Transcription: eric vautier Relecteur: Claire Ghyselen À l’âge de huit ans, j’ai assisté au massacre d’une famille entière de poux. Dans ma tête, j’imaginais Maman Pou, Papa Pou et tous leurs bébés mignons, bien au chaud, boissons à volonté. .
. Quand on m’a mis ce produit pour les tuer, hooo, j’ai senti mon cœur se serrer et j'ai eu beau argumenter, leur vie s'est terminée dans une baignoire. Pfffff.
Trente ans plus tard, je me console encore en me disant qu’ils ne sont pas morts pour rien. Grâce à leur sacrifice héroïque, j’ai commencé à m’intéresser à ce monde minuscule qui m’entoure et je suis devenue biologiste. Bien au-delà des poux, j’ai commencé à tomber sous le charme de toutes ces espèces invisibles parfois.
Personne ne les remarque alors qu’elles sont indispensables à notre survie. Et à force de les observer, je vous avoue que j’ai commencé à développer une sorte d’obsession. J’avais envie de les rencontrer en vrai, juste le temps d’une exploration scientifique.
Et c'est arrivé un dimanche soir. Tout a commencé dans une forêt. J’étais là, sagement, en train de ramasser de la mousse et j’avais hâte de voir ce qui se cachait à l’intérieur au microscope.
Mais après plusieurs heures, épuisée de ne rien trouver, j’ai senti mes paupières se fermer et je me suis endormie. Soudain, un « Psst » me tire de mon sommeil. J'ouvre les yeux et je réalise que je suis devenue minuscule.
Dans ma tête, c’est un mélange entre panique et excitation. Chaque brin de mousse est devenu un arbre géant. Chaque goutte d'eau, une immense flaque.
Et là, je l’aperçois enfin. Celui que j’avais tant cherché au microscope maintenant me regarde de haut. Et avec ses huit pattes et son corps dodu, il me dit fièrement : « Moi, c’est Teddy.
Je n’aime pas tellement faire mon prétentieux, mais je résiste à tous les stress. J’ai même un oncle qui est allé sur la Lune et ma grand-mère a survécu plus d’un siècle sans la moindre goutte d’eau. » Sa bonne humeur est hyper communicative.
Je souris en me disant qu’il porte bien son nom. Il me fait penser à un autre Teddy, un champion : Teddy Riner. Il m'explique qu'il veut me présenter une amie à lui.
Elle s'appelle Sissi. Il me dit que c’est grâce à elle que j’ai pu danser sous la neige cet hiver. Ok.
Je tourne la tête, je vois une créature avec une chevelure scintillante. Je ne vois pas où ils veulent en venir, mais devant mon air complètement idiot, Sissi m’invite à prendre place sur son dos. Et ensemble, on s'envole de plus en plus haut.
On monte, on monte. Et à une certaine altitude, j’entends que Sissi me chuchote à l’oreille : « Regarde bien, Aïna, voici comment naissent les flocons. » L'air est devenu glacial.
Et fascinée, je la vois fabriquer deux immenses flocons étincelants. Et là, j’ai un déclic : en fait, Sissi n’est pas du tout une impératrice. Sissi, c’est la Reine des Neiges.
J'attends son signal. Chacune s’accroche à son flocon et on plonge doucement dans le vide. On flotte vers la mer.
À l’arrivée, je vois plein de morceaux de verre à la surface de l’eau et à l’idée que c’est peut-être de la pollution, je me sens triste, honteuse. Mais tout à coup ces morceaux de verre se mettent à bouger et à me parler. J’entends une voix qui me dit : « Tu débarques du ciel, toi.
Enchantée ! Je suis Aude. Comme la molécule d’oxygène : O2.
Logique, je produis plus de la moitié de l’oxygène que tu respires. D'ailleurs, je suis en train de fabriquer cette bulle. Tu peux t’allonger dessus si tu veux retourner sur ta mousse d’origine.
» Je regarde Sissi dans son magnifique vaisseau en verre. On dirait qu'elle sort tout droit d'un roman de Jules Verne. Je m’installe sur cette bulle et je m’envole devant un magnifique coucher de soleil.
Puis au bout d’un moment, je sens mon corps devenir de plus en plus lourd et je m'écroule de fatigue. À mon réveil, je sens que j’ai la marque du microscope autour de l’œil et je découvre que j'ai retrouvé ma taille humaine. Et c’est comme ça qu’une simple balade en forêt m’a complètement transformée.
Depuis cette nuit, j’ai compris que les vrais héros de cette planète sont invisibles pour les yeux. Et quelque part, je me dis que le Petit Prince avait raison puisqu’aujourd’hui encore, il m’arrive de les entendre ou de les voir, mais cette fois juste avec le cœur. Là, vous pourriez vous dire que ce que je viens de vous raconter, c’était un rêve, une histoire inventée à la manière du Petit Prince, version minuscule princesse.
