un “atlas de la souffrance humaine”. . .
Une souffrance très inégalement répartie : En gros, ce sont les pays les plus vulnérables (à cause de la pauvreté, de la faiblesse des infrastructures ou de la défaillance des gouvernements) qui seront les plus impactés (cyclones, sécheresses et autres évènements climatiques extrêmes), et ceci alors que ce sont justement eux qui sont les moins responsables historiquement des émissions de gaz à effet de serre. Au vu de ces multiples inégalités climatiques, ce qui saute aux yeux c’est l’importance de la question de la justice climatique, qui inclut l’enjeu du partage équitable des efforts pour le climat au niveau international. On en a parlé dans une précédente vidéo, où on a discuté différents principes de répartition (pollueur-payeur, bénéficiaire-payeur, et capacité à payer).
Or un partage équitable des efforts aujourd’hui… on en est très loin. Selon un rapport du Réseau Action Climat, pour faire sa juste part, la France devrait multiplier par 4 ses engagements de réduction de gaz à effet de serre. Et comme on le verra, pour les autres pays développés, c’est pas plus glorieux.
Et pourtant, cet objectif de justice climatique paraissait à portée de main il y a une trentaine d'années. Alors, comment en est-on arrivé là ? Qu'est-ce qui a foiré dans les négociations climatiques ?
Est-ce qu’on a passé 30 ans à faire du “blablabla” inutile ? Pourquoi n’a-t-on toujours pas pris la mesure de ces inégalités climatiques mondiales ? L'histoire des négociations climatiques est une histoire passionnante, dramatique, faite de rendez-vous manqués, de retournements de sort, et aussi de petites victoires inespérées.
Laissez-moi vous la raconter. L’histoire commence après la publication du 1er rapport du GIEC, en 1990. (mille-neuf-cent-quatre-vingt-dix) A cette époque, si on commence à voir l’ampleur du péril, l’optimisme règne.
En effet, avec l’effondrement de l’URSS, le contexte d’opposition entre les blocs de l’Est et de l’Ouest fait place à un regain du multilatéralisme sur la scène internationale. En outre, la diplomatie environnementale était déjà auréolée d’un succès récent. Vous vous souvenez du trou dans la couche d’ozone ?
Si on n’en parle plus beaucoup aujourd’hui, c’est parce que la situation est largement sous contrôle grâce aux vigoureuses mesures d’interdiction des gaz CFC prises suite au Protocole de Montréal de 1987, un traité adopté par l’ensemble des pays du monde (donc c’est le premier traité universel) Bien sûr, on se rend compte aujourd’hui que l’enjeu du changement climatique est à bien des égards autrement plus complexe que celui du trou dans la couche d’ozone. Mais quand même, tout ça montre bien que quand la communauté internationale coopère, elle est capable de résoudre efficacement des crises environnementales mondiales. C’est donc sur un fond d’espoir que la Sommet de la Terre de Rio se réunit en 1992.
En marge du sommet auquel participent presque tous les États au monde (172 gouvernements représentés), un “Forum Global” est organisé par des ONG, attirant 17. 000 visiteurs. A cette époque, tout paraît envisageable.
La Commission Européenne suggère une taxe harmonisée au niveau international, on parle d’objectifs contraignants de réduction d’émission, on évoque l’équité Nord-Sud… Très rapidement, parmi la coalition hétéroclite des pays en développement, les États insulaires des îles du Pacifique et de l’Océan Indien se démarquent, tant le réchauffement climatique est pour eux un péril existentiel. Et ces États deviendront les fers de lance de l’ambition et des revendications de justice climatique. Et le sommet de Rio accouchera d’un document très important, la Convention-cadre des Nations Unies sur les changements climatiques (la CCNUCC), qui fonde le processus des sommets annuels que nous connaissons aujourd’hui : les COP (“Conference Of the Parties”).
Et les revendications pour un juste partage des efforts semblent avoir été entendues à Rio : la Convention-Cadre est ainsi largement animée par une préoccupation pour la justice climatique, notant dès son préambule “Notant que la majeure partie des gaz à effet de serre émis dans le monde par le passé et à l'heure actuelle ont leur origine dans les pays développés”, et prenant acte de la vulnérabilité particulière et des besoins spéciaux des pays en développement. Et cette préoccupation de justice climatique est consacrée par le principe - d’apparence absconse - des “responsabilités communes mais différenciées” et des “capacités respectives” : Bon, on ne va pas se lancer dans l’exégèse de textes juridiques, (c’est pas le plus fun) mais l’idée générale c’est que tout le monde est responsable, mais que certains pays sont quand même plus responsables que d’autres, et surtout ont de plus grandes capacités de répondre au problème Donc une convention fondatrice qui déborde d’idéaux et de bonnes intentions, et qui souligne la centralité de la justice climatique, même si c’est au moyen d’un principe assez vague, laissant ouverte la question des critères précis du partage de l’effort. On refile la patate chaude à un traité à venir, et dont les négociations aboutiront quelques années plus tard lors de la COP 3, qui aura lieu à Kyoto.
