Les îles Shetland, un archipel perdu au nord de l'Ecosse, où l'océan Atlantique et la mer du Nord se rencontrent pour façonner les falaises de schiste de ses côtes. Les Shetland hébergent une vie sauvage d'une grande richesse. En été, le soleil ne se couche jamais.
Des milliers d'oiseaux de mer viennent y nicher et élever leurs jeunes familles. En hiver, d'autres espèces viennent se protéger du froid polaire. Tout au long de l'année, ces îles assistent au assage des grands mammifères marins.
Des phoques communs, des phoques gris, des dauphins, des baleines et des orques. Les hommes côtoient cette faune depuis la préhistoire, mais seules quelques îles sont habitées. Braeden Thomasson est naturaliste.
Il a grandi sur l'une d'elle. Depuis son plus jeune âge une espèce en particulier le fascine la loutre. Il n'est jamais facile de les voir.
Autrefois, elles étaient chassées et ont bien failli disparaître. Depuis que le commerce des fourrures est interdit, elles sont revenues, mais elles sont restées très craintives. Voilà 30 ans que Braeden les observe sur les falaises des Shetland.
Chaque fois qu'il parvient à en croiser, c'est un petit miracle qui se produit. C'est la magie de ces rencontres qu'il souhaite partager à travers l'histoire d'une famille de loutres. Aux Shetland, les loutres naissent à la fin de l'été, à l'abri des regards cachés par leur mère dans les terriers en retrait du rivage.
Sur les rochers et les algues glissantes, les premiers pas du loutron sont un peu maladroits. La mère les a emmenés sur la côte pour commencer leur éducation. À deux mois, les petits découvrent peu à peu leur environnement aquatique.
Une famille se compose en général de un à trois loutrons. Le nombre de petits dépend de la quantité de poisson disponible en été. Pour eux, survivre est un défi de taille, car les conditions de vie dans les Shetland sont très rigoureuses.
La mère a commencé le sevrage de ses petits. Elle leur apporte le produit de sa pêche. Elle reste très prudente pour ne pas dévoiler leur cachette.
Voilà de quoi rassasier la famille. Dans cette fratrie, il y a deux femelles et un mâle. Pour l'instant, ils ont tous les trois la même taille, mais à terme, le mâle deviendra plus lourd et aura une tête plus large que ses sœurs.
Pendant la période d'allaitement qui dure environ quatre mois, la mère doit à la fois nourrir ses loutrons qu'elle élève seule et subvenir à ses propres besoins, et il lui faut une sacrée énergie. Sitôt le repas terminé, elle les laisse sur le bord du rivage et repart plonger. Nourrir la famille est sa priorité, quelle que soit la météo.
La loutre n'aime pas plonger au-delà de dix mètres. Ça lui demande trop d'énergie. Elle préfère nager près des côtes.
C'est ici, sous l'eau, que se trouve la forêt Shetlandaise. Une forêt aquatique arborée de goémon. Comme les arbres sur la terre, ces algues se tiennent debout et captent l'énergie du soleil pour la photosynthèse.
Elles offrent un lieu de vie et de protection pour de très nombreuses espèces de plantes et d'animaux. La loutre chasse à marée basse. C'est à ce moment là que ses proies préférées dorment et sont plus faciles à débusquer.
Elle a trouvé une mostelle. Ce petit poisson constitue l'essentiel du régime alimentaire des loutres. Dès leur plus jeune âge, frères et sœurs sont en concurrence pour manger Tant qu'il y a de la nourriture en abondance, tout le monde est satisfait.
La femelle rapporte des proies aussi grosse que possible à ses petits pour économiser son énergie et ne pas devoir replonger dans l'eau glacée. Quant à elle, son repas se limite à quelques petits poissons avalés directement dans l'eau. Les liens qui unissent les membres de la famille sont puissants parmi les plus forts du règne animal.
Pourtant, leur vie ne tient qu'à un fil. Lorsque les conditions se durcissent, la mère est parfois obligée d'abandonner l'un de ses loutrons pour sauver le reste de la famille. Novembre arrive avec son lot de visiteurs.
Venus du froid arctique, les canards des glaces font leur apparition. Aux Shetland ils sont appelés calots comme leur cri de ralliement. Ils se sont regroupés en nombre dans leurs aires de reproduction du cercle polaire pour migrer jusqu'au lac de la région.
Ces canards sont vraiment uniques. Ils se parent de trois plumages différents par an. Celui de leur parade d'hiver est le plus beau.
Les lacs jouent un rôle essentiel pour plusieurs espèces. Ces sources d'eau douce alimentées par la pluie retenue dans la tourbe, sont très nombreuses dans ces îles. Voilà pourquoi c'est ici, aux Shetland, que l'on trouve la plus grande densité de loutres en Europe.
