J'ai passé plusieurs jours à l'hôpital, et ça m'a rappelé que bientôt, un jour, nous serions tous vieux, faibles et souffrants. Ça peut paraître un peu simpliste et évident, comme comment marquer évidemment, mais je pense qu'on a tendance à l'oublier ou alors à essayer de le cacher, un petit peu comme des enfants qui se mettent les mains sur les yeux pour essayer de faire disparaître un problème. On a l'impression que ça n'arrive qu'aux autres, la souffrance, et que pour nous ce sera différent.
Mais la vérité, c'est qu'on ne sera pas épargnés, même les puissants et les plus sportifs d'entre nous. On n'est pas immortels. Je pense qu'une bonne chose serait d'apprendre à côtoyer la mort et ses prémices au quotidien.
On dit souvent qu'il faut garder ses amis proches de soi et ses ennemis encore plus près. Eh bien, moi, je dirais la même chose pour la mort : il faut garder la vie proche de soi et la mort encore plus proche. Un petit peu comme le héros du film *Fight Club*, qui va régulièrement dans des groupes de paroles avec des gens malades pour se souvenir qu'un jour il sera faible et souffrant.
Il y avait dans ma chambre d'hôpital un Guillaume qui me racontait avoir été, dans son passé, dans sa jeunesse, un sportif de haut niveau professionnel. Ça se voyait, il était bien bâti, il était en bonne santé ; il avait été fort dans sa jeunesse. Et bien qu'il ait eu un mode de vie irréprochable, santé irréprochable, malgré ça, il était là aujourd'hui à apprendre à gérer une liste interminable de médicaments : pour son cœur, il avait de l'arythmie, pour son diabète, pour sa tension.
Il commençait même à perdre la vue, il ne voyait plus grand-chose. La chose à laquelle il pouvait se raccrocher, c'était son passé, son passé de sportif. Et quand il en parlait aux infirmières, on sentait qu'elles l'écoutaient avec une certaine admiration et, certes, un certain intérêt qu'elles ne portaient pas forcément aux autres patients.
Elles avaient plutôt une façon de parler parfois un peu monotone et un petit peu distante avec les autres patients, mais avec lui, ce n'était pas le cas. Et lui, malgré le fait qu'il était malade, souffrant et faible comme tous les autres patients, il restait digne, et il restait en bonne santé face à la mort, parce qu'il avait vécu dans sa vie des choses dont il était fier. Aujourd'hui, il faut bien s'imaginer qu'un jour nous serons des petits vieux souffrants, malades, déambulant, dans le meilleur des cas, dans l'hôpital avec notre père frisant la main, notre unique, transparente, et fesses à l'air.
Dans le pire des cas, nous serons allongés dans le lit, incapables de bouger, avec une petite manette dans la main, appelant l'infirmière. On ne sera plus qu'un corps à corps avec des besoins, et ce qu'il fera de nous, des êtres humains dignes et prêts à mourir, c'est tout ce qu'on aura vécu avant, tout ce dont nous serons fiers d'avoir vécu. Tous les combats qu'on aura menés pour élever notre situation sociale, pour trouver une femme, la protéger, fonder une famille, propager l'amour, le bien-être.
Et même si personne ne sera là pour s'en souvenir, nous, nous nous en souviendrons et nous pourrons le raconter avec fierté, soit à nos enfants, soit à l'infirmière juste avant de crever. Celui qui a grandi dans une famille prolo sera fier de raconter qu'il s'est battu pour s'élever socialement malgré un mauvais départ, et puis le moche se vantera d'avoir plu à beaucoup de femmes malgré un physique ingrat, un petit peu comme Casanova avec son gros nez rouge et horrible. Se retrouver face à la mort, honteux de dire qu'on n'a pas tout donné alors qu'on était encore en bonne santé.
De toute façon, on va tous crever comme des chiens dans la souffrance, et ce qui fera la différence, ce sera la fierté qu'on aura tirée d'une vie digne de respect.