Si nous vivons actuellement une pause dans la démocratisation du monde, la marche vers la démocratie reprendra. S'il y a bien une loi en sciences politiques, c'est que les démocraties ne se font pas la guerre entre elles. Et donc plus il y aura de démocraties, logiquement, moins il y aura en tout cas de conflits interétatiques.
Ravie de vous retrouver, pour une nouvelle Leçon de géopolitique, un entretien pour éclairer l'actualité internationale. Russie-Ukraine, Hamas-Israël, Azerbaïdjan-Arménie ou encore Venezuela-Guyana, l'année 2023 se termine avec une actualité chargée de confrontations militaires, de violations de frontières et de non-respect du droit international. Alors, le monde est-il devenu plus violent, plus anarchique et chaotique ces derniers mois ?
On en parle avec vous Bruno Tertrais. Bienvenue. Merci.
Bonjour. Vous êtes le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique et vous venez de publier ce livre : "La guerre des mondes : le retour de la géopolitique et le choc des empires". Vous avez achevé la rédaction de ce livre avant le 7 octobre 2023, c'est-à-dire avant l'attaque du Hamas contre Israël.
Dans votre livre, vous évoquez des néo-impérialismes qui seraient au nombre de quatre : la Chine de Xi Jinping, la Turquie d'Erdogan, la Russie de Poutine et l'Iran des ayatollahs. En quoi ces néo-impérialismes sont-ils, selon vous, responsables des conflits auxquels nous avons assisté ces derniers mois ? Alors, ils ne sont pas responsables de toutes les guerres dans le monde, naturellement.
Mais ils sont effectivement à l'origine d'un certain nombre de crises et de conflits depuis plusieurs années, voire depuis deux décennies. Et en ce qui concerne les conflits et crises les plus actuels, on voit très clairement qu'il y a une sorte d'arc de crises depuis le nord de l'Europe jusqu'au Proche-Orient, qui met en jeu bien sûr la Russie pour l'Ukraine, l'Azerbaïdjan vis-à-vis de l'Arménie et plus récemment et encore plus tragiquement, Israël et Gaza, où l'on voit un mouvement, le Hamas, dont les origines idéologiques sont communes avec deux des puissances qui sont aujourd'hui à l'œuvre : la Turquie bien sûr avec l'AKP, et le Qatar. Et par ailleurs, ce Hamas est soutenu par un autre de ces néo-empires, par l'Iran bien entendu, qui est même son premier soutien.
Donc on peut dire quelque part que ce tout dernier conflit en date qui oppose Israël et le Hamas, il s'inscrit bel et bien dans cette grille de lecture que j'appelle "la guerre des mondes" et qui oppose des démocraties, parfois, même souvent, très imparfaites, à des entités qui sont directement inspirées ou soutenues par des néo-empires revanchistes. Néanmoins, ce néo-impérialisme iranien, il est très particulier puisqu'en même temps on a bien vu que l'Iran ne rentrait pas directement dans le conflit. Donc c'est un néo-impérialisme où la puissance impériale envoie ceux qu'on appelle "ses obligés", ses proxys ?
Oui, c'est bien dit effectivement. C'est une forme d'impérialisme plus subtil, moins actif sur le plan territorial, en tout cas en apparence. Il y a une tradition dans le régime politique iranien qui est issue de la révolution de 1979, c'est en gros, comme disent certains, d'envoyer les étrangers se battre à la place de l'Iran.
On l'a vu bien sûr avec le Hezbollah, on le voit avec bien sûr les Houthis au Yémen qui ont leur propre jeu mais qui sont aussi aidés par l'Iran. On le voit encore avec le Hamas et on l'a bien vu tout au long de la guerre de Syrie, avec de très nombreux bataillons entrainés et dirigés par le corps des gardiens de la révolution islamique. Il n'empêche qu'il y a quand même aussi parfois une présence directe de l'Iran, par exemple en Syrie depuis 2015.
Vous parlez de néo-impérialisme chinois. On pense bien sûr à toutes les avancées de la Chine, notamment en mer de Chine du Sud. En revanche, pour l'instant, sur le front taïwanais, toujours les mêmes provocations ou survols, mais rien qui s'apparente encore à un conflit qui pourrait devenir bien réel.
Comment voyez-vous la suite de ce terrain, de ce potentiel conflit-là ? La première échéance sera l'élection présidentielle taïwanaise. Il y aura un nouveau ou une nouvelle présidente à Taïwan.
