Amis humains et humaines, bonjour. Certains spectateurs avisés ont cru comprendre que la petite fable sur les Overlords que j'ai publiée il y a quelques mois avait pour but de vous faire réfléchir non pas aux raffinements de la gastronomie extraterrestre, mais surtout à notre traitement actuel des animaux, et de façon plus générale à l'idée de spécisme. C'est une interprétation un peu tirée par les cheveux, franchement : moi je voulais juste raconter une histoire de SF rigolote avec un alien vert (bientôt on va me dire que Starship Trooper ça parle de fascisme en fait, et puis quoi
encore ?) Mais bon si ça peut vous faire plaisir, discutons donc un peu de spécisme et d'antispécisme. Alors, l'antispécisme, je me suis renseigné vite fait, et apparemment c'est une imposture et c'est très dangereux vu que c'est un projet fou d'extinction de l'homme. Eh oui. - Oui, du moins, si l’on en croit les mauvais livres de journalistes Comme Ariane Nicolas ou de Paul Sugy. Mais j'avais cru comprendre que c'est une chaîne de philosophie ici. Tu t’intéresserais pas plutôt à ce qu’en disent les philosophes ? Bon ok, si on a l'idée saugrenue de lire les philosophes qui
se sont penchés sur la question de l'antispécisme (peut-être qu'ils sont mieux placés pour en parler, allez savoir), le son de cloche est assez différent, en effet. Merci pour ce rappel, Philoxime, confrère youtuber et philosophe. - Mais de rien, cher confrère. Justement j'ai lu récemment un bouquin génial qui s’appelle Zoopolis, et c’est une utopie passionnant parce qu'elle pose plein de questions non seulement sur… Mais oui je connais Zoopolis, c'est le truc avec le renard et le lapin. Et oui c'est vrai que c'est un film intéressant, même si je trouve aussi assez problématique sa façon de renforcer
les stéréotypes animaux. Tous les paresseux ne sont pas paresseux. #NotAllSloths. Bref. Parlons de choses sérieuses, s'il vous plaît. Pour comprendre l'antispécisme il faut d'abord s'entendre sur le spécisme auquel il s'oppose, et c'est loin d'être aussi simple qu'on pourrait le croire. Dans cette vidéo donc, on va se demander déjà qu'est-ce que c'est exactement que ça, le spécisme, et en quoi on peut dire qu'on vit dans une société spéciste. Après quoi on va se demander si c'est vraiment un problème d'un point de vue moral, ou si au contraire le spécisme, correctement compris, peut être moralement justifié. Et
ce sera déjà bien pour une vidéo, vous pourrez aller voir Zoopolis ensuite si ça vous chante. - Haha très amusant, très amusant. Est-ce qu'on pourrait se concentrer ? - Non mais Zoopolis c'est pas du tout ça : c'est un essai de philosophie politique écrit par Sue Donaldson et Will Kymlicka, et justement la thèse centrale du livre c'est de remettre en cause fondamentalement… On résume parfois les choses en disant : le spécisme, c'est l'équivalent du racisme ou Du sexisme, sauf qu'au lieu de la discrimination sur la base de la couleur de la peau ou du genre,
il s'agit de discrimination sur la base de l'appartenance à une espèce. C'est du racisme de l'espèce, quoi. Et effectivement Richard Ryder qui a introduit ce terme et plus tard Peter Singer qui l'a popularisé l'ont fait avec la volonté explicite de dresser un parallèle avec le sexisme ou le racisme. Mais il me semble que c'est une façon de présenter les choses qui, pour frappante qu'elle soit, a le tort de prêter à confusion, parce qu'elle suggère l'idée que les antispécistes seraient des sortes de suffragettes des animaux ; et donc, de la même façon que les femmes réclament
des droits égaux et un traitement égal dans la société, les antispécistes réclameraient la même égalité stricte pour les animaux. Or on se demande bien ce qu'une poule pourrait faire du droit de vote, ou ce qu'un cochon gagnerait à pouvoir ouvrir un compte en banque. Il est donc parfaitement ridicule d'être antispéciste et de promouvoir cette égalité stricte avec les animaux. - Enfin c'est ridicule ! - Mais pourquoi c'est ridicule ? Et oui, c'est parfaitement ridicule, mais justement ce n'est pas ça l'antispécisme, en fait. Donc méfions-nous de ce parallèle avec le sexisme et le racisme qui peut
nourrir ce genre de caricature inadéquate. On doit plutôt définir le spécisme comme le fait de traiter des intérêts SIMILAIRES d'une façon différente en fonction de l'espèce. Autrement dit, si les membres de deux espèces ont un intérêt similaire à X, alors il est spéciste de privilégier systématiquement cet intérêt à X chez les individus d'une espèce plutôt que d'une autre. Notez que vous pourriez parfaitement remplacer "espèce" par "race" ou "sexe" dans cette phrase et ça donnerait une définition assez adéquate du racisme ou du sexisme : donc le parallèle tenait bien la route de ce point de vue.