La suite est un drame en deux temps, qui sera notamment marqué par la fâcheuse tendance d’un de ses protagonistes à tourner casaque… En arrivant à Kyoto, les négociateurs américains savent qu’ils sont coincés. A peine quelques mois avant la COP, le Sénat US avait adopté à l’unanimité la résolution Byrd-Hagel, du nom des sénateurs démocrates et républicains qui l’avaient introduite dans un graaand mouvement bipartisan :( Et cette résolution est très claire. Elle exclut toute signature américaine pour un traité, qui “entraînerait un préjudice grave pour l'économie des États-Unis”, ou qui imposerait des réductions d’émissions aux pays développés sans obligations similaires pour les pays en développement.
Je ne pense pas que le Sénat devrait soutenir un traité qui obligé seulement la moitié des pays c'est-à-dire les pays développés à endurer les coûts de réduire les émissions, alors que les pays en développement sont libres de polluer l'atmosphère, et ce faisant siphonner les industries américaines. Les données scientifiques sont non-concluantes et même contradictoires. les coûts économiques sont clairs et dévastateurs.
Or, sans l’accord de ⅔ des sénateurs, pas possible pour les États-Unis de ratifier le traité. Y a donc de quoi être un peu tendax. C’est pourquoi à son arrivée à Kyoto, le vice-président Al Gore n’appelle qu’à une stabilisation des émissions à leur niveau de 1990 (par comparaison l’Union Européenne revendiquait un objectif de réduction d’émissions de 15% des principaux gaz à effet de serre).
En outre, les États-Unis insistent pour que les pays en développement participent significativement aux efforts. Or ceux-ci refusent, opposant leur besoin de se développer, et que de toute façon ceux qui devraient faire des efforts ce sont d’abord les pays développés, puisqu’ils sont les principaux responsables des émissions de gaz à effet de serre depuis la Révolution industrielle. Ce qui est.
. . quand même pas faux.
On sent venir l'impasse. Le suspense est à son comble, et beaucoup d’observateurs se demandent si un accord pourra être conclu vu ces positions apparemment irréconciliables. Et c’est en dernière minute que les représentants Américains, faisant apparemment fi de l’opposition du Sénat, surprennent tout le monde en faisant volte-face sur la stabilisation des émissions et sur la participation des pays en développement.
Dès lors, les conditions sont là pour un accord, et un deal finalement trouvé sur un objectif - pas incroyable - de réduction par les pays développés de 5% de gaz à effets de serre par rapport à 1990. En échange de cet objectif chiffré qui faisait grincer les Américains, les Européens acceptent l’intégration de mécanismes de flexibilité basés sur un marché du carbone, pour faciliter l’atteinte par les pays de leurs objectifs de réduction d’émission. Donc comme le protocole de Montréal, le protocole de Kyoto suit une approche top-down, avec un traité qui fixe un quota global d’émissions et qui répartit des objectifs chiffrés entre pays.
On verra plus tard que cette approche sera sérieusement remise en cause… En ce qui concerne la justice climatique, le Protocole de Kyoto semble répondre à un souci d’équité puisqu’il adopte une approche distincte : seuls les pays développés, listés dans l’Annexe I, ont une obligation de réduire leurs émissions. D’ici 2012 ces pays doivent réduire collectivement leurs émissions de 5% par rapport à 1990, avec des objectifs de réduction différenciés selon les pays alors que les pays en développement, qu’on appellera “pays hors-Annexe I”, ne sont astreints à aucune limitation d’émissions de gaz à effet de serre afin de leur permettre de se développer économiquement. Bon ben, j’ai envie de dire, c’est déjà ça non ?
Sauf que vous savez bien que l’histoire ne s’arrête pas là. Et donc la bonne blague c’est que, comme on pouvait s’y attendre, le nouveau président des États-Unis fraîchement élu ne ratifie pas le Protocole de Kyoto. Suite à ce “léger” couac, tout le monde part du principe que le protocole de Kyoto est mort et enterré, puisque pour entrer en vigueur il devait être ratifié par “plus de 55 pays représentant plus de 55 % des émissions”.