Elles ont besoin de laver régulièrement leur fourrure dans de l'eau douce pour enlever le sel marin, sans quoi elles perdraient de leur imperméabilité. Les loutres n'ont quasiment pas de graisse sous leur fourrure, contrairement à d'autres mammifères marins. Elle se protège du froid grâce à une très forte densité de poils qui crée autour d'elle une couche d'air agissant comme un isolant.
Pour conserver au mieux leurs propriétés, les poils doivent toujours rester propres. Les loutrons ont maintenant quatre mois et sont en bonne santé. Leur mère est une excellente pêcheuse.
Cette fois ci, elle revient avec une morue. Mais à leur âge, il est temps d'apprendre à se nourrir seul. La première difficulté pour la loutre, qui est un mammifère adapté à la vie terrestre, est de trouver à manger dans l'eau.
Exercice délicat l'apprentissage peut durer près d'un an. La première leçon est d'apprendre à nager. Au début, les loutrons mettent seulement leur tête sous l'eau.
Ils flottent comme des bouées. Ce n'est pas la volonté qui leur manque, mais il leur faudra beaucoup de patience, et à leur mère aussi. Elle reste quand même vigilante pendant que ses petits composent avec les courants, les algues et les marées.
Le long des côtes, les loutres se partagent le territoire en parcelles linéaires, ce qui permet à chacune d'accéder à la mer. Le territoire d'un mâle adulte s'étend sur une vingtaine de kilomètres. Il comprend un ou deux secteurs appartenant à des femelles.
Les mâles patrouillent régulièrement pour chasser un éventuel intrus. Pour identifier leur territoire, les loutres utilisent leurs excréments. Ces marqueurs olfactifs indiquent qui elles sont et ce qu'elles ont mangé.
En copiant leur mère, les loutrons apprennent à communiquer avec d'autres individus. Le mâle résidant piste la famille. En dehors de la saison d'accouplement, un mâle, même si c'est le père, est une menace potentielle pour les loutrons.
Il arrive que les mâles commettent des infanticides. Les petits n'en ont pas conscience. Ils sont curieux de connaître cet étranger.
Méfiante, la mère l'accepte près de ses loutrons un instant. Fin de la visite. Il reviendra.
Au mois de novembre, les phoques gris viennent mettre bas sur les plages des Shetland. Les bébés naissent enveloppés d'une dense fourrure blanche, héritage lointain de leurs ancêtres qui vivaient sur la banquise. Le blanchon a l'une des périodes de dépendance les plus courtes de tous les mammifères.
Il n'a que 18 jours auprès de sa mère avant d'être livré à lui-même. Il doit donc grossir le plus vite possible grâce au lait maternel quand il arrive à le boire. Au moment du sevrage, plus le bébé sera gros, plus ses chances de survie pendant sa première année seront élevées.
Durant toute la période où il garde sa fourrure blanche, le petit phoque ne peut pas nager. il risque d'être emporté par les vagues puissantes des tempêtes d'hiver. Il va falloir qu'il attende sa mue à quatre semaines avant d'avoir son manteau imperméable d'adulte.
Après le sevrage, il partira dans l'océan et devra apprendre à chasser de lui-même. Quant à nos loutrons, même âgés de cinq mois, ils sont toujours collés à leur mère. Ils ont grandi et gagné en confiance et sont de plus en plus à l'aise sur les rochers glissants.
Ils suivent leur mère partout. Ils ne savent pas encore pêcher, mais observent ses techniques. Leur apprentissage se fait par imitation.
L'estran, la zone du littoral dégagée par la marée est leurs cours de récréation. Mais les Shetland sont entourés par des mers profondes avec des courants de marée rapides et les loutrons sont un peu effrayés par les vagues. Avec le temps, ils ont appris à plonger.
Pour nager sous l'eau, ils ont la capacité de fermer leur nez et leurs oreilles. À terme, leurs apnées pourront durer jusqu'à deux minutes. Maintenant, toute la famille peut nager ensemble.
Il était temps. Décembre, l'hiver tient les îles sous son emprise. À cette époque, la mer du Nord est particulièrement dangereuse pour les loutrons, mais ils savent maintenant négocier les vagues.
Ils emploient la technique du canard, chère aux surfeurs en plongeant en dessous pour éviter d'être emportés. Pour autant, ils ne sont toujours pas capables de pêcher un poisson. C'est encore leur mère qui assure l'approvisionnement.
Pour la rejoindre, il faut d'abord franchir des rochers balayés par les vagues. Dans la confusion, l'un des petits est resté à la traîne. La loutre a entendu ses cris de détresse.
