Transcription: Edith Félicité Koumtoudji Relecteur: eric vautier Bonjour. Alors, les conférences TED sont bien souvent l'occasion d'entendre de très beaux messages d'espoir. En ce qui me concerne, je viens tenter plutôt aujourd'hui de vous désespérer.
Je ne veux pas vous désespérer totalement. J'imagine qu'un désespoir total conduit au suicide, ce que je ne souhaite évidemment à personne ici. Je veux plus précisément tenter de vous enlever un espoir, l'espoir que notre civilisation puisse durer encore longtemps, un espoir qui s'exprime par exemple, dans cette notion omniprésente de développement durable, ou dans celle plus récente de croissance verte.
Pourquoi vouloir vous ôter cet espoir, à vous qui êtes si jeunes, pleins d'enthousiasme, de belles idéees, d'énergie positive ? Parce que c'est, je crois, l'une des conditions pour éviter peut-être, je dis bien peut-être, une terrible catastrophe. Je m'explique : depuis plus de 50 ans maintenant, des travaux de recherche s'accumulent pour souligner une contradiction fondamentale de notre civilisation.
Nous vivons dans un monde fini, aux ressources limitées, et pourtant, nous visons une croissance économique infinie, une croissance illimitée. Certes, l'univers est immense, peut-être même infini, mais pour le moment au moins, l'espèce humaine n'a pas d'autre endroit que la planète Terre où se reproduire. Nous habitons donc bel et bien un espace fini, un espace dans lequel même nos ressources dites renouvelables, ne le sont que jusqu'à un certain point.
Une espèce vivante trop malmenée finit par disparaître. Pourtant, nous prétendons pouvoir produire dans cet espace relativement clos toujours plus de biens et de services, en un mot, toujours plus de marchandises. Dans la mesure où cette production implique nécessairement la consommation de ressources terrestres et la production de déchets, elle ne peut pas croître indéfiniment.
Pour avoir une croissance économique durable ou soutenable, il faudrait que son impact écologique se stabilise, voire décline, ce qui n'est point ce que nous observons actuellement, malgré des discours rassurants sur les effets bénéfiques d'une dématérialisation progressive de nos économies. Il y a plusieurs raisons à cela. Tout d'abord, l'économie de service n'a pas remplacé l'économie industrielle, elle s'est ajoutée aux activités industrielles qui, pour une grande part ont été délocalisées.
À l'échelle planétaire, l'impact écologique de nos économies s'est donc accru. Par ailleurs, l'économie dite du savoir ou de l'information n'est pas si immatérielle qu'on veut bien le croire ou le dire. Sur le plan énergétique en particulier, nos petites machines informatiques et des infrastructures qui permettent leur usage sont très gourmandes.
Un iPhone consomme en moyenne autant d'électricité qu'un réfrigérateur standard. Plus simplement encore, des marchandises immatérielles, cela n'existe pas. Même pour vendre un service, il faut au minimum un humain qu'il convient de nourrir, d'habiller, de loger, de transporter, etc.
On peut donc très difficilement vouloir produire toujours plus de marchandises sans accroître toujours plus notre impact écologique. Bien sûr, nous pouvons réaliser certains progrès dans l'utilisation des ressources terrestres, mais ces progrès sont limités, notamment par un phénomène : l'effet rebond. Il a été repéré il y a plus d'un siècle par l'économiste Stanley Jevons qui avait remarqué que les gains d'efficacité des machines à vapeur ne se traduisaient pas par une baisse de la consommation du charbon mais par une hausse de cette consommation.
Pour quelles raisons ? Mais parce que le charbon devenait ainsi toujours plus rentable à utiliser. Dans une société productiviste, tout moyen d'économiser une ressource, va, en fait, souvent, en stimuler la consommation.
On peut aussi bien sûr mettre en place des incitations pour réduire cette consommation ou réduire la production de déchets suivant le principe de l'utilisateur payeur ou du pollueur payeur. Mais ces dispositifs, s'ils ne sont pas simplement symboliques, vont en fait imposer généralement, un ralentissement de ces activités économiques. Ils ont donc toutes les chances de faire l'objet de vives oppositions comme l'a montré par exemple, la révolte des Bonnets rouges contre l'éco-taxe en France à l'automne dernier.