Et bien sûr, la Chine va scruter de très près les premiers mots et les premiers gestes, les premiers actes de ce nouveau président ou de cette nouvelle présidente. On peut imaginer d'ailleurs que la Chine, en ce moment, essaie de tester les différents candidats en essayant de voir la manière dont ils réagissent aux provocations les plus récentes de Pékin. Néanmoins, je ne pense pas que la Chine soit à la veille d'envahir Taïwan, Xi Jinping le président chinois sait très bien qu'il n'a qu'une seule chance et qu'il ne peut pas se permettre de rater cette éventuelle opération.
Et je crois qu'il hésitera longuement avant de mettre toutes ses forces dans cette opération qui serait extrêmement risquée. Et donc, la guerre à Taïwan, à mon sens, n'est pas pour demain. Malgré tout, certains observateurs notent qu'on semble être dans un moment de l'histoire où certains acteurs internationaux sont désinhibés par rapport au respect du droit international, par rapport au respect des frontières.
Je voudrais qu'on mentionne un autre conflit potentiel, bien sûr, le Venezuela, qui a organisé un référendum, bien sûr inégal, pour annexer l'Essequibo cette région qui compose les deux tiers du Guyana voisin. Dans ce cas de figure, quelle est votre analyse ? Est-ce que vos grilles de lecture s'appliquent également à ce sous continent-là ?
Alors vous avez raison de dire qu'il semble y avoir une sorte d'érosion, d'effritement du tabou qui existe depuis, on va dire, le milieu des années 1970 sur le changement des frontières internationales par la force. C'est bien sûr le cas pour les néo-empires que sont la Russie, la Chine, l'Iran et dans une certaine mesure la Turquie. Mais ce peut être aussi le jeu de certaines forces nationalistes, comme c'est le cas au Venezuela.
La grande question est de savoir si il y a une sorte d'exemple qui a été créé, causé par l'annexion de la Crimée en 2014, ou si ce sont simplement des phénomènes parallèles sans lien de causalité directe les uns avec les autres. Ce que je crois en tout cas, c'est que la manière dont la communauté internationale et les Occidentaux en particulier réagissent à ses provocations ou à ses addictions, eh bien elle a un impact sur la manière dont les autres acteurs voient leur capacité à changer les frontières par la force. Autrement dit, s'agissant par exemple du Venezuela, s'il n'y avait pas eu immédiatement une réaction militaire américaine qui était destinée à montrer à ce pays que l'Amérique le surveillait de près, peut être que le président vénézuélien aurait été déjà un petit peu plus loin dans l'avancement de ses desseins.
J'en reviens à la guerre entre le Hamas et Israël. Vous, vous n'avez pas cru vraiment à la crainte d'un embrasement régional. Pourquoi ?
Ce que je constate, c'est que malgré les initiatives des Houthis qui ont tiré de très nombreux missiles et drones en direction non seulement d'Israël, mais de forces américaines et même de forces françaises, en dépit également de tirs de missiles du Hezbollah depuis le Sud-Liban, il ne semble pas y avoir eu de volonté délibérée d'autres acteurs de s'impliquer massivement et directement dans ce conflit. Nous verrons ce qu'il en est en 2024. Je crains par exemple que, une fois le problème du Hamas réglé, s'il peut l'être, du point de vue israélien, Jérusalem ne soit tentée de s'adresser maintenant à un autre problème existentiel, de son point de vue également, qui est celui du Hezbollah.
Dans un tel cas, alors on pourrait tout à fait voir effectivement l'Iran entrer dans la danse. Vous analysez également la façon dont nous vivons cette guerre et avant elle, celle qui oppose la Russie à l'Ukraine depuis février 2022. Ces guerres que nous vivons maintenant quasiment en direct live sur nos téléphones avec les chaînes d'info en continu, qu'est ce que cela modifie en nous ?
Nous, les Européens, nous avons fait le pari de mettre un terme aux guerres entre nous, c'est à dire au sein de l'Union européenne. La réussite du pari européen, c'est justement d'avoir remplacé la guerre par la compétition pacifique. Ce faisant, nous avons peut être oublié que la guerre était encore utilisée, considérée comme un moyen rationnel de l'action politique dans une grande partie du monde, voire dans la majorité des pays du monde.
Et donc le réveil a été difficile. On avait eu pourtant un premier réveil avec les Balkans au début des années 1990 et on a vu réapparaître la grande guerre interétatique traditionnelle, bien sûr, avec l'invasion de l'Ukraine depuis 2014. C'est difficile à accepter pour nous Européens, parce que nous nous sommes justement débarrassés de la guerre que nous avons menée entre nous, entre Européens pendant des siècles.
Et c'est parfois un peu difficile pour nous de comprendre que ce mode de raisonnement n'est pas celui du reste de la planète. Et malgré toutes ces choses que vous nous décrivez, vous osez, vous assumez d'écrire que sur le long terme, vous, vous pensez, Bruno Tertrais, que la société humaine va tendre à se pacifier. C'est audacieux.