Mais cette formulation particulière insiste sur le fait qu'il doit y avoir des intérêts similaires entre les membres des deux groupes discriminés. Qu'il y ait des intérêts similaires tombe sous le sens quand il s'agit de différents groupes humains bien sûr, mais c'est beaucoup moins évident quand on parle d'animaux en général. Insister sur ce point permet ainsi de comprendre pourquoi être antispéciste n'implique pas de réclamer exactement les mêmes droits et le même traitement pour tous les animaux, humains et non humains : tout dépend des points sur lesquels leurs intérêts sont similaires aux nôtres. Clairement, un cochon n'a
pas le même intérêt qu'un être humain à disposer du droit de vote ou de la liberté de culte ; sur ces points, il n'y a rien de spéciste a priori à ne pas traiter les humains et les cochons de la même façon. Par contre, un cochon est capable de souffrir, d'éprouver des expériences de douleurs, et son intérêt à ne pas subir de telles expériences, en tant que tel, semble similaire au nôtre, comme il était similaire à celui des Overlords, nos maîtres extraterrestres, dans ma petite fiction gastronomique. Et généralement c'est ça le principal intérêt similaire sur
lequel la plupart des philosophes se concentrent quand ils parlent d'antispécisme : l'intérêt à ne pas souffrir. (Particulièrement quand ces souffrances pourraient être aisément évitées.) - Comme le disait déjà le philosophe utilitariste Jeremy Bentham, il y a plus de deux siècles : "La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? Ni : peuvent-ils parler ? Mais bien : peuvent-ils souffrir ?" Toujours à la ramener avec des citations, les philosophes... L'utilitarisme, pour rappel, c'est une philosophie morale qui vise la maximisation du bien-être agrégé (c'est-à-dire l'ensemble des bien-êtres individuels) et Bentham, en utilitariste cohérent, ne voyant pas de raison
de prendre en compte seulement le bien-être humain dans le calcul de ce bien-être agrégé, estimait que les torts causés aux autres animaux devaient être pris en considération d'un point de vue moral (ce qui était assez difficile à faire entendre à une Époque où les bobos vegans ne couraient pas trop les rues, c'est plutôt précurseur) ; à ce titre, on peut considérer Bentham comme l'un des premiers antispécistes. - Et j'ajoute qu'à côté de ces antispécistes utilitaristes, il y a aussi d'autres approches, comme les justifications déontologiques avec des auteurs comme Tom Regan défendant les droits des animaux
en tant que droit naturel d'inspiration kantienne. Et il y a même des approches libérale-égalitaristes comme celles développées par les auteurs de Zoopolis. - Parce qu'ici, c'est Zootopie, où chacun peut devenir ce qu'il veut. Non mais je sais pas ce qu'il a avec ce film, franchement… Bref, dans tous les cas, l'idée centrale sur laquelle à peu près tous les auteurs antispécistes sont d'accord reste la suivante : tout être capable de souffrir de la même façon que nous a, en tant que tel, le même intérêt à ne pas souffrir. Une douleur est une douleur, peu importe que
ce soit un humain, un Overlord ou un cochon qui l'éprouve. Et le spécisme réside dans le fait de ne pas traiter de la même façon ces intérêts similaires en fonction de l'espèce à laquelle on appartient. D'où la formulation de mon être humain pour défendre son droit à ne pas être élevés en batterie par les Overlords : - L'espèce ne devrait pas être un critère pertinent pour la considération morale d'un même intérêt à ne pas souffrir. Alors, peut-être que l'Overlord a tort de rire à gorge déployée devant cette bêtise (ou plutôt cette humanise), mais il a
au moins raison de souligner que nous autres humains sommes bien mal placés pour lui faire la leçon sur ce point vu que nous vivons dans des sociétés qui ne respectent pas du tout ce principe. En effet, nos sociétés sont extrêmement spécistes. - Vous savez un animal, il peut se reproduire, il peut manger, c'est tout, je veux dire on va limiter quand même les choses. C'est quoi le bien-être animal ? - De temps en temps, J'en prends un, je le tue, je le plume, je le vide et on le mange. Prenons un premier exemple. Alors que
les chiens et les cochons sont des animaux intelligents et sociables, qu'ils ont globalement des intérêts similaires, notamment celui de ne pas souffrir, l'idée de traiter les chiens comme nous traitons actuellement les cochons soulèverait des torrents d'indignation. L'écrasante majorité des cochons en France sont élevés par milliers entassés les uns contre les autres avant d'être abattus pour la consommation de leur viande ; et même jusqu'à très très récemment (jusqu'au début de l'année 2022 en fait) on castrait encore les porcelets à vif. Oui, en France, la loi vient de changer au début de l'année 2022. C'est dire d'où
on part. Or, il va sans dire qu'on ne peut pas en faire autant avec des petits chiens trop mignons. Ça vous dirait de les élever en masse pour en faire du bacon ou un steak tartare ? Non. De fait, c'est interdit. Et on peut se demander : pourquoi ? Pourquoi Des intérêts aussi clairement similaires entre animaux similaires sont traités de façon tellement différentes ? C'est un exemple, parmi d'autres, de spécisme. Alors certains ici pourraient être tentés de jouer les gros bras nihilistes et de dire : "Non mais ok, c'est vrai après tout, on a tort
de se laisser choquer à l'idée d'élever des chiens et des chats dans les mêmes conditions que les porcs pour en faire des nuggets félins ou du bacon canin, pourquoi pas ? Qui suis-je pour juger ? En tout cas, je ne serai pas spéciste sur ce point : chien, chats, lapins, cochons, tout le monde en rangs serrés à l'abattoir, ça me choque pas." C'est ça être un vrai bonhomme : aimer la viande au point de bouffer son chien. - Je les bichonne, je les vois naître, et de temps en temps, j'en prends un, je le tue,
je le vide et on le mange. - Oui mais ça... - C'est juste pareil... - Oui, évidemment... C'est moi qui suis ridicule. Mais cette position est plus difficile à tenir quand on se met à comparer les intérêts des animaux à ne pas souffrir et l'intérêt similaire des humains. Considérez l'ensemble des souffrances qui sont infligées à un animal dans un élevage intensif, de la naissance à l'abattoir. (Alors petite parenthèse ici. Je sais que là certains vont dire : "non mais d'accord l'élevage intensif c'est pas bien mais il n'y a pas que ça justement. Quand même les
vaches dans les prés elles ont l'air super chill, moi je vous jure je mange que de la viande que mon boucher a abattu avec amour les yeux dans les yeux, tout ça tout ça".) Bon ok, c'est super pour toi et pour ton boucher (même si bon… ces idées relatives à la "viande heureuse" sont déjà largement critiquées dans la littérature antispéciste en fait), mais quoi qu'il en soit on s'en fiche parce que ce n'est juste pas pertinent quand on veut parler du sort des animaux d'élevage en général. Ou si vous voulez c'est aussi pertinent que d'illustrer
