Alors ce comité de novlangue ? Je fais des heures supplémentaires. Quelle belle chose que la destruction des mots !
T'as pas vu la 10e édition du dictionnaire Smith ? Épaisse comme ça ! La onzième sera encore moins épaisse.
Oui au fond la révolution sera vraiment terminée quand la langue sera parfaite. Aujourd'hui on va parler du langage, de la pensée, du rapport entre les deux, et de la novlangue : ce langage du futur décrit par George Orwell dans son génial roman '1984' Supposez qu'on parle d'un truc et que vous me disiez "moi sur ce sujet j'ai ma petite idée, j'ai mon opinion mais. .
. je peux pas la dire. " - Euh.
. . Tu veux dire que t'as pas le droit ?
Ou t'as peur que ça me choque ? - Ah non pas du tout ! C'est pas ça le problème il m'est juste impossible de dire cette idée.
Le langage que je parle ne me permet tout simplement pas de l'exprimer. - Ah ok mais comment tu peux avoir cette idée du coup ? Qu'est ce que ça veut dire "avoir une idée", "avoir une opinion" et être incapable de la dire ?
- Baaah. . .
Pas grand chose, c'est vrai. Il semble raisonnable d'admettre que toute opinion qu'on a, c'est une opinion que l'on peut exprimer, que l'on peut au moins formuler dans sa tête. Parfois il vaut mieux pas la dire tout haut mais on peut au moins la dire mentalement.
Et ça, ça a une conséquence très intéressante. C'est que notre langage trace une limite à ce que nous pouvons penser. Une opinion qui est inexprimable dans mon langage est du même coup une opinion que je ne peux pas penser.
Comme disait Wittgenstein : "les frontières de mon langage sont les frontières de mon monde. " - Oh la belle citation ! Et fais pas comme si tu comprenais Wittgenstein, hein !
Et la novlangue dans tout ça ? me direz vous. .
. - Eh oui, la novlangue dans tout ça ? ?
Eh bien j'y viens ! Et ça a un rapport direct avec tout ce que je viens de présenter. Mais laissez moi d'abord vous dire deux mots sur ce roman '1984' de George Orwell.
Et c'est garanti sans spoil pour ceux qui ne l'auraient pas lu, voudraient le lire, et ils auraient bien raison ! '1984' est un roman d'anticipation écrit en 1949 par l'écrivain britannique Georges Orwell. Ça se déroule dans le futur du passé, en 1984.
C'est une dystopie, c'est-à-dire le contraire d'une utopie. Orwell dépeint une société terrifiante régie par un état totalitaire qui prive les individus de toute liberté. Et c'est pas très sympa !
Les individus sont privés de toute liberté d'action et d'expression. . .
(bon ça c'est la base c'est normal ! ) . .
. mais aussi et surtout de toute liberté de penser. Est-ce que c'est pas terrible qu'on ne puisse plus dire "liberté de penser" sans entendre Florent Pagny chanter ?
*ma liberté de penser* En effet la société est dominée par un parti unique, l'Angsoc qui est dirigé par un mystérieux leader, Big Brother. . .
une figure quasi divine pour une société sans religion. Enfin bref. .
. Le simple fait de penser contre Big Brother, de penser d'une façon contraire à la ligne du parti, c'est un crime. C'est même le crime le plus grave qui soit : le crime par la pensée.
Si le parti décrète que la liberté c'est l'esclavage ou que la guerre c'est la paix, eh bien si absurde que ce soit il faut le penser ! Il faut le penser sincèrement c'est une obligation. Si vous ne pensez pas ce qu'il faut penser, et ceci même si vous n'exprimez pas ouvertement votre désaccord, vous êtes ciminel.
Vous êtes déjà criminel par votre seule pensée. L'Angsoc cherche donc non seulement à contrôler les individus dans leurs actes mais aussi et surtout dans leurs pensées, c'est-à-dire dans ce qu'ils sont au plus profond, au plus intime d'eux même. Pour mettre en œuvre cela, tout un système de surveillance et de répression est évidemment nécessaire.
On a des caméras partout, une police de la pensée, de la dénonciation en veux tu en voilà, et puis pour les récalcitrants : la prison, la torture et cetera. . .
Des tas de choses réjouissantes ! Un autre aspect de ce régime, qui peut sembler assez mineur par rapport au reste c'est la création d'un langage spécial appelé "novlangue" destiné à devenir une sorte de langue officielle du parti. Le nom même de ce parti, "Angsoc", est justement un mot de novlangue.
