L'une des premières choses qu'on vous apprend, rien de psycho, plus particulièrement en psychologie sociale, c'est que notre cerveau est l'esclave de tonnes de biais cognitifs. Un biais cognitif, c'est une erreur de jugement qui vous empêche d'être rationnel, c'est une illusion cognitive. Leeja Sims est un chercheur en psychologie sociale, et plus particulièrement pour tout ce qui concerne la perception sociale, qui, comme beaucoup de chercheurs dans sa branche, était persuadé qu'au départ, les stéréotypes étaient exclusivement basés sur des biais cognitifs, sur des attentes, des motivations.
Il a voulu faire une synthèse de la littérature scientifique à ce sujet pour prouver donc que les stéréotypes sont faux. Sauf qu'il s'est rendu compte que cette prétendue exactitude des stéréotypes n'avait jamais été prouvée. Il explique que cette croyance, de penser que stéréotypé est forcément faux et forcément un biais cognitif, a été influencée par des déclarations d'intellectuels et de psychologues.
L'un d'entre eux, c'est Gordon Allport, un psychologue qui est très connu dans le domaine de la psychologie des traits de la personnalité, enfin dans la psychologie des personnalités, parce qu'il a énormément théorisé sur les traits de personnalité avant l'apparition de la théorie du Big Five. Il a écrit un bouquin dans les années 50 qui s'intitule d'ailleurs « The Nature of Prejudice », où il apporte une définition théorique aux stéréotypes en affirmant qu'ils sont rigides, résistants au changement, amenant à des biais cognitifs et contribuant à l'injustice sociale. Le souci, c'est que cette définition ne s'appuie que sur des anecdotes, tout au plus.
Mais étant donné la renommée de Gordon Allport, beaucoup de chercheurs ont jugé que c'était suffisant pour répéter ses travaux en cours afin d'apporter la preuve de l'inexactitude des stéréotypes. D'ailleurs, son propre frère, Floyd H. Allport, avait prédit ce qui allait se passer ; il avait averti la communauté scientifique des dérives qui pourraient survenir, à savoir d'exagérer la part subjective de la perception sociale, c'est-à-dire de considérer la perception sociale exclusivement comme guidée par nos propres attentes, nos propres objectifs, nos motivations, et de ne plus mettre en avant la pertinence et l'exactitude de la perception sociale.
Leeja Sims a fait un énorme travail de synthèse de la littérature scientifique qui avait été menée ces vingt dernières années sur les stéréotypes, et ce qu'il conclut, c'est que l'inexactitude des stéréotypes avait été, que rarement, démontrée. Les stéréotypes sur le genre étaient au moins modérément corrélés à la réalité et souvent fortement corrélés à la réalité, que les biais cognitifs, les effets d'attentes, les prophéties autoréalisatrices existaient, certes, mais qu'ils avaient été largement surestimés. Alors, la méthode, elle n'est pas compliquée.
Leeja Sims a fait une méta-analyse, c'est-à-dire une synthèse de toute la recherche scientifique à ce sujet. Il a réuni huit grandes études qui avaient été menées ces dernières années, et il a tout simplement enlevé les corrélations entre les critères évalués et le stéréotype. Alors, pour résumer sa méthode, en gros, il a choisi un critère solide qui permet d'évaluer un groupe ; alors un groupe, ça peut être les hommes et les femmes.
Un critère solide, ça peut être donc un trait, un test de personnalité pour évaluer les différences de personnalité entre les hommes et les femmes, et un test de personnalité qui a démontré à plusieurs reprises, de nombreuses fois, des différences entre les hommes et les femmes. Le Neo-PI est un excellent critère en ce qui concerne la personnalité. Deuxième étape, on demande à des individus de livrer leurs croyances vis-à-vis d'un groupe ; ici, par exemple, les hommes et les femmes, sur des traits de personnalité, sur des préférences, sur des comportements non verbaux.
Troisième étape : ces croyances sont ensuite comparées aux critères. En fait, la corrélation entre les croyances et ces critères. Alors, concernant les résultats, ce qu'on observe, c'est que les corrélations entre les stéréotypes de genre et les divers critères utilisés varient globalement de 0.
34 à 0. 98, et la majorité se trouve entre 0. 66 et 0.
80. Je rappelle que 1 correspond à une corrélation parfaite, ce qui signifie que les deux variables sont dépendantes l'une de l'autre, elles évoluent simultanément dans le même sens, et 0 signifie qu'il n'y a aucune corrélation, aucune association, les deux variables sont strictement indépendantes. Ici, on a donc des corrélations positives qui vont de modérées à très élevées, ce qui indique un bon niveau de prédiction de la réalité par les stéréotypes.
Selon les auteurs, l'un des effets, selon Sims, c'est un des effets les plus puissants en psychologie sociale. Je vous donne un exemple concret : si on a une corrélation de 0. 80 entre le stéréotype de genre et le critère, ça signifie qu'il y a 64 % de variance partagée par les deux variables, le stéréotype et les critères.