le sort de l'humanité en ne parlant que des gagnants Du loto multimillionnaires : pour parler de la réalité vécue par une certaine population, on ne devrait pas prendre l'image de la meilleure partie de la vie des 0,01% les mieux lotis dans cette population, non ? Or c'est exactement ça, une vache dans un pré rapportée au total des animaux d'élevage aujourd'hui. Donc, mettons de côté ces vaches, et parlons de ce qui fait la réalité de l'écrasante majorité des animaux élevés par les humains de nos jours : des élevages intensifs, oui. En France par exemple, qui n'est
pas le pire des élèves, ça représente quand même au moins 80% des animaux. Vous vous plaisez peut-être à croire le contraire mais si vous mangez régulièrement de la viande et que vous ne faites pas extrêmement attention d'où elle est issue, il est très probable que vous mangiez régulièrement de la viande issue d'élevage intensif, oui. Bref. Considérez donc l'ensemble des souffrances qui sont infligées à un animal dans un élevage intensif depuis sa naissance jusqu'à sa mort, et songez que cette somme de souffrance serait justifiée, essentiellement, Par ceci qu'elle permet de produire à l'arrivée une certaine quantité
de viande. Supposez ensuite qu'on inflige une somme de souffrances similaires à un enfant humain qui n'a rien demandé (même sans le tuer à la fin, et en admettant qu'il en oublie tout ensuite, comme ça on considère bien seulement la somme de souffrance physique qui peut être comparable), et supposez que tout ce que vous retirez de l'infliction de ces souffrance à cet enfant c'est, de la même façon, une certaine quantité de viande à consommer. Disons qu'on l'obtient par un procédé ingénieux, un convertisseur de souffrance en viande. Bref, peu importe. La question importante, c'est : est-ce que
ce produit final de viande serait suffisant pour justifier ces souffrances ? Est-ce qu'on pourrait se dire : "d'accord, il a bien morflé le gamin pendant des mois, mais bon à la fin ça produit quand même une belle quantité de bidoche et on va pouvoir se faire un bon barbecue avec ça, et ça, bah ça valait le coup quand même !" Bah, non. Prenons un exemple encore plus précis pour rendre ça concret. Savez-vous qu'on coupe la queue de pas mal d'animaux d'élevage (sans anesthésie bien sûr, sinon c'est pas amusant) ? En particulier en France on le
fait presque systématiquement chez les porcelets. C'est pour éviter qu'ils se blessent en se mordant la queue entre eux plus tard, donc c'est "pour leur bien". Sauf que si les cochons développent ce comportement, c'est parce qu'ils sont élevés dans des élevages intensifs où, bizarrement, ils tendent à devenir agressifs les uns envers les autres. (Imaginez vivre dans le RER B à l'heure de pointe 24h/24, ça pourrait rendre agressif à force, je dis pas.) D'ailleurs c'est pour le même genre de raison qu'on coupe à vif le bec des volailles, si vous l'ignoriez, grâce à cette charmante petite machine.
Donc certes on a arrêté de castrer les porcs à vif depuis le début de l'année 2022 en France (bravo le pays des lumières) mais on continue de couper allègrement sans anesthésie d'autres parties de leur corps Pour la seule raison de rendre un peu plus facile leur élevage dans les pires conditions. Apparemment, beaucoup voire la majorité des éleveurs ont tendance à croire que ces amputations à vif ne sont pas ou peu douloureuses, mais ils sont bien les seuls à le penser. Quand une étude s'est penchée, sur l'effet de l'amputation à vif de la queue de cinquante
chiots, on a découvert, ô stupéfaction, que ces petits animaux trop choupis font état de hurlements au moment de l'amputation, "ce qui établit le caractère douloureux de l'acte". On en apprend tous les jours décidément. En tant que douleur physique, il y a pas de raison de penser que celle infligée à un chiot ou un porcelet à qui on coupe la queue sans anesthésie serait très différente de celle d'un bébé ou un enfant à qui on ferait subir un traitement similaire. (Bon ok on peut pas couper la queue d'un bébé, faute de queue, mais disons couper un
doigt de pied à vif, par exemple. Juste le gros orteil, là.) Supposez que vous coupiez comme ça le gros orteil d'un bébé ou d'un enfant qui n'a rien demandé (et qui Vraisemblablement fera l'expérience d'une certaine douleur ce faisant). Qu'est-ce qui pourrait le justifier ? Notez que certaines choses pourraient le justifier. Par exemple si, pour une obscure raison, c'était le seul moyen de lui sauver la vie, ça serait justifié. Ou si lui couper l'orteil permettait de sauver la vie d'autres personnes (oui parce que c'est un orteil qui a des pouvoirs magiques mais seulement quand il est
coupé à vif, allez savoir pourquoi), là aussi, ça pourrait se défendre d'un point de vue moral. Ce serait un dilemme moral, en tout cas. Mais si votre justification c'est juste : "Bah comme ça on pourra se faire un super barbecue avec des amis, et c'est vraiment délicieux" même en supposant que son orteil se transforme magiquement en dix kilos de barbaque virile et appétissante, je pense pas que vous considéreriez que c'est légitime. Il n'y a juste pas de dilemme, là. Mettre en rapport le tort qui est causé à l'enfant et ce gain dérisoire de bidoche semble
en soi complètement choquant. Ou alors il faudrait vraiment qu'obtenir de telles quantités De viande par le sacrifice à vif des orteils des enfants soit carrément une question de survie pour l'espèce humaine, ce qui n'est clairement pas le cas de nos jours : je doute que dans le futur on considère que la consommation de viande en ce début de 21e siècle dans les pays développés relevait d'une nécessité de santé, tout au contraire (surtout si on considère par ailleurs ce que ça implique en coût environnemental et en risques sanitaires). Alors je sais qu'à chaque fois que je
dis des choses pareilles il y en a pour objecter : "mais quand même, on est omnivore depuis la nuit des temps, tandis les vegans ont besoin de se supplémenter en vitamine B12, c'est bien la preuve que c'est pas un mode de vie naturel et qu'on ne peut pas vraiment se passer de viande". Et bon… si vous tenez à faire reposer votre défense du carnisme sur la supposée nécessité vitale de la vraie viande d'animal mort, très bien, vous faites tenir votre argumentation sur la prémisse la plus fragile et réfutable qui soit, donc je vous en prie,
continuez. - Non, merci. J'ai besoin de vitamines, moi. En somme, l'intérêt à ne pas souffrir du porcelet à qui on coupe la queue et de l'enfant à qui on coupe l'orteil, bien que similaires en tant qu'intérêt à ne pas souffrir, ne sont pas du tout traités de la même façon. On sacrifie le premier en masse pour satisfaire un plaisir dispensable sans y voir de problème moral particulier ; tandis qu'on ne serait pas prêt à sacrifier le second pour un gain sans importance : on lui prête une importance morale très forte. Ainsi, sur ce point et