Elle fait demi-tour. Il essaie de s'approcher de la berge mais n'arrive pas à nager à contre-courant. Heureusement, une vague le ramène près des rochers.
La mère rassemble ses loutrons en attendant que la tempête passe. L'hiver, la famille se repose dans un terrier. Les loutres utilisent d'anciennes galeries de lapins ou une fissure naturelle dans la tourbe, un endroit où elles sont bien à l'abri.
L'archipel des Shetland est situé sur le passage des dépressions de l'océan Atlantique. Plus de 50 tempêtes se déchaînent chaque année sur le littoral. Des conditions très périlleuses pour la loutre qui pêche près des côtes.
Dans l'eau froide et mouvementée, Son corps, qui a très peu de réserves de graisse, perd facilement de l'énergie. Elle doit donc redoubler d'efforts pour subvenir à ses besoins. Chaque jour, la loutre doit manger l'équivalent d'un quart de son poids.
Les nuits aux Shetland sont très longues, couronnées parfois par le spectacle de lumière qu'offrent les aurores boréales. Au cœur de l'hiver, le taux d'ensoleillement est de six heures par jour, ce qui laisse peu de temps pour trouver à manger. C'est une période difficile pour tous les animaux de la région dont la capacité d'adaptation est déterminante pour leur survie jusqu'au printemps.
Les poissons ont migré loin des côtes. Ils sont suivis de près par leurs prédateurs, les canards de glace. Ce sont des spécialistes de la plongée en apnée.
Ils s'aventurent régulièrement à 60 mètres sous la surface de l'eau en battant des ailes. Le mois de février est toujours le plus froid. Avec une eau à cinq degrés, c'est le moment de l'année le plus difficile pour les loutres.
Leurs proies qui ont pris le large sont inaccessibles, au moment où leurs besoins métaboliques sont au plus haut à cause des basses températures. Elles sont obligées de pêcher plus longtemps pour moins de prises. Les querelles entre frères et sœurs pour se nourrir deviennent inévitables.
L'une des jeunes femelles est affaiblie. Si elle n'arrive pas à s'imposer pour manger, elle risque de ne pas passer l'hiver. Début mars.
La jeune femelle a disparu. De la portée, il ne reste que le jeune mâle et sa sœur. Ils font maintenant la même taille que leur mère.
Une loutre peut vivre jusqu'à dix ans, mais aux Shetland où les conditions de vie sont difficiles, seul une sur deux atteint l'âge de trois ans. Un autre mammifère carnivore qui longe les côtes, lui, vit plus de 40 ans. L'orque épaulard.
Cette famille fréquente les Shetland depuis plus de dix ans. Elle arrive d'Islande et recherche des proies plus grosses que les loutres, des phoques. L'épaulard localise sa proie sous l'eau en émettant une onde sonore à haute fréquence.
Ce sont des prédateurs redoutables, organisés en groupes pour parvenir à leurs fins. Le phoque pourchassé décide de ne pas sortir de l'eau. Erreur fatale.
Ils attrapent l'animal, l'assomment avec leur queue et l'entraînent sous l'eau. Au printemps, les poissons reviennent vers les côtes. Une bénédiction pour les loutres affamées.
À huit mois, les loutrons sont presque sevrés. Leur mère ne ramène plus les poissons à terre, mais les dépose sur les rochers de l'estran. L'acquisition des compétences de chasseur est très longue chez les loutres, comparée à d'autres carnivores.
Pour manger un poisson, il faut d'abord réussir à le tenir. La jeune femelle est encore maladroite. Sa mère, par contre, est une véritable experte.
L'apprentissage de la vie continue. Les jeunes loutres ont intégré l'importance de l'eau douce pour maintenir leur fourrure étanche. C'est aussi une bonne occasion pour jouer.
De son côté, leur mère continue de pêcher. L'une des proies favorites des loutres est de retour. Dans les forêts d'algues, les lompes arrivent pour pondre.
Le mâle monte la garde statique jusqu'à l'éclosion des œufs. Il est une cible facile, surtout à marée basse. Une loutre adulte a besoin d'un kilo de poisson par jour.
Les lompes pèsent entre deux et quatre kilos. C'est donc un repas copieux pour la famille. L'attitude de la mère semble avoir changé.
Les loutrons ont maintenant neuf mois et elle ne veut plus leur donner les poissons qu'elle pêche. Ce changement de comportement les oblige à pêcher par eux-mêmes. Après cette longue période de dépendance, il est temps qu'ils s'y mettent pour de bon.
