Bienvenue sur Arte pour un numéro spécial du Dessous des Cartes Depuis une semaine, le Moyen-Orient est de nouveau en plein chaos : Parce que le Hamas a commis un massacre sur le sol israélien, tuant des centaines de civils, hommes, femmes, enfants… semant l’horreur avec des prises d’otages. Parce que ce n’est pas une guerre comme celles qu'Israël a déjà connues : cette fois c’est une organisation terroriste qui attaque un État qui se pensait invincible, Israël, une démocratie, abîmée, radicalisée par le dirigeant actuel Benjamin Netanyahou sur fond de colonisation et de violences accrues vis-à-vis de la population palestinienne. L’occasion pour nous ce soir : de réinscrire ce 7 octobre 2023 dans l’histoire tragique de ce que l’on appelle « le conflit israélo palestinien », puis de changer d’échelle, de regarder, au-delà de cette zone, quelles sont les forces en présence, en compagnie du géopolitologue Frédéric Encel que l’on retrouvera dans quelques minutes.
Mais tout d’abord, l’histoire et la géographie : C’est en Europe, à la fin du 19è siècle que naît le projet de fonder un état juif, en réponse aux pogroms dont les Juifs sont victimes en Europe orientale et centrale et à l’antisémitisme qui gangrène aussi la France avec notamment l’affaire Dryfus. En 1897, le premier congrès du mouvement sioniste, fondé par le journaliste austro-hongrois Theodor Herzl, choisit la Palestine, qui est alors une province ottomane, pour y implanter le futur état. Après la Première Guerre mondiale, l’émigration juive vers la Palestine s’accentue, soutenue par le gouvernement britannique qui gère le territoire conquis aux Ottomans.
Elle s’accélère cette émigration alors que démarre l’extermination des Juifs d’Europe par le régime nazi. 1947, après l'arrivée des rescapés de la Shoah, la population juive venue d’Europe va représenter un tiers de la population palestinienne. C’est alors que l’ONU nouvellement créée vote un plan de partage du territoire palestinien.
Il prévoit la création de deux États indépendants, un arabe et un juif, ainsi qu’une zone sous régime international autour de Jérusalem. Les Arabes rejettent ce plan et, le 14 mai 1948, David Ben Gourion proclame unilatéralement la naissance d’Israël. Le lendemain, les États arabes voisins s’unissent pour lui déclarer la guerre.
Cette première guerre israélo-arabe se solde par la victoire de l'État hébreu en 1949, selon une “ligne verte” séparant son territoire de celui des Arabes, et par la “Nakba”, la catastrophe en arabe. C’est l’exode de 750 000 Palestiniens, chassés de leur terre natale. Depuis, les deux peuples n’ont jamais trouvé la voie de la paix.
En juin 1967, Israël remporte la “Guerre des Six Jours” contre ses voisins et élargit encore ses frontières : les territoires palestiniens de Cisjordanie, Gaza et Jérusalem-Est passent sous son contrôle, ainsi que le plateau du Golan, pris à la Syrie, et le le Sinaï, à l'Égypte. La colonisation des terres palestiniennes se met alors en place, et au fil des décennies, l’occupation provisoire deviendra installation quasi-définitive. 1973, l’Égypte et la Syrie lancent une offensive contre Israël et perdent à nouveau la guerre.
Mais après les accords de Camp David, signés par le président Anouar El-Sadate et le Premier ministre Menahem Begin sous l’égide de l’Américain Carter, l’Egypte devient en 1979 le premier pays arabe à faire la paix avec Israël. Elle récupère le Sinaï en contrepartie. Les Etats-Unis jouent désormais les médiateurs entre Israéliens et Palestiniens, et en 1993, les accords d’Oslo entre l’Israélien Yitzhak Rabin et le Palestinien Yasser Arafat laissent entrevoir une solution de paix à deux états.
Hélas, fin 1995, l’assassinat d’Yitzhak Rabin par un juif fondamentaliste opposé à la rétrocession des territoires aux Palestiniens met fin à cet espoir. Depuis, c’est l’engrenage des violences et aucune relance du processus de paix n’a jamais abouti. En 2005, le Premier ministre Ariel Sharon a pourtant décidé l’évacuation de 8 000 colons de la bande de Gaza.