Dans des sociétés qui dépendent de la croissance économique, toute mesure qui menace de ralentir celle-ci risque d'être rejetée par la majorité. On en vient donc à cette contradiction fondamentale : il y a des limites physiques et biologiques à notre capacité à produire toujours plus de marchandises, mais en même temps, nos sociétés reposent sur la quête de croissance et nous agissons donc comme si ces limites n'existaient pas. Dans ces conditions, le moment va arriver fatalement où, soit par manque de ressources soit par trop plein de déchets, ces formidables machines à produire des marchandises que sont les entreprises, ne vont plus pouvoir tourner.
Nos économies vont alors s'effondrer et une grande partie des 7, 8, 9, ou 10 milliards d'humains qui peupleront la planète vont tout simplement disparaître. Pour le dire de manière imagée, lorsque le garde-manger se vide et que la poubelle envahit la cuisine, il faut s'attendre à ce que le gâteau que l'on y prépare, ne puisse plus nourrir toute la maisonnée, mais qu'en plus, il empoisonne ceux qui le mangent. Quand est-ce que cet effondrement de nos économies risque-t-il de se produire ?
Sans doute bien plus vite qu'on ne le pense. La croissance économique en effet, même à un taux peu élevé, suit une progression exponentielle, c'est-à-dire qu'elle accélère constamment. Pour illustrer cet effet d'accélération, on peut évoquer l'exemple classique du nénuphar dont la surface double chaque jour et à qui il faut 30 jours pour recouvrir l'étang sur lequel il pousse.
Au début, sa progression est lente, à peine perceptible d'une journée à l'autre. Le 28e jour, encore seul 1/4 de l'étang est recouvert de nénuphars, Mais le 30e jour, c'est terminé. Deux jours ont suffi pour que les 3/4 de l'étang soient envahis.
La croissance de nos économies ne double pas chaque année ; elle n'en reste pas moins exponentielle. À 2% par an, le volume des marchandises produites, va doubler non pas en 50 ans, mais en 35 ans. Du coup, son impact écologique tend également à suivre une telle progression.
On est aux prises ici avec les phénomènes de rétroaction positive. Les spécialistes des systèmes désignent ainsi les effets d'un processus qui ont tendance à renforcer ce dernier. Autrement dit, la conséquence d'un phénomène devient elle-même l'une des causes de celui-ci.
Un bel exemple, si j'ose dire, est celui de certains effets du réchauffement climatique. Ce réchauffement fait fondre actuellement les neiges et les glaces qui réfléchissent les rayons de soleil et contribuent de la sorte, au refroidissement terrestre. La disparition de ces neiges et de ces glaces va donc encore augmenter le réchauffement de l'atmosphère.
Autre rétroaction positive du même genre, la fonte du pergélisol, qui retient prisonnier d'énormes quantités de méthane, un gaz à effet de serre, dont la libération dans l'atmosphère devrait aggraver rapidement le phénomène du réchauffement global. En somme, notre situation sur le plan écologique risque de se dégrader, sinon d'un seul coup, en tout cas d'une manière soudaine, ne nous laissant plus guère de temps alors pour réagir. En outre, certains dégâts seront devenus irréversibles.
On ne recréera pas, d'un coup de baguette magique, les espèces animales qui sont en voie d'extinction aujourd'hui. Cette thèse de l'effondrement est de plus en plus admise par ceux qui tentent d'appréhender ces questions dans leur globalité. Elle n'est pas nouvelle.
Cependant, cela fait plus de 40 ans qu'elle est défendue, entre autres, par l'équipe de Dennis Meadows. Cette équipe de chercheurs travaillant au MIT à l'origine, a tenté, au début des années 70, de modéliser les interactions entre l'espèce humaine et la planète Terre, en se servant de la théorie des systèmes et de l'informatique. Leur objectif n'était pas tant de prédire l'avenir que de comprendre la dynamique du système global Les différents scénarios générés par leur modèle aboutissent tous à la même conclusion : sauf si nous stoppons la croissance économique à l'échelle mondiale, notre civilisation se condamne à l'effondrement, et cela probablement avant la fin du 21e siècle, car nous sommes d'ores et déjà, en situation de dépassement des limites écologiques de notre planète.
Dans le cas du scénario standard, celui dans lequel rien n'est fait pour corriger les problèmes causés par la croissance économique, l'effondrement débute même avant 2050. Or, si l'on observe ce qu'il s'est réellement passé depuis que ce scénario a été élaboré, on constate que sur le plan économique, démographique et écologique, les choses se sont déroulées d'une manière très semblable aux projections de ce scénario qui était aussi baptisé « business as usual ». C'est d'autant plus préoccupant que les efforts qu'il faudrait accomplir pour tenter de stabiliser la situation, sont désormais bien plus considérables qu'au début des années 70.