sur bien d'autres encore, des intérêts similaires entre les humains et les autres animaux ne sont pas traités de façon similaire (à l'avantage de l'humain évidemment). En cela, nos sociétés où environ 100 milliards d'animaux d'élevage, et principalement d'élevage intensif, sont abattus chaque année, sont des sociétés spécistes, et le sont à une échelle monumentale. - Chaque année, nous tuons et mangeons tellement d'animaux que si on les empilaient les uns sur les autres, ils toucheraient la Lune. Aller-retour. Quarante fois. - Ca fait beaucoup là, non ? Il faut prendre la mesure de ce que 100 milliards d'animaux signifient
: c'est vertigineux comme chiffre, c'est à peu près autant que le nombre total estimé d'être humains ayant jamais vécu sur Terre. Oui, on élève et tue chaque année plus d'animaux qu'il n'y a eu d'humains durant toute l'histoire (et je ne compte là que les animaux terrestres d'élevage - si on ajoute le produit de la pêche on peut encore multiplier ce chiffre par dix au moins). Si chacun de ces centaines de milliard d'actes posait même le plus microscopique problème moral, leur somme totale constituerait une catastrophe morale dont les proportions dépassent tout ce qu'on a jamais connu
; c'est assez écrasant au fond, oui. Et c'est sans doute l'une des raisons pour lesquelles on a très envie de se dire : "Non, ça doit pas être si grave quand même." - Vous savez un animal, il peut se reproduire, il peut manger, c'est tout. C'est quoi le bien-être animal ? Mais justement, la question qu'on doit se poser maintenant c'est : cela pose-t-il vraiment un problème moral ? D'accord, nous sommes spécistes, nous ne traitons pas de la même façon les intérêts des animaux similaires à nos intérêts, mais qui nous dit que ce n'est pas en
toute légitimité ? D'accord, les porcelets à qui on coupe la queue souffrent de la même façon que nous souffririons en nous faisant couper à vif un orteil, mais nous seuls sommes vraiment dignes de considération morale parce que nous sommes humains, et pas eux, voilà tout. La différence entre les humains et les autres animaux justifie cette différence de traitement d'intérêts similaires. Le spécisme existe, certes, mais il est moralement légitime. - Nous vous sommes tellement moralement supérieurs que nous n'avons aucune obligation morale envers vous. C'est tout à fait logique. Mais d'où pourrait venir cette légitimité morale du
spécisme ? Il faut bien la justifier. Vous pourriez éventuellement dire que c'est une vérité évidente qui ne mérite aucune Justification : appartenir à l'espèce humaine donne un statut moral incomparablement supérieur parce que c'est l'espèce humaine, voilà tout, mais ça semble tout de même assez léger pour justifier les mauvais traitements qu'on inflige à une centaine de milliards d'animaux par an. Une telle échelle et un tel écart de traitement entre les intérêts similaires des humains et des autres animaux, ça mérite tout de même une justification un peu plus solide que "c'est comme ça parce que c'est comme
ça et arrêtez de nous emmerdez, bande de vegans". - Oui, puisqu'on a tout le temps fait comme ça... Une façon déjà un peu plus subtile de défendre les choses serait de dire que chaque espèce est, de son propre point de vue, légitime à favoriser les intérêts de sa propre espèce. Les humains seraient donc légitimes à favoriser les intérêts humains, comme les Overlords à favoriser leur intérêt d'Overlord. Il n'y a pas de priorité morale absolue de l'un ou l'autre, seulement une priorité relative à chaque agent. En somme, chaque espèce doit favoriser les siens, Un peu comme
on s'occupe en priorité des membres de sa propre famille ou de ses proches. Certes, il y a des philosophes, notamment les utilitaristes, qui refusent de reconnaître la légitimité de ces obligations spéciales, mais ils sont plutôt isolés sur ce point : l'idée d'un devoir moral plus fort à l'égard de nos proches (des membres de notre cercle familial typiquement) est plutôt intuitive et très acceptée en philosophie morale. On pourrait ainsi en tirer une défense du spécisme comme un favoritisme de l'espèce : en gros, de la même façon qu'il est perçu comme normal de favoriser les membres de
sa propre cellule familiale par rapport aux autres familles, il serait tout aussi normal de favoriser les membres de sa propre famille biologique au sens large (qui engloberait carrément toute l'espèce) par rapport aux membres des autres familles biologiques (c'est-à-dire les autres espèces). C'est séduisant si on cherche à se laisser séduire, mais c'est en réalité une défense du spécisme particulièrement problématique, parce que ce raisonnement justifierait non seulement le Spécisme, mais aussi toutes les formes de racisme et de xénophobie que vous voulez. En effet, si le degré de considération morale que je dois accorder à un individu dépend
de son éloignement dans la famille biologique pris en un sens très large, alors, pour la même raison qu'en tant qu'humain je serais légitime à favoriser les humains au détriment des poules qui me sont plus éloignées, rien ne m'empêcherait non plus, en tant que j'ai une certaine origine ethnique et/ou géographique (en tant que Français blanc, quoi), de favoriser les humains de même origine au détriment des autres qui me sont plus éloignés. Et ça, en général, c'est le genre de choses qu'on a fini par trouver pas terrible terrible entre humains, hein ? On appelle ça du racisme,
si je ne m'abuse. - Tu sais donc pas que c'est pas bien d'être raciste ? Alors attention : je suis pas en train de tirer un trait d'égalité entre racisme et spécisme, je suis juste en train de dire qu'on voit mal comment cette justification particulière du spécisme comme un favoritisme de l'espèce ne permettrait pas de justifier tout aussi Facilement un favoritisme de la race ou de l'origine, et donc de légitimer le racisme et la xénophobie la plus débridée, et ça semble une bonne raison de rejeter ce type de justification, ou tout au moins de la
considérer avec beaucoup de suspicion. Mais un autre problème plus profond, c'est que, si le favoritisme pour votre cercle familial peut justifier par exemple de préférer sauver la vie d'un proche plutôt que la vie d'un parfait inconnu quand on ne peut pas sauver les deux, elle ne saurait en aucun cas justifier de ne sauver que votre proche quand vous pouvez AUSSI sauver ce parfait inconnu ; et ça justifierait encore moins de causer délibérément des souffrances horribles à cet inconnu pour n'en tirer qu'un petit plaisir gustatif. On parle de favoritisme pour une petite différence dans un traitement
relativement similaire en dehors de cela. Aussi, ça ne semble pas pouvoir justifier d'énormes asymétries de traitement, et encore moins la négligence quasi-totale des intérêts des individus qui ne font pas l'objet de ce favoritisme. Or ce sont bien de telles asymétries et négligence Quasi-totale qu'on trouve quand on regarde la façon dont on traite les animaux d'élevage. Parce que oui, dire que les intérêts humains sont favorisés sur les intérêts similaires des autres animaux, c'est un merveilleux euphémisme en réalité ; il faut plutôt dire que ces intérêts similaires des autres animaux sont totalement ignorés, sacrifiés par centaines de
