en pot.
On la détruit. On la bétonne. Mais ce n’est pas grave parce qu’à la place, on a mis quelque chose qui nous rend beaucoup moins de services, mais qui génère de la croissance.
Alors qu’est-ce qu’on peut faire ? On va prendre l'exemple d'un acteur qui, en général, peut agir à large échelle puisqu’il travaille sur une grande chaîne de valeur. .
. L’entreprise. Les entreprises vous parlent de plus en plus de leurs fameuses stratégies neutralité carbone.
Elles mettent en place des actions de réduction de leurs émissions, ce qui est absolument essentiel, et elles achètent des jolis crédits carbone. Mais comme on vient de voir que la biodiversité était notre principale innovation pour stocker du carbone, une grande aide dans la lutte contre le dérèglement climatique, on peut se dire que ça n’a pas de sens de faire une stratégie neutralité carbone sans parler de biodiversité. Eh bien, sur une échelle de un à je m’en préoccupe comme de mon premier gobelet à café, on peut dire que la biodiversité se situe en général au niveau de priorité des entreprises environ.
. . Je dis bien environ, c’est d’après mon expérience personnelle, environ au niveau du nombre d’agrafes utilisées chaque année.
Bon, autant vous dire qu’elles n’en n’ont rien à faire. Mais elles ont de bonnes excuses : « Les moutons, ce n’est pas sérieux, on ne peut pas mettre ça chez nous. » « Les ruches, c’est dangereux, imaginez une réaction allergique aux abeilles ?
» « Où voyez-vous de la biodiversité ? Tout est bétonné, que des parkings sur notre site, pas de problème de biodiversité ici ! » Vous vous doutez bien que ça, c'est faux.
Vous, moi, les entreprises, les territoires, on a tous un impact sur la biodiversité. Alors l’équivalent du GIEC pour la biodiversité a défini cinq facteurs de pression. Des pressions qu’on exerce tous, au quotidien, sur la biodiversité.
Si on réduit ces pressions, on permet une régénération des écosystèmes et donc de protéger cette innovation, de régénérer cette innovation qui nous rend tant service dans la lutte contre le dérèglement climatique. C’est la formule que j’aimerais que vous reteniez ce soir, ces cinq pressions et comment on peut agir au quotidien. Alors on va se lancer.
Première pression : la dégradation des habitats. C'est par exemple la déforestation. Mais c’est aussi tout ce qu’on appelle le changement d’usage des sols.
Passer d’une zone de biodiversité à, par exemple, un terrain de foot, une exploitation agricole intensive ou une plantation d’arbres. Qu’est-ce qu’on peut faire ? On peut évidemment protéger les zones existantes, en recréer d’autres, on peut privilégier la rénovation au lieu du neuf, privilégier les zones poreuses au lieu des zones bétonnées, Et surtout, on peut agir au quotidien par nos achats, par exemple en réduisant les technologies, responsables de dégradation par les mines, et par toutes les infrastructures gigantesques qui conduisent à ces mines, ou par notre alimentation.
Est-ce que ma viande est nourrie avec du soja OGM, c’est à dire susceptible de venir d’une zone de déforestation ? Ou est-ce que mon huile de palme, de cacao, mon chocolat, est certifié ? Deuxième pression : la surexploitation des ressources.
La plus connue, c'est la surpêche. On consomme plus que ce que l’écosystème ne peut régénérer. Là encore, vous pouvez réfléchir par vos achats.
Est-ce que mon poisson, mon bois, sont susceptibles de venir de pratiques responsables de surexploitation ? Troisième pression : le dérèglement climatique. La biodiversité n’a pas le temps de s’adapter à la hausse des températures.
Quand vous faites une action pour réduire vos émissions, vous en faites aussi une pour protéger le vivant, pour protéger vos puits carbone. C'est plutôt un cercle vertueux. Quatrième pression : la pollution.
On va voir si vous suivez. Surexploitation des espèces, dégradation des habitats, dérèglement climatique, pollution. La pollution, c’est tout ce que vous rejetez dans l’eau, dans l’air.
C’est par exemple les cosmétiques, les produits ménagers, les peintures, les produits pour votre jardin, les aérosols. . .
Vous pouvez essayer de les réduire ou de prendre des produits qui sont moins impactants pour l’environnement. La pollution passe aussi par vos achats. Encore une fois, tous les produits industriels, toutes les pollutions qui peuvent venir de l’industrie en amont, ou les produits phytosanitaires par exemple.
Donc privilégier des produits bio ou agroécologiques. Et puis toutes les pollutions qui sont liées aux déchets. Donc quand vous allez vers une stratégie zéro déchet, vous allez aussi vers une stratégie pour protéger le vivant.
Cinquième et dernière pression : les espèces invasives qui prennent la place de nos espèces locales. Donc, la prochaine fois que vous revenez de Californie, en bateau évidemment, faites attention à ne pas ramener une écrevisse ou une tortue dans votre sac et privilégiez plutôt les espèces locales pour votre jardin. Alors, vous l’avez compris, face au dérèglement climatique, on peut encore agir, mais il nous faut agir vite.
En plus de la sobriété, de la réduction de nos émissions, notre meilleure chance, c’est de protéger cette innovation miracle qu’est le vivant, qu’est la biodiversité. Pour ça, on peut comprendre nos impacts et les réduire. On peut planter des baleines.
On peut protéger les écosystèmes. Et quoi de mieux pour commencer ce combat que d’essayer d’apprendre à connaître ce vivant, dont finalement on ignore tant de choses ? Pour cela, on peut lire, se renseigner, écouter et surtout laisser la place à ceux qui se font le porte-parole de ce vivant.
Merci beaucoup.