Nous avons perdu un temps précieux qu'il sera difficile de rattraper. Pour l'équipe Meadows qui a actualisé récemment son étude initiale, nous avons toutefois encore le choix, un choix très restreint cependant, entre, d'un côté, une décroissance forcée, subie, qui s'imposera spontanément et de manière catastrophique d'ici quelques décennies à peine, et d'un autre côté, une décroissance volontaire assumée, contrôlée autant que possible et lancée sans plus attendre. Cette deuxième option, celle d'une décroissance choisie, repose sur l'espoir d'une sortie en douceur de notre modèle de civilisation, une sortie pas trop désastreuse pour l'espèce humaine.
Bien sûr, à cet espoir, on peut opposer celui d'une série d'innovations technologiques majeures qui résoudraient le problème de la fin du pétrole ou celui des gaz à effet de serre par exemple et permettraient ainsi, de poursuivre la croissance en éloignant le risque d'effondrement. Une telle éventualité est très peu probable mais pas impossible. Est-ce raisonnable de faire le pari qu'elle advienne ?
Je ne le crois pas. Toutefois, l'avenir reste inconnaissable et on ne peut empêcher personne de se raccrocher à un tel espoir, aussi peu fondé soit-il. Cela dit, il y a d'autres bonnes raisons de vouloir en finir avec la course à la production de marchandises dans laquelle nous sommes embarqués à l'échelle planétaire.
Et c'est celle que je voudrais évoquer à présent dans la 2e partie de mon exposé. Tout d'abord, il faut prendre conscience que cette fameuse croissance ne constitue plus un facteur de bien-être dans les sociétés les plus riches. Elle semble l'être encore dans les sociétés les plus pauvres, mais plus dans les nôtres.
Au-delà d'un certain niveau de PIB par habitant, la corrélation disparaît, en effet, entre croissance économique et bien-être, que celui-ci soit appréhendé à partir d'indicateurs subjectifs comme le sentiment de bonheur ou d'indicateurs objectifs tels que le niveau de scolarisation ou encore l'espérance de vie. Dans le cas du sentiment de bien-être au quotidien, il n'y a plus de corrélation avec le PIB dans les pays où celui-ci dépasse environ 15 000 $ annuels par habitant. Dans le cas du niveau d'éducation, ce seuil se situe autour de 12 000 $ annuels par habitant.
Dans le cas de l'espérance de vie, ce seuil est environ à 18 000 $. Pour mémoire au Québec, nous sommes bien au-delà de ces seuils puisque le PIB par habitant y dépasse les 30 000 $ annuels. Si l'on ajoute à cette décorrélation entre PIB et bien-être, le fait que la croissance économique ne génère plus forcément d'emplois dans nos sociétés, à quoi bon poursuivre cette course à la production de marchandises ?
Pourquoi en faire un impératif absolu comme le font nos dirigeants politiques et économiques ? À qui profite vraiment cette croissance, sinon à une toute petite frange de la population de nos pays ? Si l'on souhaite véritablement augmenter le bien-être du plus grand nombre, il semble qu'une solution prometteuse se trouve du côté d'une réduction des inégalités au sein de nos sociétés.
Sur ce point, je vous renvoie en particulier aux travaux de Richard Wilkinson et au livre qu'il a publié avec Kate Pickett sur le sujet. Wilkinson a offert également au moins une conférence TED. Vous y apprendrez, entre autres choses intéressantes, qu'en matière d'espérance de vie, mieux vaut, par exemple, être un pauvre Suédois qu'un riche Anglais.
L'égalité des conditions profite à tout le monde, alors que l'inégalité affecte même le bien-être des mieux nantis. Telle est la thèse centrale de Wilkinson qui vaut vraiment la peine de découvrir. Une chose est certaine, la croissance économique a cessé d'être un facteur de mieux-être pour les humains actuels, au moins en Occident.
Si l'on considère en outre que la poursuite de cette croissance menace l'avenir de l'humanité, on dispose donc à présent de deux bonnes raisons de refuser cette course à la production de marchandises. Mais on peut aller plus loin. Cesser de courir collectivement après l'augmentation de notre PIB pourrait également s'avérer libérateur pour la plupart d'entre nous.
Cette course est très dure en effet, y compris pour ceux qui en occupent la tête. Elle repose sur une concurrence généralisée entre nous tous, le « nous » désignant à présent l'humanité entière, ou presque. Le sociologue Max Weber en parlait comme d'une cage d'acier qu'il décrivait ainsi : « Chacun trouve aujourd'hui, en naissant, l'économie capitaliste établie comme un immense cosmos, un habitacle dans lequel il doit vivre et auquel il ne peut rien changer, du moins en tant qu'individu.