milliard pour n'en retirer que des plaisirs gustatifs qui semblent incommensurables avec la somme des torts qui leur sont causés. Pour le justifier, il ne faudrait pas seulement justifier en quoi les intérêts humains peuvent être favorisés toutes choses égales par ailleurs quand on n'a vraiment pas le choix (en mode "sur un canot de sauvetage vous allez bien sauver l'humain plutôt que la poule", et oui d'accord je vais sauver l'humain plutôt que la poule, mais c'est pas la question). Ce qu'il faut justifier moralement, c'est pourquoi ces intérêts similaires des autres animaux sont traités comme s'ils comptaient tout
bonnement pour rien ou quasi-rien. En tout cas tellement rien que même en multipliant ce rien par des centaines ou milliers de milliards, le total Fait toujours à peu près rien (ou en tout cas suffisamment peu pour que ça nous semble pas si grave tout compte fait de le sacrifier à l'autel de nos plaisirs gastronomiques dispensables…) - Vos cerveaux sont juste... bien trop délicieux. Bon, alors, si cette histoire de favoritisme de l'espèce ne tient pas, comment justifier un peu plus solidement que l'intérêt des humains à ne pas souffrir importe moralement, tandis que celui similaire des animaux
n'importe pas du tout, ou quasi-pas. Après tout, si on agit collectivement comme si c'était le cas, il doit bien y avoir une raison pour ça ! On n'est pas complètement stupides, quand même. La plupart des philosophes qui développent une défense du spécisme un peu plus articulée défendent en fait ce qu'on pourrait appeler un spécisme indirect ou qualifié. Ils vont dire : "Ce n'est pas en soi le fait d'appartenir à telle espèce plutôt qu'à telle autre qui justifie de traiter différemment des intérêts Similaires ; mais il y a un certain critère satisfait par l'espèce humaine en
propre, et c'est la satisfaction de ce critère qui justifie cette différence de traitement". Typiquement, beaucoup de philosophes ont pu considérer que le critère qui donnait une dignité morale à l'humanité à l'exclusion des autres animaux relevait de certaines capacité supposée proprement humaine, comme la rationalité, le langage, l'autonomie, ou encore la conscience : en somme, c'est parce que les animaux n'ont pas accès aux lumières de la raison, aux subtilités du langage articulé, à l'autonomie de la volonté (dominés qu'ils sont par leurs instincts bestiaux), ou encore à la conscience de soi pleine et entière, c'est parce que donc
les animaux manquent d'autant de capacités qui font la dignité humaine, qu'il n'y a rien de moralement répréhensible à négliger quasi complètement leurs intérêts similaires aux nôtres. On pourrait appeler ça une justification capacitiste. Et il est vrai qu'une justification fondée sur des capacités, ça semble moins complètement arbitraire qu'une Distinction fondée seulement sur un critère d'appartenance à une espèce en tant que telle. Mais ce qui est déjà amusant avec ce type d'argument, c'est que ça invite à imaginer le cas des Overlords : une espèce extraterrestre qui nous dépasserait dans toutes ces capacités encore bien davantage que nous
dépassons nous-mêmes les animaux. Cette écrasante supériorité rendrait-elle acceptable moralement l'exploitation des humains pour leur viande par les Overlords ? - Nous sommes parfaitement légitimes à négliger les éventuelles expériences de douleur que nous ne pouvons éviter de vous infliger dans le cadre de nos activités d'élevage et d'abattage, alors que nous nous refuserions évidemment à infliger le même traitement à nos congénères, ceci pour l'excellente et seule raison que vous n'êtes que des humains, de simples animaux, primitifs, pauvres en intelligence et en expérience, incomparables à ce que nous sommes, nous Overlords. Peu importe que vos intérêts soient similaires
aux nôtres sur quelques points, ils resteront toujours fondamentalement moins importants que les nôtres. Voilà tout. Une réponse souvent faite à cela c'est qu'il y aurait un seuil minimal de capacité à partir duquel on devient pleinement digne de considération morale, et en dessous duquel on est moralement quasi-insignifiant. Donc c'est vraiment un seuil qui change tout. Et comme par hasard, ce seuil se situe en gros juste en-dessous de l'être humain, et pas juste en-dessous des Overlords, ou juste en-dessous des rats, ou des termites, j'en sais rien). Donc déjà on pourrait reprocher à cette histoire de seuil d'avoir
l'air à peu près ad hoc et arbitraire, mais admettons, ce n'est pas là que se situe le problème le plus délicat à résoudre pour ce type de justification du spécisme. Ce type de justification doit avant tout se débrouiller pour répondre à une fameuse objection: l'objection des cas marginaux. C'est un des sujets les plus discutés dans la littérature sur l'antispécisme depuis bien longtemps et ça constitue en effet un argument particulièrement fort contre le spécisme. Voyons comment fonctionne cette objection. Supposez qu'un spéciste défende que c'est (au choix) la rationalité, le langage, l'autonomie, la conscience de soi, la
forme des oreilles, j'en sais rien, peu importe, en tout cas, un certain ensemble de capacité supposées spécifiquement humaines, qui justifie une différence de traitement entre l'espèce humaine et les autres animaux. L'objection des cas marginaux contre cette théorie aura toujours la même forme, ça consistera à dire : "Il y a pourtant certains êtres humains qui n'ont pas ces capacités, ou chez qui en tout cas elles sont aussi peu ou encore moins développées que chez certains animaux non-humains, et vous ne traitez pourtant pas ces cas marginaux comme vous traitez ces animaux non-humains." Les cas marginaux dépendront du
type de critère considérés, bien sûr, mais un exemple classique qui marche dans la plupart des cas, ce sont les nourrissons. Ben ouais, c'est pas terrible niveau raison, langage, autonomie ou conscience de soi, un bébé qui vient de naître, franchement. D'ailleurs c'est un peu chiant pour cette raison : vraiment zéro autonomie. Alors bien Sûr vous pourriez avoir envie de dire que ce qui justifie sa dignité morale, ce ne sont pas ses capacités cognitives au moment présent mais sa potentialité à les développer plus tard, donc ses capacités potentielles plutôt qu'actuelles. Ah oui c'est bien vu comme petit
raffistolage théorique. Mais maintenant supposez que, âgé de quelques jours, un bébé attrape une maladie qui le condamne à coup sûr à mourir avant d'avoir un an. Bon, déjà c'est triste, mais c'est pas la question. Ce qui m'intéresse c'est que sa potentialité à développer dans l'avenir ses capacités de raison, langage, etc., a disparu aussi avec son avenir. Dès lors, privé de ce potentiel, ce bébé devient-il aussi insignifiant d'un point de vue moral qu'un cochon d'élevage ? Deviendrait-il acceptable moralement par exemple de lui couper un orteil sans anesthésie dans le seul but d'obtenir une certaine quantité de