Cela signifie que les stéréotypes de genre expliquent 64 % de la variabilité du critère, des stéréotypes, expliquant 64 % des différences réelles entre les hommes et les femmes. Donc, on peut dire que 36 % des différences hommes-femmes ne sont pas expliquées par le stéréotype. Sims a lui-même mené une étude sur les stéréotypes en 2012, donc ces récents, où les résultats affichent que 100 % des stéréotypes de genre ont une corrélation supérieure à 0.
3 avec le critère. C'est-à-dire que c'est une corrélation modérée en psychologie sociale, et 94 % des stéréotypes de genre ont une corrélation supérieure à 0. 50, ce qui est une corrélation élevée.
Alors, comment expliquer que, malgré tous ces résultats récents, on continue à penser que les stéréotypes sont forcément faux ? Sims dénonce un biais de confirmation qui est très prégnant dans la recherche en psychologie sociale. Un biais de confirmation, c'est quand on a tendance à rechercher les informations qui vont valider nos hypothèses, nos croyances et nos valeurs.
Va tout faire pour ignorer les informations qui contredisent nos hypothèses, nos croyances et nos valeurs. Ce qu'il explique, c'est que dans une branche très orientée politiquement et favorable à l'égalitarisme, les chercheurs, les prophètes et les professeurs en psychologie sociale s'attendent à ce qu'il y ait un effet des stéréotypes. Donc, ils ferment inconsciemment les yeux sur les études et les résultats démontrant la pertinence des stéréotypes dans la psychologie sociale.
Alors maintenant, on va prendre un petit peu de recul sur ces études. Première chose à dire : ça paraît évident, mais je préfère le préciser, on ne sait jamais. Dire que les stéréotypes sont souvent vrais ne veut en aucun cas dire qu'ils s'appliquent à chaque individu ; ce sont des moyennes.
Quand on dit que les hommes sont plus grands que les femmes, ça ne veut pas dire que tous les hommes sont plus grands que toutes les femmes. Ensuite, ce n'est pas parce qu'un stéréotype est souvent vrai que cela signifie qu'il faudrait refuser de voir des stimuli qui contredisent ce même stéréotype. L'exactitude n'est pas la rationalité ; ça c'est un point très important à comprendre.
Ce n'est pas parce que les stéréotypes sont souvent exacts que le raisonnement ou le chemin pour arriver à cette conclusion est rationnel et correct. Ainsi, pour reprendre les termes de Daniel Kahneman dans son livre "Système 1, Système 2", le stéréotype serait l'heuristique, c'est-à-dire un raccourci intuitif, rapide, souvent correct et qui est très utile quand on a peu d'informations sur un individu. Il est souvent correct, mais pas à tous les coups ; et l'analyse individuelle serait le système analytique, plus lent et rationnel, mais toujours correct quand c'est ce qu'on devrait faire lorsqu'on a plus d'informations sur l'individu.
Plus nous avons d'informations sur un individu, moins nous devrions avoir besoin d'utiliser les stéréotypes. Les stéréotypes peuvent être très utiles lorsque l'on a peu d'informations sur une personne. Enfin, les stéréotypes ne devraient pas servir de prescription ou de leçon de morale.
Il ne faut pas confondre une description et un jugement. Beaucoup d'auteurs qui parlent de psychologie sociale vont nous expliquer qu'il y a plein de failles, plusieurs types de stéréotypes, mais on peut les classer en deux catégories : les stéréotypes descriptifs et les stéréotypes prescriptifs. Les descriptifs décrivent ce qu'il en est ; les prescriptifs décrivent ce qu'il devrait être.
Un stéréotype descriptif, par exemple, serait de dire que les femmes ont tendance à rester plus longtemps à la maison avec les enfants que les hommes. En fait, un stéréotype prescriptif serait de déclarer que les femmes devraient rester plus longtemps à la maison. Cela reste un jugement.
La vision constructive des différences hommes-femmes, aujourd'hui, qui nous est imposée dans notre société, prédominante, nous explique dès l'école que ce sont exclusivement les stéréotypes qui expliquent les différences hommes-femmes. Ces différences se seraient construites sur les attentes que la société avait pour elles. Ainsi, les femmes aiment s'occuper de leurs enfants, c'est uniquement parce qu'on leur a acheté des poupées quand elles étaient petites.
Mais on oublie de prendre le problème à l'envers et de se dire que ce fameux stéréotype, avant d'avoir une quelconque influence sur le monde, c'est d'abord le monde lui-même qui l'a créé. Un stéréotype ne part pas du néant ; il se construit à partir de faits observables. Il ne faut donc pas sous-estimer l'importance des stéréotypes.
S'ils existent, d'ailleurs, c'est qu'ils ont une valeur fonctionnelle ; ils nous permettent, en l'occurrence, de simplifier le monde et donc de mieux le comprendre, de gagner du temps et de l'espace cognitifs. Les gens auront beau essayer de lisser les différences sexuelles, la vérité remontera toujours à la surface, un peu comme un ballon qu'on essaie désespérément de faire couler. Et comme dirait le psychologue cognitif Steven Pinker, la vérité ne peut pas être sexiste.