Il leur faudra attendre l'âge de quinze mois pour savoir plonger et pêcher aussi bien que leur mère. Pour le moment, les animaux lents et peu habiles comme les crustacés sont les proies de prédilection du jeune mâle. Mais un crabe est moins nourrissant qu'un poisson et surtout, c'est compliqué à manger.
La jeune femelle tente aussi de passer l'épreuve des pinces. Finalement, elle retourne dans les pattes de sa mère qui accepte la compagnie de sa fille, mais refuse de partager ses poissons. À l'approche de l'été, mère et fille restent ensemble pendant que le jeune mâle persévère avec ses crabes.
Passant de plus en plus de temps seul. Les premiers jours de mai sont marqués par l'arrivée des macareux. Ils ont enduré les longs mois d'hiver en plein océan, loin de la terre.
Ils retrouvent leurs terriers qu'ils ont creusé dans la falaise, à l'abri des prédateurs. Si elle le pouvait, mère et fille mangeraient bien un petit macareux. Sous ces masques de peluches attendrissantes se cachent des chasseuses opportunistes.
À l'occasion, elles attrapent des escargots, des œufs, des souris, des lapins, des oiseaux. Les plongeons des fous de Bassan offrent l'un des spectacles les plus époustouflants de l'année. Aux beaux jours, ils arrivent d'Afrique pour élever leur famille.
Ils pêchent des maquereaux et des harengs en plongeant de plusieurs dizaines de mètres de hauteur. Ils arrivent à la surface de l'eau à une vitesse de près de 100 km/h. Les eaux des Shetland sont incroyablement riches et attirent une grande variété d'animaux marins comme ce rorqual de Minke.
En route vers le pôle Nord, il y fait une escale. Les oiseaux retournent sur les falaises Dunst, qui abrite une des plus grandes colonies de fous de Bassan au monde. Comment ne pas se faire chiper le poisson qu'on vient de pêcher ?
Le plus simple, c'est de l'avaler et de le régurgiter une fois rentré au nid. Il faut dix semaines pour que le duvet de naissance des poussins fasse place à des plumes qui vont leur permettre de voler. Avec une envergure d'aile de près de deux mètres, Les adultes sont des as du parapente.
Les jeunes doivent renforcer leurs muscles avant de s'élancer dans le vide pour la première fois. Tout comme les loutrons poussés par leurs mères, les jeunes fous apprennent à être indépendants. Dans quelques mois, ils seront prêts à faire un voyage de plus de 4000 kilomètres vers l'Afrique.
L'été est aussi la saison des grands changements pour la famille loutre. Les petits ont un an. Le jeune mâle est presque plus grand que sa mère, mais le lien affectif qui était si fort entre la mère et son fils est en train de se rompre.
Elle ne le tolère plus à ses côtés, car dans quelques temps, elle aura une nouvelle famille. L'adolescent n'est pas prêt à quitter sa mère, mais il va y être forcé. Le mal résident est de retour.
Impossible pour lui d'accepter la présence de ce jeune concurrent potentiel. L'adolescent ne se laisse pas faire, mais il ne fait pas le poids face à son père. Pour rester en vie, il doit maintenant quitter sa famille.
La mère loutre n'a plus rien à apprendre à ses enfants. Sa mission est terminée. Elle a perdu un loutron, mais elle a réussi à mener les deux autres vers l'indépendance.
Sa fille est autonome mais restera proche d'elle toute sa vie. Le jeune mâle, lui, a encore du chemin à parcourir. Il a désormais un statut de nomade et doit trouver un nouveau territoire pour s'y établir.
Un vrai défi. Pas évident de trouver une parcelle disponible sur cette côte très prisée des familles. Il explore une résidence potentielle, mais les propriétaires ne sont pas loin.
C'est un moment difficile pour le loutron, le monde lui est devenu hostile. Dans sa quête de territoire, il est exposé à de nombreuses menaces. Il peut être attaqué.
il peut mourir de faim s'il ne parvient pas à pêcher, ou contre toute attente, il risque un accident de la route. Même si la densité de population humaine est faible dans les Shetland, les voitures sont un grand danger pour les jeunes mâles en vadrouille. Des dizaines d'entre eux périssent écrasés chaque année.
C'est la première cause de mortalité des loutres dans les îles. Heureusement, ce n'est pas le cas de notre loutron. S'il arrive à surmonter les obstacles sur sa route.
S'il trouve sa place, il aura un avenir et l'histoire recommencera. Il semble sur la bonne voie. Braeden continue à parcourir les côtes des îles Shetland à la recherche de ses rencontres magiques.
En partageant sa passion, il nous donne un petit aperçu de la vie des loutres, avec l'espoir que nous serons aussi fascinés que lui par ces magnifiques créatures sauvages et que nous continuerons à leur accorder une place discrète mais durable à nos côtés.