viande en échange ? Bah non, ni plus ni moins qu'avant. Il nous semble plutôt que ce serait exactement aussi ignoble moralement que de l'infliger à un bébé ayant un avenir ! Le fait d'avoir ou non un Avenir potentiel ne devrait rien avoir à faire avec la qualification morale d'un tel acte ; ça semble juste pas pertinent. (Je précise bien que je parle seulement de l'aspect douleur de l'acte.) Il y a un autre type de cas marginal très souvent discuté dans la littérature sur l'antispécisme : le handicap mental sévère. Certaines personnes atteintes de handicap mental parmi
les plus sévères peuvent n'avoir aucun langage articulé, aucune autonomie, et globalement des capacités intellectuelles et motrices extrêmement limitées. Pour autant, nous prenons en compte leur intérêt à ne pas souffrir de la même façon que le nôtre : les traiter comme nous traitons nos animaux d'élevage nous semblerait absolument ignoble, à raison. Ainsi, le fait que nous incluions bien ces différents cas marginaux dans notre sphère de considération morale, ça semble indiquer que, si nous traitons différemment les humains et les autres animaux, ce n'est pas en fait pas en vertu des critères de capacité proposés. Petite parenthèse ici.
L'argument des cas marginaux est souvent, volontairement ou non, Mal interprété par des détracteurs de l'antispécisme, en mode "alors comme ça vous voulez qu'on traite les bébés et les handicapés mentaux comme des animaux en fait ? C'est pas joli-joli tout ça. Voilà qui nous rappelle les heures les plus sombres de notre histoire, si vous voyez ce que je veux dire." Mais le but c'est précisément de soutenir l'inverse : ce sont les animaux que nous devrions traiter comme nous traitons ces cas marginaux, c'est-à-dire en leur accordant la même considération morale (en tout cas pour les intérêts similaires
aux nôtres comme leur intérêt à ne pas souffrir). Donc oui, en un sens, l'idée est bien de les traiter "comme des animaux", mais au sens où les antispécistes voudraient que l'on traite les animaux, c'est-à-dire BIEN, en se souciant de leurs intérêts similaires comme on se soucie des nôtres. Ne leur faites pas de mauvais procès sur ce point, s'il vous plaît. Alors, l'objection des cas marginaux est-elle fatale et irrémédiable pour le spécisme ? Eh bien non, parce que tout est compliqué en philosophie, mais tout de même on peut dire que cet argument A posé de sacré
problèmes aux défenseurs du spécisme. Que peuvent-ils répondre ? L'une des voies les plus suivies consiste à dire, en partant d'un critère capacitiste du type "raison / langage / autonomie / conscience de soi", etc., que le critère pertinent n'est pas directement le fait d'avoir actuellement ni même potentiellement ces capacités, mais c'est d'appartenir à une espèce dont les membres adultes typiques disposent de ces capacités de raison / langage / autonomie / conscience de soi, forme des oreilles, faites votre choix. En gros, ces capacités à appartiendraient à la "nature humaine", et c'est cette "nature humaine" qu'il faudrait respecter,
et il le faut chez tous les êtres humains, dont les cas marginaux qui ne possèdent pas eux-mêmes ces capacités. Ainsi un bébé humain de quelques jours, même en le supposant condamné par une maladie qui l'empêchera de vivre plus d'un an si bien qu'il ne pourra jamais développer ces capacités de raison, langage, etc., il reste un être humain et donc appartient à une espèce dont les membres Typiques ont bien ces capacités de raison, langage, etc., et c'est en cela qu'on doit le considérer moralement. À l'inverse, un membre typique de l'espèce cochon ou poule ne dispose pas
de ces capacités et pour cette raison, ils peuvent rester moralement insignifiants. Cette théorie du "membre typique" disons, ça fonctionne à peu près pour faire passer la limite de notre considération morale tout juste là où on voulait qu'elle passe au départ (c'est-à-dire entre nous et les animaux d'élevage, quoi), et c'est pas très étonnant vu que la seule raison pour laquelle cette théorie a été concocté c'est pour justifier que cette limite passe précisément là. Donc oui ça semble quand même pas mal ad hoc, et surtout c'est extrêmement étrange à bien des égards. Je vaisjuste faire un petit
détour pour présenter une conséquence bizarre parmi d'autres que je trouve assez amusante. Supposez que vous trouviez un animal d'une espèce extra-terrestre sur une planète lointaine, et que vous le rameniez sur Terre. Cet animal est visiblement capable d'éprouver de la souffrance mais, cognitivement parlant, on va dire qu'il semble assez similaire à un cochon. Imaginez une sorte de petit cochon alien, quoi. Avant de savoir s'il est moralement permis de lui couper la queue à vif et de l'élever pour en faire du saucisson extraterrestre, cette théorie du membre typique vous demanderait d'éclaircir un point : un membre typique
de cette espèce de cochon alien a-t-il ou n'a-t-il pas des capacités cognitives semblables aux nôtres ? Parce que oui, vous pourriez être tombé sur un cas marginal d'une espèce dont les membres sont par ailleurs aussi intelligents et conscients que la plupart des humains. Donc même si cet animal particulier n'a et n'aura jamais aucune capacité intellectuelle développée, savoir ce qu'il en est de ses congénères typiques vivant sur une planète lointaine pourrait changer du tout au tout la caractérisation morale de l'acte. Et ça semble fondamentalement bizarre. Quel rapport entre le fait d'accorder un minimum de considération morale
à l'intérêt de ce cochon alien à ne pas souffrir, Et la possession de certaines capacités cognitives qui n'ont rien à voir par des congénères à l'autre bout de la galaxie. - Il dit qu'il voit pas le rapport. C'est une théorie tout de même étonnamment tordue, non ? Bon mon objection est tordue aussi, mais ça révèle le côté tordu de la théorie. Et globalement, avec toutes ces approches qui cherchent à fonder le spécisme dans la possession de telle ou telle capacité, que ce soit par les individus eux-mêmes ou par les membres typique de l'espèce des individus,
on finit toujours par arriver à un point où l'objection la plus évidente est juste : "eh mais au fait, c'est quoi le rapport ?" - LE RAPPORT ? QUEL EST LE RAPPORT ? Parce que je rappelle qu'on est en train d'essayer de savoir, entre autre chose, s'il faut accorder un minimum de considération morale à la douleur physique qu'on ressent en se faisant couper un Morceau de son anatomie, genre sa queue ou un doigt de pied : en quoi la rationalité, le langage, l'autonomie de la volonté ou disposer d'une conscience de soi développée devrait avoir un
quelconque rapport avec ça ? (Ou juste le fait que mes congénères typiques aient ces capacités.) Je veux dire, supposez qu'au moment de me faire couper le petit orteil, on m'assure qu'on me retirera toutes ces capacités (ou qu'on les retirera à mes congénères typiques), est-ce qu'il me semblera que le préjudice moral qu'on me fait subir est tout à coup moins important, ou bien est-ce que je serai pas plutôt enclin à dire : "super mais où est le rapport ? Vous allez quand même couper le doigt de pied à vif, et ça va faire mal." - Aaaaaaïe.