Mais en 2007, la scission du mouvement palestinien en deux camps opposés va encore compliquer la situation. Les islamistes du Hamas contrôlent désormais la bande de Gaza, tandis que le Fatah laïc de Mahmoud Abbas garde le pouvoir en Cisjordanie. Depuis, les gouvernements de droite qui se sont succédé au pouvoir, en particulier ceux de Benyamin Netanyahou, ont favorisé la colonisation au mépris des résolutions de l'ONU.
Regardez, voici la carte des implantations israéliennes dans les territoires palestiniens de Cisjordanie et de Jérusalem-Est. Pour faire face aux attentats et protéger les colons, une barrière de séparation de 500 km a été édifiée. Elle morcelle toujours plus le territoire où vivent les Palestiniens ; Par ailleurs, ce conflit israélo-palestinien semblait, ces dernières années, passé au second plan géopolitique.
Notamment depuis qu’en 2020, Israël avait opéré -avec Washington- un mécanisme de pacification de sa relation avec une partie du monde arabe : Avec les “accords d’Abraham” : Israël en effet avait normalisé ses relations avec les Émirats Arabes Unis, Bahreïn, puis, le Soudan et le Maroc. Alors ces accords d’Abraham, on va maintenant continuer d’en parler avec vous Frédéric Encel bonjour, merci beaucoup d’être en ligne avec nous, je rappelle que vous êtes géopolitologue Alors pour commencer, à la veille de l'attaque du Hamas sur le sol israélien, on entendait que l'Arabie saoudite allait, elle aussi, normaliser ses relations avec Israël, tout en reprenant le financement de l'Autorité palestinienne de Mahmoud Abbas. Est-ce qu'il y a un lien, selon vous, entre ce contexte diplomatique saoudien et l'offensive lancée contre Israël par le Hamas ?
Alors non seulement il y a un lien, mais pour moi, c'est le timing saoudien qui contribue pour l'essentiel à expliquer l'offensive terroriste massive du Hamas. Pour une raison au fond assez simple mais qu'on oublie trop souvent. On a affaire à un groupe islamiste radical qui est la branche des Ikhwan, donc des Frères musulmans et ce mouvement islamiste radical, sunnite bien évidemment, verrait la légitimité théologique et religieuse de son combat contre Israël s'effondrer si l'Arabie saoudite reconnaissait l'État d'Israël.
Pourquoi ? Parce que l'Arabie saoudite, c'est l'État dépositaire protecteur des lieux saints de La Mecque et Médine. C'est le royaume qui, pendant de longues décennies, a été parmi les plus ultraconservateurs au sein du monde arabo-musulman, toujours sunnite, bien évidemment.
Autrement dit, si Riyad reconnaît Israël, c'est-à-dire le droit pour le peuple juif de disposer d'un État nation, autant de choses que rejette catégoriquement le Hamas, et bien qu'en sera-t-il encore une fois de sa légitimité ? Donc moi je pense que, fondamentalement, le Hamas a choisi cette période-là, une période qui effectivement a vu l'Arabie Saoudite faire des gestes et dire des mots de plus en plus concrets et à un rythme de plus en plus soutenu d'ailleurs en faveur de la reconnaissance d'Israël. Est-ce que selon vous, c'est la fin de ce mouvement de pacification entamé entre Israël et le monde arabe ?
Alors je ne crois pas que ce soit la fin de la pacification et certainement pas des accords d'Abraham. Pourquoi ? Parce que les deux poids lourds des signataires arabes, à savoir le Maroc et les Émirats arabes unis, ont reçu, moyennant reconnaissance d'Israël, des avantages absolument substantiels.
Le Maroc, par exemple, a reçu, pas seulement d'Israël, mais des États-Unis d'Amérique, la sacro-sainte reconnaissance de la souveraineté du Maroc sur le Sahara occidental, qui est vraiment l'axiome diplomatique, stratégique et identitaire du Maroc. Quant aux Émirats arabes unis, ils ont reçu, toujours des Etats-Unis, une escadrille de chasseurs bombardiers dernier cri F35 et puis ils reçoivent pour le coup des Israéliens des renseignements, du matériel militaire, des entraînements et accessoirement des touristes. Moi, je ne crois absolument pas que ces deux États, et sans doute pas d'ailleurs Bahreïn, accepteront de renoncer en quelque sorte à ces avantages très considérables, surtout au profit d'un Hamas qui, fondamentalement, représente une véritable menace, y compris pour eux.