Pourtant, Teddy, Sissi et Aude existent bien. Et surtout, tout ce qu’ils m’ont raconté était vrai. Et c’est le moment de vous révéler un peu ce casting incroyable, de vous dire quelles espèces se cachent derrière chacune de ces rencontres.
Allez, on commence par Teddy, celui qui m’a réveillée. C'est un tardigrade. On appelle ça aussi un ourson d'eau.
Il peut être un peu prétentieux puisque c’est effectivement l’animal le plus résistant du monde, malgré sa taille microscopique. Quand on a envoyé des tardigrades dans l’espace, ils ont survécu malgré la pression, les rayonnements cosmiques et le vide sidéral. Quand on a retrouvé dans les collections d’un musée vieilles de plus d’un siècle des tardigrades coincés là, sans eau, là encore, ils ont survécu.
Sans eau, les tardigrades entrent dans un état de cryptobiose. C'est une forme de vie ralentie. Et ça, évidemment, ça intéresse les chercheurs.
Ils ont découvert une protéine qui s’appelle Dsup et qui sert de bouclier à leur ADN. Et ça, en médecine, ça donne plein d’espoir puisqu’on peut imaginer protéger l’ADN humain, par exemple dans le cadre de thérapies cellulaires. Et maintenant Sissi, la Reine des neiges, est-ce qu’elle existe ?
Absolument. Quand vous me dites Reine des Neiges, maintenant je vois la bactérie. Sissi pour Pseudomonas Syringae.
Cette bactérie est glaçogène. Ça veut dire qu'elle a cette capacité à créer des flocons ou des gouttes de pluie grâce à une protéine, notamment INP. Cette protéine, la recherche aujourd’hui la regarde de plus près pour voir comment on pourrait améliorer, par exemple, la conservation de nos aliments.
Et Aude, celle que j’ai prise pour un morceau de verre, qu’est-ce que c’était ? Une diatomée. Cette micro-algue fait partie de la famille du phytoplancton.
Et d'ailleurs c'est grâce à ses ancêtres qu'aujourd'hui on peut respirer. Ils ont apporté l’oxygène sur Terre il y a plusieurs milliards d’années et ils continuent à nous en fournir. Sa particularité, c’est qu’elle peut aussi se faire une carapace en verre et là aussi, la recherche veut un peu les imiter.
On a des ingénieurs qui regardent comment faire du verre à basse température et arrêter de chauffer à plus de 1000 degrés, comme on le fait aujourd’hui. Je pense que c’est clair pour vous que ce plancton, ces diatomées, tout ça, ça ne sert pas juste à nous inspirer, mais ça nous sert aussi à respirer. On met en danger ce plancton au quotidien avec nos activités humaines.
Et continuer à impacter ce plancton, c’est accepter un jour de se priver d’un de nos deux poumons. J’imagine que vous êtes convaincus maintenant de leur importance écologique et peut-être même que vous rêvez de les rencontrer à votre tour. La bonne nouvelle, c’est que c’est possible.
Il y a mille autres manières de se reconnecter à ce monde invisible. Par exemple, prenez le temps de repérer tous ces détails qui les trahissent. Peut-être que la prochaine fois que vous verrez un arbre avec cette mousse verte, vous imaginerez Teddy le tardigrade en train de se dandiner.
À la prochaine tombée de flocons de neige cet hiver, peut-être que vous aurez une pensée pour Sissi, la bactérie qui est sûrement derrière tout ça. Et à votre prochaine inspiration profonde, (Inspire, expire) prenez juste quelques secondes pour penser à Aude dans son vaisseau en verre à l’autre bout de l’océan qui produit cet oxygène. Et des espèces fascinantes comme elles, il en existe des milliers.
La recherche s'en inspire tous les jours pour innover, améliorer notre quotidien. C’est ce qu’on appelle le biomimétisme. Et moi, à mon échelle, si j'ai choisi d'y consacrer une bonne partie de mon énergie, c’est aussi pour honorer une promesse que je me suis faite enfant : ne jamais mourir comme un pou.
Vous vous souvenez ? Parce que, oui, au début, j’ai pleuré pour eux, mais juste après, j’ai pensé à moi. Et si moi j’étais une bestiole sur la tête d’un géant ?
Et si un jour il voulait m’éliminer parce que je devenais trop gênante ? Parce qu’un pou, quoi que vous en pensiez, il a un rôle. Dans la nature, il va favoriser l’immunité de certaines espèces.
Il va éliminer leurs peaux mortes. Des chercheurs regardent de quoi est faite cette petite colle qui lui permet de faire adhérer ses bébés. Mais fatalement, un pou, quand il ne sait plus trouver sa place et qu’il devient trop envahissant, il finira par être éradiqué.
Alors je vous en supplie, hors de question qu’on finisse comme des poux hors de contrôle sur cette planète et qu’on disparaisse juste par manque d’humilité ou de discrétion. On a encore une chance de retrouver notre place parmi Teddy, Sissi, Aude et tous nos autres colocataires invisibles. Et pour ça, on va juste devoir apprendre.
. . à se faire.
. . tout petit !
Merci.