On y reconnaît une sorte d' abréviation pour "socialisme anglais" et ce procédé est assez caractéristique de la novlangue. En effet la novlangue est d'abord présentée comme une entreprise de simplification et de raccourcissement du langage. Dans le roman, un personnage qui travaille à la création de la novlangue se vante ainsi de détruire des mots par centaines, de tailler le langage jusqu'à l'os.
"Prenez 'bon' par exemple. Si vous avez un mot comme 'bon', "quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme 'mauvais' ? "'Inbon' fera tout aussi bien, mieux même, parce qu'il est l'opposé exact de 'bon', ce que n'est pas l'autre mot.
"Et si l'on désire un mot plus fort que 'bon', quel sens y a-t-il à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles "comme 'excellent', 'splendide' et tout le reste ? "'Plusbon' englobe le sens de tous ces mots, et si l'on veut un mot encore plus fort il y a 'doubleplusbon'. "En résumé, la notion complète du bon et du mauvais sera couverte par 6 mots seulement, "en réalité un seul mot.
" Comprenez bien qu'en 1984, les membres du parti parlent encore surtout anglais et non novlangue. La novlangue est en cours de création et de diffusion, et on estime qu'il faudra attendre 2050 avant qu'elle soit la seule apprise et parlée dans l'Angsoc. Bon alors jusque là c'est plutôt amusant et on pourrait avoir l'impression que la novlangue c'est juste une curiosité folklorique de cette société.
Et c'est quand même moins effrayant que d'autres aspects comme la police de la pensée, la surveillance permanente, les prisons, la torture et cetera. . .
Mais en fait, la création de ce langage obéit à un but qui est plus terrifiant et plus radical que tout le reste. "Ne voyez vous pas que le véritable but du novlangue est de restreindre les limites de la pensée ? "À la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée car il n'y aura plus de mots pour l'exprimer.
"La révolution sera complète quand le langage sera parfait. " S'il y a une police de la pensée en 1984, c'est parce qu'il est encore possible de penser des opinions dissidentes, des opinions opposées à la ligne du parti. Il est encore possible de penser, par exemple, que non, l'esclavage ce n'est pas la liberté ou que, non, la guerre ce n'est pas la paix, et ça paraît même évident pour un locuteur normal de l'anglais ou du français.
Or, il ne faut pas penser ces choses dans l'Angsoc. Penser ces choses est un crime, un crime par la pensée ! L'individu doit donc s'empêcher de penser ce qui lui paraît évident dans le langage et ça c'est pas facile : ça suppose une maîtrise de soi remarquable !
Car l'individu est capable de formuler ces opinions dissidentes et même de les comprendre et d'en saisir la justesse, tout simplement parce que le langage qu'il parle et dans lequel il pense l'invite à le faire. Aussi, pour le parti, le plus grand danger il est là : dans le langage, un langage naturel, comme l'anglais ou le français, est en soi dissident. Il offre trop de liberté à la pensée en lui permettant de formuler des tas d'opinions dangereuses Pour contrôler la pensée des individus, plus efficace que la police de la pensée, la surveillance, la torture, et cetera, il faudrait tarir la source même de la dissidence dans le langage !
- "Tarir la s. . .
" Ah, c'est bien dit ! - Ouais c'est vrai que c'était pas mal. .
. Si le langage était tellement restreint qu'il ne permettait plus l'expression d'aucune opinion dissidente, une police de la pensée deviendrait inutile puisque le crime par la pensée serait devenu tout-à-fait impossible. Et le projet de la novlangue c'est exactement cela.
En somme, puisque les limites du langage sont aussi les limites de ma pensée la meilleure façon de contrôler la pensée des individus c'est de contrôler leur langage. Et à la limite, ce serait de réduire la taille de cette cage "langage" jusqu'au point où elle ne laisse plus aucune liberté de penser à l'individu. *mais vous n'aurez pas.
. . * *non vous n'aurez pas.
. . * Eh bah si, on va l'avoir ta liberté de penser, mon p'tit Florent !
Interdire de penser une opinion dissidente à grands renforts de surveillance, de police, de torture, et cetera, c'est classique, on connaît ! et ça a ceci de rassurant que c'est la preuve que la dissidence est encore possible, puisqu'elle est réprimée. Par contre réussir à rendre impossible le fait même d'exprimer une opinion dissidente, ça, ça me paraît beaucoup plus terrifiant et c'est beaucoup plus radical.
