Ceux qui connaissent le mieux le réchauffement climatique depuis des années, ce sont sans doute les pétroliers. C’est une révélation mais pas vraiment une surprise. L’entreprise Total ment depuis 50 ans.
Depuis 50 ans, elle organise même la désinformation pour protéger ses profits. Dès 1971, Total savait que ses activités étaient directement responsables du réchauffement climatique. Sans scrupules, elle a continué.
Total, nous nous engageons à tout mettre en oeuvre pour que bientôt vous ne veniez plus chez nous par hasard. Pire, Total a contribué sciemment à la fabrique du doute sur le dérèglement climatique en discréditant la science. À travers un lobbying agressif, la compagnie pétrolière a aussi tout fait pour empêcher la régulation de ses activités par des politiques climatiques exigeantes.
Ce constat, c’est celui de 3 chercheurs. Ils nous le livrent dans une étude inédite basée sur plus d’un demi-siècle d’archives et des entretiens avec d’anciens employés de Elf et Total. Pourquoi cette révélation est-elle si importante ?
On savait déjà que des compagnies pétrolières comme Exxon mobile, BP ou encore Shell avaient dépensé des milliards pour financer des études climato-sceptiques, faire du lobbying et mener la “stratégie du doute”. Mais cette fois-ci, et pour la première fois, cette affaire concerne une multinationale française étroitement liée à l’Etat, puisque l’Etat français a été son actionnaire majoritaire jusqu’en 1993. Cette étude démontre une fois de plus, le cynisme des grandes compagnies pétrolières.
Selon l’un des auteurs, les dommages causés par l’industrie pétrolière pour retarder une action efficace Ces compagnies ont littéralement volé le temps précieux d'une génération pour contenir la crise climatique. L’ampleur de ce que nous vivons aujourd’hui aurait pu être évitée ou du moins grandement amoindrie, si, il y a 50 ans, des hommes en costard autour d’un bureau avaient choisi la vie plutôt que le profit. Retour sur un scandale qui engage la responsabilité des grandes compagnies pétrolières, de Total et de l’Etat.
Le mercredi 20 octobre 2021, deux chercheurs français et un américain publient cette étude dans la revue américaine Global Environmental Change, Très vite, ces révélations sont reprises dans toute la presse. Le travail est immense : en un an et demi de recherches, Christophe Bonneuil, Pierre-Louis Choquet et Benjamin Franta ont analysé les réactions de Total face au réchauffement climatique pendant 50 ans. C’est la première fois qu’une étude scientifique analyse la responsabilité des majors pétrolières autour du climato-scepticisme sur une si longue période et décrit en détail les étapes historiques de déni et de retard pour prévenir la crise climatique dont nous subissons déjà les premiers effets.
Voilà ce qu’il en ressort : En 1971, le magazine Total information tiré à 6000 exemplaires et diffusé en interne et en externe, publie un article intitulé “la pollution atmosphérique et le climat”. Cet article établit un lien de causalité entre la combustion des énergies fossiles et l’effet de serre. Il prédit déjà la fonte des calottes glaciaires, la montée des mers et ses conséquences catastrophiques.
Extrait : L’éditorial du magazine a été signé par le PDG de l’époque. Aujourd’hui, tout ceci peut nous sembler évident, mais rappelons le contexte dans lequel sort cet article. À l’époque, l'hypothèse du réchauffement climatique est sérieusement discutée.
De nombreux rapports d’expertise scientifique réalisés dans les années 1960 et 1970 contribuent à attirer l’attention américaine et internationale sur le réchauffement climatique. À cette période, les alertes environnementales et les mouvements écologistes prennent de l’ampleur et les enjeux environnementaux occupent une place de plus en plus importante dans le débat public. Une synthèse réalisée au MIT en 1970, affirme, par exemple, que la Terre pourrait se réchauffer de 0,5 degré d’ici l’an 2000 et de 2 degrés au 21e siècle.
Pour Christophe Bonneuil, un des co-auteurs de l’étude, les années 1960-70 sont donc l’ère de l’insouciance, mais pas de l’ignorance. Et pourtant, à partir de ce moment-là, 1971 donc et jusqu’en 1988, Total et Elf, qui fusionneront plus tard, ne parlent plus du tout du dérèglement climatique. Alors que les environnementalistes français prônent le développement des énergies renouvelables, Total, comme la plupart des autres majors pétrolières, investit fortement dans le charbon à la suite du choc pétrolier de 1973.
Et c’est donc en 1988 que commence “la fabrique de l'ignorance”. C’est l’histoire du tabac, et c’est la même histoire pour les pluies acides, pour le trou de la couche d’ozone, pour les pesticides, le changement climatique, les néonicotinoïdes, le bisphénol A, la pilule contraceptive. On a vu cette stratégie à l’oeuvre encore et encore.
Les compagnies pétrolières, dont Total, utilisent alors deux stratégies pour retarder l'action climatique : semer le doute et mener un lobbying intense pour contrer les actions de régulation des émissions de CO2. Des stratégies qui vont nous faire perdre plus de 50 ans. Au milieu des années 1980, le géant américain Exxon, via l’Association environnementale de l’industrie pétrolière (Ipieca), prend la tête d’une campagne internationale des groupes pétroliers pour “contester la science climatique et affaiblir les contrôles sur les énergies fossiles”.
Et Total le suit. Bernard Tramier, directeur de l’environnement chez Elf puis Total, raconte avoir été informé de l’importance du réchauffement climatique en 1984. Deux ans plus tard, il alerte le comité exécutif d’Elf : C’est à partir de là que la responsabilité de l’entreprise est réellement en jeu.