. . Mais contre toute attente, l’Union Européenne prend le lead, et la diplomatie européenne parvient, moyennant des concessions généreuses à la Russie, au Canada et au Japon, à obtenir la ratification par suffisamment de pays pour sauver Kyoto.
Malheureusement, la conclusion principale c’est : tout ça pour ça. . .
En fin de compte, le protocole de Kyoto ne se révèlera pas très efficace pour faire baisser les émissions : D’abord, alors que les objectifs de réduction d’émissions n’étaient déjà pas fou-fous, certains pays ne parviendront à les tenir que grâce à des crises économiques, comme la chute de l’URSS ou à la crise financière de 2008 (qui entraîne évidemment une baisse des émissions). Ensuite, les mécanismes de flexibilité basés sur un marché du carbone, qui avaient été concédés aux Etats-Unis finalement pour rien, s’avèrent contreproductifs, avec un sacré effet pervers, le phénomène du “hot air”, suite à la chute de l’URSS. En effet, la Russie, dont l’objectif n’était que de maintenir son niveau d’émissions de 1990, voit ses émissions baisser de 40% en même temps que son économie s’effondre, et donc revend en masse ses crédits carbone excédentaires.
Du coup, c’est tout le marché du carbone qui s’effondre à son tour. La conséquence de ça, c’est que les états pourront facilement acheter leur conformité au traité en acquérant ces crédits carbones à bas prix, et sans devoir réaliser de véritables efforts de décarbonation. Et enfin, pour les états qui ne tiennent pas leurs objectifs, l’absence de sanctions effectives rend tout cela sans conséquence.
C’est le cas du Canada qui, dans les années 2000, développe massivement l’exploitation des sables bitumineux et dont les émissions nationales augmentent de près de 30%. Le traité prévoit bien des mesures pour les pays qui ne respectent pas leurs obligations, mais le Canada préfèrera tout simplement quitter le Protocole en 2012 plutôt que de devoir rendre les comptes. L’absence de coercition crédible est une des faiblesses récurrentes des traités climatiques, et des traités internationaux en général.
Et pour la justice climatique, ben l'interprétation qui en est faite dans le Protocole de Kyoto est particulièrement grossière, avec cette distinction binaire entre pays développés (“Annexe I”) et en développement (“hors-Annexe I”). Faute d’une règle claire d’attribution de la responsabilité, Kyoto affiche aussi une conception statique du partage équitable des efforts, fondée sur une photographie du monde en 1990. Mais le monde ne s’est pas arrêté de tourner, et comme on va le voir, cette photographie sera très vite dépassée par l’émergence d’une nouvelle grande puissance… A la fin des années 2000, le cadre de Kyoto paraît de plus en plus clairement dépassé.
En effet, la grande ligne de partage entre “pays développés” et “en développement” au cœur de l’accord apparaît clairement obsolète avec la montée en puissance des grands pays émergents (Brésil, Inde, Chine). Le cas le plus remarquable est celui de la Chine : alors qu’elle restait, pour le protocole de Kyoto, classée parmi les pays “en développement” (“hors Annexe I”), son PIB a été multiplié par 5 en une décennie, et elle est devenue le premier émetteur mondial de de gaz à effet de serre. Certes, de nombreux Chinois sont restés très pauvres, mais une partie significative de la population a accédé à un niveau de vie aisé, avec des revenus et des émissions semblables à ceux des Européens.
Un autre fait marquant de cette période, c’est l’élection en 2008 de Barack Obama comme président des États-Unis, qui promettait de sérieusement changer d’air : en tant que candidat, il s’était engagé en faveur d’ “une réponse mondiale au changement climatique incluant des engagements contraignants en matière de réduction des émissions”, ravivant l’espoir d’un retour des États-Unis dans le processus de Kyoto. Dès lors, les partisans de la justice climatique ont leurs regards braqués sur la COP 15 qui se tient à Copenhague en 2009 et dont doit émerger le traité qui succèdera à Kyoto. Ce nouveau traité doit réunir pour la première fois tous les pays du monde, avec l’entrée des pays émergents et en développement dans la dynamique de réduction des émissions.