Mais est-ce seulement possible ? Comment une langue comme la novlangue pourrait-elle empêcher toute expression d'une opinion dissidente ? Après tout, ce langage permettrait quand même d'exprimer des opinions conforme au parti et ça devrait du coup permettre aussi d'exprimer leur négation, et donc des opinions opposées à celles du parti.
Un langage qui permet de faire un éloge permet aussi de faire une critique ! Eh bien, Orwell imagine quelques subtilités qui empêcheraient cela. Par exemple, un personnage du roman évoque le mot "canelangue" qui en novlangue a la particularité de servir soit d'insulte, soit de compliment selon la personne à qui on l'adresse.
Appeler "canelangue" un membre du parti c'est lui faire compliments de son éloquence. Mais appeler canelangue un ennemi politique, c'est lui adresser une insulte, c'est de critiquer ce qu'il dit comme un verbiage sans intérêt. On voit qu'il devient en effet impossible de critiquer un membre du parti ou de faire l'éloge d'un ennemi politique.
Le même mot que vous utilisez pour critiquer ou pour insulter un ennemi, si vous le retournez contre un membre du parti, il devient un éloge, il devient un compliment, et vice et versa. - Hum. .
. T'es un sacré canelangue ! - Hmmm merci ?
Bon. Mais ce petit tour de passe-passe sémantique n'est pas suffisant pour expliquer comment la novlangue pourrait rendre vraiment impossible l'expression de toute opinion dissidente. Pour vraiment le comprendre, il est précieux de lire l'appendice sur la novlangue, un petit texte que Orwell ajoute à la fin de son roman et qui permet de mieux comprendre le fonctionnement de cet étrange langage.
Orwell écrit notamment ceci : "La fonction de certains mots novlangue "n'était pas tellement d'exprimer des idées que d'en détruire. "On avait étendu le sens de ces mots nécessairement peu nombreux "jusqu'à ce qu'ils embrassent des séries entières de mots qui, "leur sens étant suffisamment rendu par un seul terme compréhensible, "pouvaient alors être effacés et oubliés. "d'innombrables mots comme 'honneur', 'justice', 'moralité', "'internationalisme', 'démocratie', 'science', 'religion' "avaient simplement cessé d'exister.
"Quelques mots-couvertures les englobaient, et en les englobant, les supprimaient. "Ainsi, tous les mots groupés autour des concepts de liberté et d'égalité "étaient contenus dans le seul mot 'crimepensée'. "Une plus grande précision était dangereuse.
" Donc en novlangue les idées de liberté, de justice, de moralité, et cetera sont exprimables, le seul problème, c'est qu'elles le sont toutes par un même mot. Du coup ce qui est inexprimable en novlangue c'est la distinction que nous, nous faisons entre ces différentes idées. Or si on peut plus distinguer la liberté de la moralité de la justice et cetera, que reste-t-il du sens de ces différents mots ?
Rien, ou presque ! Le sens des mots réside justement dans ce qui les différencie les uns des autres. Comprendre des mots c'est comprendre des distinctions entre les mots.
Et donc, effacer ces distinctions en mettant un grand nombre de mots sous un seul mot couverture ça revient bien à les supprimer. En un sens donc, la novlangue ne censure pas vraiment : on peut tout traduire en novlangue. Mais souvent la traduction manquera cruellement de finesse et de distinction.
Et donc elle nous fera perdre beaucoup du sens originel. Orwell prend comme exemple le début de la Déclaration d'indépendance qui représente assez bien tout ce que l'Angsoc déteste. .
. Comment donc traduire en Novlangue un texte comme celui-ci ? "Tous les hommes naissent égaux.
Ils reçoivent du Créateur certains droits inaliénables, "parmi lesquels sont le droit à la vie, le droit à la liberté, et le droit à la recherche du bonheur. "Pour préserver ces droits, des gouvernements sont constitués "qui tiennent leur pouvoir du consentement des gouvernés. "Lorsqu'une forme de gouvernement s'oppose à ces fins "le peuple a le droit de changer ce gouvernement ou de l'abolir et d'en instituer un nouveau.
" Orwell remarque : "Il aurait été absolument impossible de rendre ce passage en novlangue "tout en conservant le sens originel. "Pour arriver aussi près que possible de ce sens, "il faudrait embrasser tout le passage d'un seul mot : crimepensée. " Crimepensée.