Dans la mesure où l'individu est impliqué dans les rapports de l'économie de marché, il est contraint à se conformer aux règles d'action capitalistes. Le fabricant qui agirait continuellement à l'encontre de ces règles, serait éliminé de la scène économique, tout aussi infailliblement que serait jeté à la rue l'ouvrier qui ne pourrait ou ne voudrait s'y adapter. » Autrement dit, chacun doit trouver le moyen de contribuer directement ou indirectement à la production de marchandises, sous peine de rester sur le bord du chemin.
Quiconque n'y parvient pas, non seulement perd toute autonomie sur le plan matériel, mais se retrouve également sans identité, sans identité positive en tout cas, d'où l'angoisse et le désespoir de ceux qui sont sans emploi, d'où aussi la peur, le stress, l'anxiété qu'éprouvent ceux qui ont la chance d'en avoir un et qui craignent de le perdre, d'où le surinvestissement dans le travail pour garder sa place ou essayer d'en gagner quelques-unes, d'où la surconsommation de toutes sortes de substances, reconnues ou non par le corps médical, pour tenter de tenir le coup, d'où les épidémies d'épuisement professionnel, les dépressions, qui frappent un grand nombre d'entre nous. Mais cette course n'est pas seulement épuisante ; elle a aussi quelque chose de profondément insensé, y compris sur le plan individuel. L'écrivain Bukowski exprime avec sa rage coutumière, au moins une partie du problème : « Comment diable un être humain peut-il se réjouir, de se faire réveiller à 6 h 30 du matin par une alarme, sauter du lit, s'habiller, se forcer à avaler quelque chose, chier, pisser, se brosser les dents et les cheveux, puis affronter des embouteillages pour aller faire gagner un paquet de fric à quelqu'un, qui s'attend en plus, ce qu'on lui en soit reconnaissant ?
» Nous n'en sommes pas tous là, certes, il reste que nous avons appris à trouver normal de soumettre nos aspirations les plus profondes aux règles d'action capitalistes, comme dit Max Weber. C'est ainsi que bon nombre des plus grandes décisions de nos vies sont prises en considérant d'abord la question : « Combien cela va-t-il me rapporter ou me coûter ? » plutôt que la question : « Ce choix va-t-il me permettre de me réaliser pleinement, de m'accomplir et de m'épanouir en tant qu'être humain ?
» Pour en avoir souvent parlé avec eux, je sais que beaucoup d'étudiants de cette école ont choisi de s'y inscrire, non pas par goût pour la gestion, mais, avant tout, dans l'espoir de s'assurer une place pas trop inconfortable dans cette course à la production de marchandises. Ce faisant, ils ont renoncé à des projets plus personnels ; ils ont renoncé en somme, à être eux-mêmes. Ce n'est pas les critiquer que de le souligner, cette contrainte s'impose à tout le monde, y compris à ceux qui, comme vous et moi, disposent d'une marge de liberté bien plus considérable que celle de la plupart des êtres humains aujourd'hui.
Faire objection de croissance, c'est donc aussi tenter de s'évader de cette cage d'acier dont nous sommes prisonniers, de sortir de cette roue infernale dans laquelle nous tournons sans fin comme des hamsters. Ce ne sera certes pas facile. L'une des choses qui nous retiennent dans cette cage, ce sont les marchandises qui s'y accumulent, merveilleuses et fascinantes marchandises.
Comment résister à leur pouvoir d'attraction ? Il est évidemment bien plus facile d'aller à l'épicerie du coin offerte à un prix dérisoire, que de fabriquer soi-même cette pizza. La cage d'acier a quelque chose d'un pays de cocagne où les poulets rôtis vous tombent tout cuits dans le bec.
Mais c'est un piège, un terrible piège : plus nous subvenons à nos besoins à l'aide de marchandises, plus celles-ci se rendent indispensables, moins nous devenons capables de nous en passer, plus les entreprises qui les produisent deviennent alors nécessaires et puissantes, plus se renforce, en définitive, la course à la croissance et ses règles du jeu contraignantes. Bref, acheter une pizza surgelée à 3 $ à l'épicerie du coin coûte en réalité très cher, puisqu'il en va de notre autonomie et de notre liberté la plus essentielle. Vous en doutez ?