Le Brésil de Lula, qui pourtant n’était pas visé par les obligations de réductions sous Kyoto, arrive à Copenhague avec un des objectifs les plus ambitieux : de 36 à 38% de réductions d’émissions pour 2020. La Chine (dirigée alors par Hu Jintao) se présente comme une puissance responsable investissant massivement dans les énergies vertes, et promet une “réduction notable” de l’intensité carbone de son économie (Aykut & Dahan, chap. 7) Les attentes sont donc énormes et les ONG sont particulièrement mobilisées autour de l’événement, qui offre l’occasion d’intégrer le souci de justice climatique dans un traité d’ampleur mondiale.
Les ONG et les médias font donc monter la hype. La veille de l’ouverture de la COP, un éditorial publié dans 56 journaux à travers le monde nous fait le coup de la COP de la dernière chance, avertissant que c’est dans les “douze prochains jours que se détermineront nos chances de [. .
. ] maîtriser [le changement climatique] (Le Monde, cité par Aykut & Dahan). De nombreux chefs d’Etats, politiques et célébrités sont présents, comme le gouverneur de Californie, Arnold Schwarzenegger, qui fait des blagues : "I'll be back" Toutefois, derrière ces motifs d’espoir, il y a de quoi se sentir inquiet.
Avant la conférence, il était apparu assez clairement que l’Administration Obama ne rejoindrait pas l’accord de Kyoto, et était plutôt sceptique face à l’approche top-down d’un traité international fixant des objectifs à tous les pays. Et à Copenhague Obama est surtout préoccupé par la politique intérieure américaine et la sécurisation de son électorat. Et donc, la conférence de Copenhague est marquée par des négociations très tendues, notamment autour du juste partage des efforts climatiques.
Mais les positions diamétralement opposées des superpuissances chinoise et américaine semblent conduire à une impasse : alors que la Chine insiste sur la notion de responsabilité historique pour demander que les États-Unis prennent les devants, ces-derniers mettent en avant les émissions actuelles du désormais premier émetteur mondial et conditionnent leur engagement à celui de la Chine. L’affrontement diplomatique de ces deux géants condamne la conclusion d’un accord sur le partage de l’effort. A côté de ça, l’Europe se montre assez en retrait, et peine à défendre les acquis de Kyoto… Au final en lieu et place du grand traité attendu pour succéder au Protocole de Kyoto, la COP n’aboutit qu’à un document de trois pages élaborée dans les dernières heures de la conférence, une déclaration d’intention bien loin des positions plus ambitieuses défendues par les pays les plus vulnérables et l’Union Européenne.
Que contient cet accord de Copenhague ? La consécration pour la première fois de l’objectif de limitation du réchauffement à 2°C par rapport à l’ère préindustrielle, un objectif aux bases scientifiques peu claires mais qui présente une certaine force en termes de communication. Les pays développés sortent de leur chapeau la promesse des 100 milliards de $ par an un chiffre rond basé sur pas grand chose, destinés à financer l’atténuation et l’adaptation dans les pays en développement.
On verra où en est cette promesse aujourd’hui. Mais la grosse déception, c’est que cet accord qui devait à l’origine suppléer aux faiblesses du protocole de Kyoto, n’est finalement assorti d’aucun calendrier, d’aucun objectif de réduction d’émissions. En ce sens, Copenhague est un moment charnière qui préfigure l’abandon de l’approche top-down de partage de l’effort.
Après Copenhague, la désillusion et la démobilisation seront d’autant plus grande que l’espoir avait été intense. Par la suite, à chaque nouvelle COP, c’est l’immobilisme qui l’emporte, en grande partie parce que les pays producteurs et les industries fossiles parviennent à trouver une coalition de blocage. Les négociations climatiques restent en état léthargique, et semblent ne pas parvenir à se remettre de ce qu’on appelle désormais “l’échec de Copenhague”.
Mais ce n’est toujours pas la fin de l’histoire. Quelques années plus tard, on sent une nouvelle dynamique. A la COP de Durban, il avait été décidé que les termes d’un nouveau traité devant succéder à Kyoto, seraient fixés avant la fin 2015.
La discussion de ce nouveau traité est donc mise à l’agenda de la COP21. C’est à Paris qu’aura lieu cette COP de tous les espoirs. Celle-ci est censée sceller un changement de paradigme.
Après l’échec de l’approche top-down soutenue par les Européens, c’est l’approche bottom-up des engagements volontaires par les Etats qui a le vent en poupe. Plutôt que de chercher un accord entre tous les états sur un partage des responsabilités, l’idée est que les États déterminent eux-mêmes leurs engagements et les annoncent publiquement. Le 13 novembre, plusieurs attentats sanglants endeuillent Paris.