Par contre si, au moment de me faire couper l'orteil, on m'assure qu'on me retirera la capacité à éprouver de la souffrance (typiquement par une anesthésie), eh bah là oui, il y a un sens à dire que ça change quelque chose à la dimension immorale de l'acte : c'est tout à coup nettement Moins grave. Au moins ça respecte mon intérêt à ne pas souffrir. (Bon ça ne respecte pas mon intérêt à garder cet orteil, mais ça respecte mon intérêt à ne pas souffrir.) Là je vois le rapport, c'est une capacité pertinente par rapport à l'évaluation du
tort qu'on me cause. De façon générale, pour justifier que la considération morale d'un intérêt à X soit conditionné au fait d'avoir une capacité Y, il faut qu'il y ait un minimum de rapport entre X et Y ; ça paraît bête de le dire, mais très clairement c'est loin d'être une condition satisfaite par un bon nombre de justifications spécistes basées sur des capacités comme la rationalité, le langage, etc. Ce sont des capacités fascinantes, certes, qui font certainement de nous des animaux un peu plus intéressants qu'un escargot. (Et encore, avons-nous une sexualité aussi riche que celle des
escargots ?) Mais ces capacités n'ont juste pas de rapport avec l'intérêt qu'on a à ne pas souffrir quand on nous inflige un traitement du type se faire couper à vif Une partie de son corps. On en revient à la formule de Bentham : "La question n’est pas : peuvent-ils raisonner ? Ni : peuvent-ils parler ? Mais bien : peuvent-ils souffrir ?" - Eh, pas mal ta citation ! Tu l'as trouvée où ? Dans Zootopia ? Notez bien ceci dit que, si on considère d'autres intérêts que celui de ne pas souffrir, prendre en compte certaines capacités
intellectuelles plus complexes peut être tout à fait pertinent. Par exemple, parce que nous avons des capacités intellectuelles qui nous permettent de former des projets complexes, de nous projeter dans l'avenir, etc., on peut défendre que notre intérêt à continuer de vivre n'est pas tout à fait similaire à l'intérêt équivalent d'une poule ou d'un cochon, et qu'on nous causerait donc plus de tort en nous tuant inopinément qu'en tuant inopinément une poule ou un cochon. Même d'un point de vue antispéciste, ça se défend ça, et c'est effectivement défendu, parce qu'encore une fois tout dépend de la façon dont
on comprend cette histoire d'intérêts similaires, il y a de la place pour beaucoup de débat ici. Mais il y a un point sur lequel la similarité des intérêts est claire : c'est celui de ne pas souffrir, typiquement de ne pas éprouver la douleur d'une amputation à vif. Là, la seule question pertinente est bien : cet animal fait-il comme nous l'expérience de la douleur ? Et le fait d'avoir un système nociceptif et des réactions similaires aux nôtres, du genre crier, c'est une bonne raison de le penser. - Aaaaaaïe. C'est-à-dire que là vous êtes lourds. En fin
de compte, peut-on justifier moralement le spécisme ? Franchement, je crois que même les philosophes qui le défendent doivent admettre que c'est une tâche difficile. Il faut soutenir une forme de spécisme indirect, justifié par un critère autre que l'espèce, et dès lors qu'on s'avance sur cette voie on doit affronter des objections solides comme celle des cas marginaux, ou celle plus générale de savoir en quoi le critère est Pertinent d'un point de vue moral. Ça reste possible bien sûr de défendre la légitimité morale d'une forme ou une autre de spécisme malgré toutes ces difficultés, mais il faut
reconnaître que c'est une position extrêmement critiquée, et chez les philosophes au moins ça fait longtemps que la balance penche complètement du côté de l'antispécisme. Aussi, personne de raisonnable et connaissant la littérature sur le sujet ne peut s'aventurer à dire : "Enfin, c'est clair : c'est juste une quasi-certitude que le spécisme est moral." Non : ça doit paraître comme, au minimum, un peu incertain à la vue de l'ensemble du débat. Et d'ailleurs je serai prêt à dire que c'est également au minimum un peu incertain dans l'autre sens aussi : je suis loin de n'avoir absolument aucun
doute quant au fait que le spécisme soit moralement condamnable, même si ma balance intérieure penche très très très nettement de ce côté. Mais il faut bien voir que le coût moral de l'erreur d'un côté ou de l'autre de la Balance n'est pas du tout le même. D'un côté, si ce sont les antispécistes qui se trompent, la disparition de l'élevage ou de la plus grande partie de l'élevage causerait certes un tort aux humains privés de viande d'animal mort, mais ces torts sont relativement modestes (et tempérés par le fait que des produits de substitution existent déjà et
se développeraient encore). - Et encore, pas sûr que l’effet net soit négatif si on prend en compte l’impact environnemental : d’après une étude récente, un abandon complet de l’élevage dans le monde permettrait de nous faire gagner 30 ans dans la lutte contre le réchauffement climatique, et accomplirait la moitié de l’effort de réductions d’émissions pour limiter le réchauffement à 2°, conformément à l’accord de Paris. Et on pourrait aussi parler des risques sanitaires liés aux épidémies et à l'abus d'antibiotiques. Parce que oui les principaux consommateurs d'antibiotiques aujourd'hui dans le monde, ce sont ces milliards d'animaux d'élevage qu'il