Pensez à cette marchandise particulièrement séduisante, qu'est l'automobile. Nous avons aujourd'hui la liberté d'en acquérir une assez facilement, nous avons le choix entre de nombreux modèles et de multiples marques. En revanche, il y a une liberté dont nous ne disposons plus, c'est celle de vivre sans voiture.
Même ceux qui comme moi n'en ont pas, dépendent étroitement dans leur quotidien de l'automobile. Si les voitures de la région montréalaise ne peuvent plus rouler demain, ce sera le chaos absolu pour tout le monde, même pour moi. Comme dit le philosophe Louis Marion, acheter une voiture, ce n'est pas acheter seulement un moyen de déplacement, c'est acheter une civilisation.
Avec la bagnole, vient toute une armada : la route, le parking, les bétonneuses, les diverses pollutions, la défiguration du paysage et les catastrophes industrielles, comme celle de Lac-Mégantic, sans compter les morts et les accidentés de la route. À ces contraintes lourdes sur le plan collectif, s'ajoute le temps passé individuellement à gagner l'argent nécessaire pour utiliser cette machine et le temps perdu dans des embouteillages, causés par ces mêmes machines. Bref, vu sous cet angle, la voiture n'a rien de cet instrument de liberté que les publicitaires continuent de nous faire miroiter.
Et ce qui vaut pour cette marchandise emblématique vaut pour toutes les autres. Elles tendent, au bout du compte, à réduire bien plus notre autonomie que notre labeur. Voilà pourquoi il est essentiel de résister à leur charme ensorceleur.
Voilà aussi pourquoi il faut rompre résolument avec cette course à la production de marchandises dans laquelle nous sommes entraînés. Au total et en résumé, refuser la croissance économique s'impose pour au moins 3 raisons essentielles : parce qu'elle est destructrice sur le plan écologique, parce qu'elle n'améliore plus le sort de la majeure partie d'entre nous et enfin parce qu'elle est aliénante, c'est-à-dire qu'elle nous empêche d'exercer notre liberté et de rester maîtres de nous-mêmes. Il me semble que ce sont là des raisons amplement suffisantes pour, comme je le disais au départ, cesser d'entretenir l'espoir que notre civilisation fondée sur la croissance perdure encore longtemps.
Et plus vite nous abandonnerons cet espoir, plus nos chances d'éviter le pire augmenteront. Reste une série d'objections. J'en évoquerai 3 rapidement : la première, la plus évidente, une décroissance volontaire à l'échelle planétaire est-elle vraiment envisageable ?
N'est-ce pas un projet totalement utopique ? Il est grand temps, je crois, de renverser l'accusation. L'utopie aujourd'hui, c'est de continuer à penser qu'une croissance économique infinie soit possible dans un monde fini.
Les rêveurs ou les affabulateurs sont ceux qui entretiennent cet espoir. Mais, deuxième objection : la croissance n'est-elle pas dans la nature de l'homme ? Celui-ci ne cherche-t-il pas toujours à améliorer sa condition et n'entre-t-il pas alors nécessairement en concurrence avec ses semblables, puisque les ressources terrestres sont limitées ?
Il suffit de faire un peu d'histoire, d'anthropologie ou d'éthologie, pour réaliser que l'homme n'est pas forcément un loup pour l'homme, qu'il n'est pas toujours cet animal égoïste cherchant à maximiser son utilité que nous présente la théorie économique standard. Si beaucoup d'êtres humains semblent agir aujourd'hui conformément aux prédictions de cette théorie, c'est la conséquence de la course à la croissance qui leur est imposée et non pas sa cause. Non seulement nous sommes capables de coopérer entre humains, mais nous en avons profondément besoin.
En ce sens, nos sociétés qui nous placent en situation de concurrence permanente les uns contre les autres, sont proprement inhumaines. Et c'est pourquoi il faut en réinventer les bases. Troisième et dernière objection : mais avez-vous un plan, un programme, un modèle au moins ?
D'une part, je ne crois pas qu'il soit possible de planifier l'innovation radicale. Il y a là une contradiction fondamentale dans les termes. D'autre part, il y a un grand danger à vouloir mettre en œuvre un plan prédéfini qui vaudrait pour tout le monde et en tout lieu.
Pour ne pas accoucher du pire, l'invention de sociétés post-croissance doit être rigoureusement démocratique. Cela suppose d'abord qu'une majorité d'entre nous soient convaincus de la nécessité d'en finir avec la course à la croissance. Je suis venu cet après-midi pour vous demander de contribuer à former cette majorité.
Merci.