Ce contexte laissera des traces, et les mesures sécuritaires très strictes comme l’interdiction de manifester et même des assignations à résidence, suscitent le malaise et la colère chez les activistes et ONG. Mais les autorités décident de maintenir la tenue de la COP qui débutera fin du mois au Bourget. Les visiteurs sont accueillis au Bourget par des animaux en plastique “recyclable”.
Cette fois-ci c’est plus de 150 chefs d’état qui répondent présents, encore plus qu’à Copenhague. Tout le monde est là : Al Gore, Sean Penn, Robert Redford, Schwarzie, qui fait toujours des blagues ! … “Ça va être la COP de l’action.
C’est clair, c’est net”. Parmi les points de tension, il y a l’objectif des 100 milliards de financement pour les pays du Sud qui avait été promis à Copenhague, mais les pays développés rechignent. Il y a également la question de l’objectif à long terme de limitation du réchauffement : faut-il viser “sous 2°”, “bien en-dessous de 2°” ?
Ou bien faut-il être plus ambitieux, et viser “sous 1,5°”, comme le demandent les petits États insulaires pour qui 2°C de réchauffement signe déjà leur disparition ? L'accord est finalement conclu le 12 décembre 2015, et la COP s'achève sous les vivas et sur le coup de marteau de dessin animé de Laurent Fabius. L’Accord de Paris consacre l’approche volontaire pour les réductions d’émissions : chaque pays détermine librement, et communique ses engagements de réductions, ses Contributions Nationalement Déterminées (NDCs).
Celles-ci doivent être revues à la hausse tous les cinq ans, au “niveau d'ambition le plus élevé possible”. Mais le traité n’impose aucune obligation, et bien sûr aucune sanction en cas de non-respect de ses engagements : on compte sur la pression du “name and shame” pour inciter les États à respecter leurs promesses. Pour le reste, l’Accord fixe quand même plusieurs grands objectifs communs : Un objectif de limitation du réchauffement : les pays les plus vulnérables parviennent à arracher de haute lutte la formulation de compromis “nettement en dessous de 2 °C” et “en poursuivant l’action menée pour limiter l’élévation de la température à 1,5°”.
L’objectif de 100 milliards de dollars par an d’aide aux pays en développement est également repris et étendu jusqu’en 2025. Évidemment aucune règle de partage des efforts ni de répartition n’est précisée… Enfin, après l’adaptation, la notion de “pertes et préjudices” s’impose comme troisième pilier des politiques climatiques, à côté de l’atténuation et de l’adaptation. Il s’agit donc de remédier aux dégâts qu’on ne pourra pas empêcher.
Et vu le retard pris dans la lutte contre le réchauffement, on risque bien d’en parler de plus en plus dans les années à venir… On sait qu’un an plus tard, les Etats-Unis, montreront leur amour du comique de répétition, en élisant un nouveau président qui décidera de sortir de l’accord de Paris qui pourtant ne lui imposait pas grand-chose. Malgré cette nouvelle frayeur cette décision n’empêchera pas l’entrée en vigueur de l’accord, et cette “sortie” finira par être annulée par son successeur Joe Biden le jour même de son investiture. L’Accord de Paris a été largement salué comme une avancée historique.
Et c’est vrai que ça faisait des années qu’on piétinait à trouver un accord pour succéder à Kyoto, et que parvenir à mettre d’accord 195 États pour relancer la machine est un sacré succès diplomatique. Toutefois, pour y parvenir, il faut bien voir ce que les États ont sacrifié : “C’est au nom de la justice climatique que je m’exprime aujourd’hui devant vous” Mouais. L’Accord de Paris, c’est surtout un renoncement à une certaine idée de la justice climatique.
Bien que le texte continue de faire référence aux grands principes liés à l’équité, l’Accord de Paris abandonne l'idée de formaliser dans un traité un partage équitable des efforts pour le climat, puisqu’avec l'approche bottom-up, chaque État reste libre de fixer chacun les objectifs de réduction d’émission qu’il désire. Qu'en est-il du coup de l’efficacité de cette approche bottom-up ? Les engagements volontaires pris jusqu’ici par les États sont-ils conformes à ce que la justice climatique requiert ?