On entend ce que vous nous expliquez sur les avantages, pour ces gouvernements marocains, émiratis, sauf qu'il y a aussi la rue, l'opinion publique dans ces pays-là qui, on le sait, est majoritairement sensible à la cause palestinienne. Alors la rue arabe, par définition, est pro-palestinienne, ce qui est une évidence. Les Palestiniens sont des Arabes.
Pour la première fois, le Hamas ne s'est pas contenté, entre guillemets, de viser via des missiles ou des roquettes, des villes ou des villages d'Israël. Mais ils sont entrés pour y massacrer littéralement des centaines de civils et pour montrer, exprimer, assumer totalement cette cruauté aux yeux du monde. Autrement dit, on a changé de paradigme, on a changé de nature d'attaque du Hamas et je pense qu'au moins une frange des opinions publiques arabes en tout cas, les plus modérées, je pense par exemple au Maroc, ne souscrit pas à ce type d'attaque.
Frédéric Encel, il y a un autre phénomène géopolitique évident ces derniers jours, c'est la ré implication des États-Unis dans la région après ce massacre du Hamas. Selon vous, cette ré implication, elle est de quel ordre ? Alors, elle est très fondamentale cette ré implication américaine.
Pourquoi ? Parce qu'en réalité, elle est, entre guillemets, facile. Joe Biden, il est issu de la famille politique américaine la plus favorable à Israël, c'est-à-dire la droite du Parti démocrate.
Il n'y a pas aujourd'hui, du point de vue américain en quelque sorte, de limite ou de gêne à soutenir Israël. D'autant moins, et je le répète, car c'est très important, que la nature et l'ampleur du coup porté par le Hamas à Israël, aujourd'hui manifestement pas seulement dans l'opinion américaine, mais dans les opinions occidentales et peut-être même au-delà, n'autorisent pas en quelque sorte le "un partout, balle au centre". C’est la raison pour laquelle je crois que les États-Unis vont profiter en quelque sorte entre guillemets de ce coup de force pour revenir effectivement dans une large mesure en Méditerranée orientale et au Proche-Orient.
Dernière question Frédéric Encel, le contexte politique israélien. Comment est-ce que vous imaginez les mouvements à l'œuvre au sein de la société israélienne et au sein de la classe politique ? Je pense que Netanyahou vit ses derniers mois à la tête du pays.
Et finalement, ce ne sont même pas les affaires pour lesquelles il est inquiété par la justice et la police en Israël, qui parviendront à le faire tomber. Ça n'aura même pas été les questions liées au fameux système, enfin la modification du système institutionnel via la réforme, très combattue dans la rue israélienne depuis maintenant presque un an, peut-être pas non plus d'autres problèmes de type économiques, sociaux ou logistiques. Ce sera la guerre.
Et Netanyahou a manifestement raté le début de cette guerre, c'est le moins qu'on puisse dire. Une grande partie des Israéliens, jusque et y compris au centre droit de la vie politique de l'État juif, considèrent que Netanyahou a bâti de toutes pièces un gouvernement assez largement d'extrême-droite, mais pire que ça, constitué de gens incompétents. Aujourd'hui, en Israël, tout le monde est soudé, jusque et y compris à l'extrême gauche, au mouvement Shalom Akhshav, la Paix Maintenant, aux réservistes qui menaçaient de faire grève, aujourd'hui, tout le monde est uni.
La guerre va avoir lieu, mais dans quelques semaines, dans quelques mois, de toute façon, ce gouvernement chutera du fait des résultats d'une commission d'enquête. Et vous savez, en Israël, les commissions d'enquête mises sur pied après chaque guerre, elles sont extrêmement sérieuses. À plusieurs reprises, elles ont à elles seules fait chuter des gouvernements.
Merci beaucoup, Frédéric Encel d'avoir été en ligne avec nous. Je rappelle notamment la publication de votre Atlas d'Israël aux éditions Autrement. Merci à vous de nous avoir suivis.
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