C'est peut-être audacieux, mais il y a un certain nombre d'arguments qui, à mon sens, vont dans le sens de cette thèse. Si nous vivons actuellement une pause dans la démocratisation du monde, c'est-à-dire dans ce mouvement très lent et progressif de progrès de la démocratie, ce n'est pas véritablement un recul et on peut espérer qu'après cette crise de la démocratie que nous vivons actuellement, avec notamment le retour du populisme et du nationalisme, la marche vers la démocratie reprendra. Je ne crois pas à une fin inéluctable de l'histoire.
Je constate simplement que depuis 1945, le nombre de démocraties et le nombre de personnes qui vivent dans un régime dit démocratique tend plutôt à s'accroître sur le long terme. Or, s'il y a bien une loi en science politique, c'est que les démocraties ne se font pas la guerre entre elles. Et donc plus y aura de démocraties, logiquement, moins il y aura en tout cas de conflits interétatiques.
Deuxième argument, c'est le vieillissement de la société humaine. Ce vieillissement commence à être très rapide, notamment en Asie. Et plus la société humaine vieillira, plus elle a de chances de devenir moins belligérante, moins belligène, moins conflictuelle, moins prompte aux conflits.
Là encore, ce sont des tendances de très long terme qui ne nous disent absolument rien de ce que seront les conflits de 2024 et je ne pense pas qu'on puisse dire que cette tendance lourde sera véritablement visible avant 20, 30, 40, 50 ans ou plus. Mais en tout cas, certaines tendances lourdes laissent penser qu'effectivement nous pourrions, à échéance de la fin du siècle, disons, vivre dans un monde moins conflictuel que celui des années 2020. Et malgré tout, vous expliquez bien dans votre ouvrage que vous n'excluez pas d'autres formes de guerres, toutes ces nouvelles conflictualités qu'on nomme "guerres de l'information, conflits hybrides".
Les guerres de l'information sont parmi les domaines les plus préoccupants pour les démocraties, parce que nos démocraties sont mal armées pour les conduire. Certains grands acteurs, tels que la Russie et la Chine, mais aussi d'autres acteurs moins puissants en apparence, mais en fait tout à fait aptes à mener ces guerres de l'information, je pense par exemple à la Corée du Nord, vont continuer et sans doute intensifier leurs actions de déstabilisation ou de manipulation de l'information dans nos sociétés, au point sans doute de pouvoir affecter partiellement le résultat des élections ou au moins les campagnes électorales. On peut en particulier pour l'année 2024, êtres inquiets quant à la manière dont la Russie va tenter d'aider les candidats républicains et notamment Donald Trump, si c'est lui qui est le candidat, par des manipulations de l'information, par des trucages qui seront bientôt augmentés par l'intelligence artificielle.
Et donc cette guerre de l'information est en train, à mon sens, de prendre des proportions véritablement inquiétantes pour nos démocraties, parce que nous serons toujours moins bien armés que nos adversaires dans ce jeu-là. Avec dans votre ouvrage une seule grande ligne de partage du monde, fondamentale : la remise en cause des valeurs libérales de l'Occident avec ce que vous appelez la notion de "guerre tiède", expliquez-nous. Oui, c'est ce que j'appelle la guerre des mondes.
Non pas une guerre froide entre deux blocs rigides, comme ce fut le cas dans la deuxième partie du XXᵉ siècle, mais grosso modo entre deux familles de pays, celle de pays plutôt démocratiques et plutôt libéraux, et celle de pays plutôt autoritaires qui se concentrent notamment sur l'espace eurasiatique. Il me semble que c'est effectivement la ligne de faille pertinente, on le voit de plus en plus, notamment parce que les opinions publiques des deux côtés sont de plus en plus partagées et ont une image de l'autre partie de plus en plus négative, alors que ce qu'on appelle le sud global ne recouvre pas à mon sens d'entité cohérente, ni sur le plan économique, ni sur le plan politique, ni sur le plan institutionnel. Donc pas vraiment deux blocs, mais deux familles de pays qui ont commencé un affrontement hybride qui pourrait durer très longtemps, qui ne sera pas forcément militaire directement, mais qui pourrait être un petit peu plus chaud que la guerre froide, d'où mon expression de "guerre tiède".
Merci infiniment Bruno Tertrais d'avoir été en ligne avec nous. Je renvoie à votre excellent ouvrage "La guerre des mondes : le retour de la géopolitique et le choc des empires", publié aux éditions de l'Observatoire. Je rappelle également que vous êtes le directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique.
Merci à vous de nous avoir suivi. Merci pour votre fidélité. Merci à Alice Dossin qui toute l'année 2023 aura préparé avec moi ces entretiens.
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