En 2015, à l’occasion de la COP 21, un ensemble d’ONG a publié un rapport cherchant à évaluer les engagements nationaux à partir d’une certaine conception de l’équité, combinant responsabilité historique et capacité contributive, c’est-à-dire le principe du pollueur-payeur et le principe de capacité à payer. Et voici leur conclusion, basée sur les engagements nationaux mis à jour pour la COP de Glasgow en 2021 : Sur ce graphe, vous voyez en rouge les engagement nationaux (NDC) pour 2030, représentés en Tonnes de réduction de gaz à effet de serre *par habitant*, et en vert une fourchette haute et basse de ce que serait leur juste part. Et on voit que les engagements des pays développés sont bien loin de ce qui serait leur juste part de réduction d’émissions par habitant.
Les engagements des États-Unis sont entre 3,5 et 2,5 fois inférieurs à leur juste part ; le Japon : 15 fois inférieurs ; l’Union Européenne : 3,5 fois inférieurs. A l’inverse, des petits pays en développements comme les îles Marshall, menacées par la montée des eaux, s’engagent à faire 10 fois plus que ce que serait leur juste part. Bien sûr, ce n’est qu’une façon parmi d’autres d’évaluer le partage équitable de l’effort climatique, et on peut critiquer la méthodo ou les choix éthiques sous-jacents.
Mais l’exercice est quand même intéressant. De plus, les fameux 100 milliards de dollars annuels de finance climatique n’ont toujours pas été honorés et la réalité des chiffres avancés par les pays développés sont contestés. Tout ça alors que 100 milliards au niveau mondial, c’est vraiment pas grand chose.
Par comparaison, les plans de relance adoptés par l’UE et les États-Unis suite à la crise du Covid, engagent des montants de respectivement 2000 et 1900 milliards de dollars. Donc surprise ! Les engagements des États ne sont pas du tout alignés avec la justice climatique.
Mais même si la distribution des efforts est inéquitable, ces derniers vont-ils au moins globalement dans la bonne voie ? Est-ce que ces engagements nationaux sont de nature à éviter un changement climatique dangereux ? D’abord l’objectif de 1,5°C paraît de plus en plus hors de portée, considérant que nous sommes déjà aujourd'hui à 1,2°C de réchauffement.
Et concernant l’objectif de 2°C, d’après une étude récente, les engagements actuels des pays, s’ils sont implémentés entièrement et à temps, pourraient permettre de limiter le réchauffement à 2°C. Avant cela, même les engagements des états nous faisaient aller bien au-dessus de 2°C. Mais d’un autre côté, cette évolution est surtout dûe à l’inflation des engagements de neutralité carbone.
Et il faut rappeler qu’il s’agit là de promesses. Et je ne vous en voudrai pas si vous prenez ces promesses avec quelques pincettes… Car jusqu’ici, on a toujours observé un fossé béant entre les engagements et les politiques effectivement menées. Rappelons que 2°C c’est déjà très grave, que jusqu’ici on est encore jamais arrivé à faire baisser durablement les émissions mondiales, et que selon le Climate Action Tracker, les politiques et actions actuellement menées nous dirigent plutôt vers un monde avec un réchauffement catastrophique de 2,7°C.
On le voit, l’histoire de la justice climatique, de Rio à Kyoto, et de Copenhague à Paris, est constellée d’opportunités manquées. Mais cette histoire nous rappelle également que ce qui paraît politiquement impossible aujourd’hui ne l’était pas forcément hier, et qu’il convient de ne pas laisser borner l’ambition climatique par les contingences du moment. L’accord de Paris n’est pas la fin de l’histoire, et ne doit pas empêcher de réfléchir à d’autres méthodes pour garantir l’effectivité des réductions d’émissions, et assurer un juste partage des efforts.
Mais comment expliquer cet échec des négociations climatiques à prendre des mesures à la hauteur de l’urgence ? Selon certains auteurs, la cause de cet échec est justement à trouver dans les revendications de justice climatique, un idéal impraticable selon eux, et qui aurait trop longtemps entravé les négociations climatiques Ont-ils raison ? Est-ce que la lutte contre le changement climatique peut concilier justice et efficacité, ou bien faut-il nécessairement abandonner l'un pour avoir l'autre ?
C'est ce que nous verrons dans la prochaine vidéo, qui s’affichera ici : Comme d'habitude la vidéo n'est pas encore prête, en attendant je vous mets la précédente vidéo sur la justice climatique. Merci à mes tipeurs pour leur précieux soutien (je vous invite à faire un tour sur uTip si vous voulez aider à pérenniser la chaîne), merci à Pierre André pour sa collaboration à l’écriture de cette vidéo, et merci également à l’UCLouvain pour son soutien.