Traduction efficace, synthétique, qui manque un peu de finesse et distinction, et ça occulte complètement le sens du passage. Mais c'est traduit. De là, Orwell conclut : "On voit, par ce qui précède, qu'en Novlangue "l'expression des opinions non orthodoxes était presque impossible au dessus d'un niveau très bas.
"On pouvait naturellement émettre des hérésies grossières, des sortes de blasphèmes. "Il était possible par exemple de dire "Big Brother est inbon. " Mais cette constatation qui, "pour une oreille orthodoxe, n'exprimait qu'une évidente absurdité, "n'aurait pu être soutenue par une argumentation raisonnée, "car les mots nécessaires manquaient.
"Les idées contre l'Angsoc ne pouvaient être conservées que sous une forme vague, "inexprimable en mots, et ne pouvaient être nommées qu'en termes très généraux "qui formaient bloc et condamnaient des groupes entiers d'hérésie sans pour cela les définir. " Autrement dit, en fait, il n'est pas complètement impossible d'exprimer des opinions dissidentes en novlangue, mais il serait impossible de les développer, de les examiner, et de les justifier. Tout ce que vous pourriez dire en français ou en anglais pour justifier une opinion dissidente se traduirait probablement par un seul mot : "crimepensée".
Et si la novlangue était la seule langue que vous ayez jamais apprise, donc si votre pensée était née, s'était formée et était restée enfermée dans la Novlangue, autrement dit si les frontières de votre monde étaient les frontières de la novlangue, Eh bien vous seriez en effet incapable de penser une opinion dissidente au delà d'une expression très vague et injustifiable. Face à quelqu'un qui vous dirait que l'esclavage est doubleplusbon, vous aurez peut-être une gêne obscure, une intuition de désaccord, une velléité de contradiction, mais vous seriez incapable de trouver les mots pour justifier ce désaccord, pour préciser votre opinion au delà de cette impression indicible. Tout ce qui vous resterait ce serait peut-être une furieuse envie de mettre un coup de poing dans la figure de votre interlocuteur, mais une envie de coup de poing, ce n'est pas une idée ou une opinion.
Et si t'as rien à répondre à "esclavage est doubleplusbon" c'est sans doute que j'ai raison ! En somme, la Novlangue d'Orwell illustre d'une façon frappante et extrême à quel point le langage peut restreindre la pensée. Si intelligent et rationnel qu'on soit, un langage pauvre nous condamne à une pensée pauvre.
On s'arrête là pour aujourd'hui, mais je ferai peut-être un jour un supplément à cet épisode parce qu'il y aurait encore pas mal de choses à dire au sujet de la novlangue. et plus généralement du rapport entre langage et pensée, donc vos commentaires ce d'autant plus les bienvenus sur cet épisode qu'ils pourraient du coup influencer le contenu de ce supplément. Mais au fait, pourquoi un grain de philo sur Orwell me direz-vous ?
C'est pas un auteur au programme et c'est vrai qu'Orwell n'est pas à strictement parler un philosophe, mais il y a des dimensions philosophiques dans toute son œuvre, et la novlangue en particulier c'est une expérience de pensée tout-à-fait intéressante pour réfléchir sur le langage. Et ce genre de référence dans une copie de philo c'est tout à fait valable et c'est même très pertinent. Spéciale dédicace à tous mes élèves de terminale !
J'en profite pour dire que 1984, indépendamment de ces histoires du novlangue, eh bien, c'est un chef-d'oeuvre et si vous ne l'avez pas lu, faites-le ! Jetez vous dessus ! C'est passionnant, c'est très intelligent, c'est accessible, et je vais vous mettre dans la description un lien vers une traduction française intégrale du texte donc vraiment aucune excuse.
Merci d'avoir regardé cet épisode, n'hésitez pas à partager et diffuser ces vidéos si vous les aimez, ça me fait vraiment plaisir et c'est ce qu'il y a de plus important pour soutenir l'existence de la chaîne. Ou pour le dire dans une traduction approximative en novlangue : Pouce-bleu-retweet-doubleplusbon-j'aime. Tu devrais bosser un peu plus ton novlangue, quand même.
Sur ces belles paroles je vous dis à bientôt ! Tchao ! Tu veux lire Wittgenstein c'est ça ?
C'est une très bonne idée, c'est très très bien Wittgenstein ! "Le monde est tout ce qui a lieu. .
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