faut bien essayer de maintenir en vie Jusqu'à ce qu'on puisse les tuer pour les bouffer, et cette surutilisation favorise énormément l'émergence d'antibiorésistance qui pourraient finir par faire que ces médicaments magiques ne sont plus efficaces pour nous, humains. Super, ça valait le coup. Bref. Clairement, même si les spécistes ont raison et que les intérêts des animaux ne comptent en fait pour rien du tout, mettre fin à l'élevage ne semblerait pas de toute façon causer de bien grands torts aux êtres humains privés de bidoche, et ça leur apporterait au contraire pas mal de bénéfices qui peuvent largement
compenser ces torts. De l'autre côté, si ce sont plutôt les antispécistes qui ont raison, si chaque animal maltraité dans un élevage ou un abattoir représente un tort moral au moins partiellement comparable au tort moral qu'on ferait subir à un être humain à qui on infligerait des souffrances similaires, alors ce tort pour chaque animal multiplié par les centaines de milliards d'animaux concernés représenterait au total une catastrophe morale aux dimensions Monstrueuses qui dépasserait littéralement la taille de l'humanité, chaque année. Ainsi le coût d'une erreur est gigantesque d'un côté, et minimal voire nul de l'autre. Ou même il
y a plus de bénéfices que de tort de l'autre côté de toute façon. Voilà pourquoi, à moins d'être absolument certain au-delà de tout doute possible que la position spéciste est la bonne, le bénéfice du moindre doute ne peut que faire complètement pencher votre balance morale du côté de la fin de l'exploitation animale. Et ce qui est amusant c'est que ça reste vrai même si vous n'accordez qu'une probabilité très faible à ce que la position antispéciste soit correcte : il suffit que cette probabilité ne soit pas quasi égale à zéro. C'est peu demander. Et notez que
si ce type d'argument probabiliste un peu étrange vous intéresse, j'en avais présenté une version plus développée dans cette vidéo qui date d'il y a quelques années où je présentais et discutais un argument de Michael Huemer (dont les dialogues sur l'éthique animale ont depuis été édité en papier et même traduit en français, Je vous les recommande chaudement, je peux dire que je les lisais déjà avant que ce soit cool !) - Eh ben justement parlant de livre, je sais pas si je t'en ai déjà parlé, mais Zoopolis me paraît tout à fait pertinent pour prolonger cette
réflexion, parce que si on admet que le spécisme est intenable, concrètement on fait quoi ? Il suffit pas de se dire qu'on arrête de manger de la viande, il faut aussi se poser des questions comme celle de notre relation aux animaux domestiqués qui vivent parmi nous, à ce qu'on fait des milliards de bovins, moutons ou cochons d'élevage, et en fait à quoi ressemblerait une société qui prendrait véritablement en compte les ou les droits des animaux ? Oui, c'est vrai que ce sont des bonnes questions, et cette société d'animaux dans Zootopia avec les carnivores qui occupent
les meilleures places bien sûr, le déterminisme social des lapins et des renards, c'est très… - C'est pas Zootopia c'est Zoopolis. ZOOPOLIS. Un livre de philo politique Écrit par Sue Donaldson et Will Kymlicka. Rien à voir avec Zootopia, le film. Aaaaah. Alors pas de petit lapin mignon qui rêve de combattre le crime ? - Non, pas de petit lapin mignon. Mais t'en fais pas, si tu aimes Zootopia, on va aborder des questions similaires, comme de savoir s'il faut aménager l'espace public pour différents animaux, ou s'il faut empêcher le lion de dévorer la gazelle, ou s'il faut
donner la citoyenneté aux lapins. - Je vais rendre le monde bien meilleur ! Ah effectivement, ce sont des bonnes question, donc allons découvrir ça dans la vidéo de Philoxime en cliquant sur le lien dans la description ou dans les fiches, et puis tant qu'à faire si ce n'est déjà fait abonnez-vous du même coup à Philoxime, la chaîne de philosophie politique de qualité supérieure. Il y a quand même un Overlord qui apparaît dans sa vidéo, c'est pas rien. Un Overlord ne ferait pas un feat avec n'importe qui. - Eh oui, des droits humains. On n'a même
plus le droit d'en rire... Pour ma part, simple humain que je suis, je vais m'en tenir là pour cette vidéo. J'espère que ça vous aura intéressé même si c'est un type de sujet qui peut mettre un peu dans l'inconfort, c'est sûr. Mais quelle que soit votre position au final ça me semble intéressant d'y réfléchir, c'est un sujet trop important et trop souvent négligé voire tourné en ridicule, alors que s'il y a bien un point de consensus en philosophie morale aujourd'hui c'est que c'est un des sujets les plus pressants d'un point de vue moral actuellement, et
donc voilà j'espère que tout ça aura nourri votre réflexion, et je vous invite à la poursuivre vous-même aussi posément que possible. Et soyez respectueux en commentaire, quelle que soit la position que vous défendiez, s'il vous plaît, ce serait fort appréciable. Voilà. Un très grand merci à Philoxime bien sûr pour la collab, la relecture et tout ça. D'ailleurs je sais pas ce que vous faites encore sur cette vidéo, Vous devriez aller voir la sienne vraiment ! Et un très très grand merci à toutes celles et ceux qui me soutiennent sur les plateformes de don tel uTip,
c'est grâce à vous que je peux faire ces longues vidéos sur des sujets pas toujours faciles. On se retrouve bientôt pour une nouvelle vidéo où on va repartir en Grèce antique avec des guests de qualité. En attendant, portez-vous bien, et réfléchissez à ce que vous mettez dans votre assiette !