Entre 1988 et 1993, Total participe activement à la stratégie du doute. L’entreprise communique pour remettre en cause l’ampleur du changement climatique, sa temporalité et son origine. Dans la revue de Total, le directeur de l’environnement affirme qu’”il n’existe aucune certitude sur l’impact des activités humaines parmi lesquelles la combustion des énergies fossiles”, pire au Sommet de la Terre à Rio, il distribue un dossier aux dirigeants dans lequel il regrette Comme les autres compagnies pétrolières, Total finance des études sur l'atténuation du changement climatique.
En 1993, Francis Girault, proche conseiller du PDG d'Elf, rédige une note dans laquelle il invite la compagnie à promouvoir l’idée A la fin des années 90, changement de stratégie. Être ouvertement climato-sceptique devient trop compliqué. Le GIEC publie son premier rapport en 1990, et les Etats présents au sommet de la Terre adoptent en 92 la Convention cadre des Nations Unies sur les changements climatiques.
Le protocole de Kyoto est adopté en 1997. Les chercheurs de l’étude écrivent : Elf élabore à cette période-là, des éléments de langage avec deux grandes idées : l’écologie détruit les emplois, et ce sont les consommateurs qui vont payer le prix des politiques climatiques. Ça ne vous rappelle pas quelque chose ?
Une politique environnementale qui a bien sûr ses raisons mais qui a aussi ses coûts. Moins de voitures, c’est moins d’usines et moins d’emplois. Un chômeur qui roule à vélo, c’est d’abord un chômeur.
En 1998, une note de l’API (American Petroleum Institute) autre grand lobby pétrolier affirme que : En 2002, un rapport de Total, utilise encore le conditionnel pour expliquer que l'augmentation des gaz à effet de serre dans l'atmosphère "serait" à l'origine du changement climatique. Ça c’est pour la stratégie du doute. Venons-en au lobbying.
Dès 1989, un lobby international de l’industrie fossile, cyniquement nommé “Groupe de travail sur le dérèglement climatique dans le monde”, se constitue. Leur objectif : s’opposer à la proposition de la Commission européenne, et du gouvernement français, de taxer l’énergie et notamment les combustibles fossiles. Le lobby pétrolier remporte les deux batailles en 1991 et 1994 et le projet d’écotaxe est abandonné à deux reprises.
Et devinez qui à cette époque a aussi tout fait pour empêcher cette écotaxe ? Dominique Strauss-Kahn, alors nouveau ministre français de l’Industrie. Il y a un moment où il faut dire : "Ça suffit !
” Mais ce n’est pas tout, Total et Elf entre autres continuent leur lobbying, et ça marche. Les entreprises empêchent l’adoption d’un objectif de réduction de 20 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre de 1990 à 2005. Cette mesure avait pourtant été proposée dès 1988 et devait être inscrite au Sommet de la Terre à Rio.
Finalement le protocole de Kyoto a acté un objectif de seulement 5% des émissions mondiales par rapport aux niveaux de 1990 à échéance 2008 - 2012. Alors vous vous dites peut-être que tout ça, c'est de l'histoire ancienne, et que maintenant Total prend enfin l'enjeu climatique à bras le corps. Mais c’est un peu plus compliqué que ça.
Les choses ont changé ? Oui. Depuis 2006, le groupe TotalEnergies reconnaît publiquement les rapports des scientifiques des Nations-Unies.
Il se présente, depuis 2015, comme un acteur de la transition énergétique et veut devenir l’un des cinq plus grands acteurs mondiaux des renouvelables en 2030. Sauf que, entre 2015 et 2019, Total a dépensé 77 milliards de dollars dans l’exploration et la production du pétrole et du gaz contre à peine 5 milliards d’investissements dans les sources d’énergies renouvelables. Les énergies renouvelables ne représentent toujours que 0,2% de la production de Total, une part dérisoire qui devrait atteindre entre 1,1 % et 1,6 % en 2025.
TotalEnergies prévoit une hausse de 35 % de sa production de gaz d’ici à 2030 par rapport à 2019, y compris en Arctique et malgré les controverses. Parce que l’énergie c’est la vie, Total se transforme et devient TotalEnergies, pour répondre toujours mieux à vos besoins. Certes, l’entreprise affiche un objectif de neutralité carbone en 2050 mais les investissements actuels de Total dans de nouveaux projets pétroliers et gaziers vont totalement à l’encontre des recommandations de l’Agence internationale de l'énergie.
Face aux accusations de l’étude, TotalEnergies a déploré Le groupe dément avoir tu le risque climatique durant des années. Peu importe les efforts de Total, comme le souligne Benjamin Fronta, auteur de l’étude. Total, tout comme d’autres compagnies pétrolières, adeptes du storytelling, continuent encore aujourd’hui de raconter une histoire à leurs investisseurs mais aussi au grand public pour qu’on les laisse faire.
Que va-t-il se passer maintenant que l’on sait ? Pour avoir une idée de ce qui pourrait attendre Total, on peut se pencher sur des cas similaires récents. Par exemple, Shell qui aux Pays-Bas a été condamné à réduire ses émissions de 45% d'ici à 2030 ou encore les nombreuses plaintes en cours aux Etats-Unis.
Cette étude pourrait permettre d'entamer de nouvelles poursuites légales contre Total, déjà assigné en justice pour inaction climatique. Les associations Notre Affaire à Tous et 350. org ont lancé une campagne de mobilisation “Total Ment”.
Elles exigent des décideurs publics de tenir la multinationale responsable et demandent aux institutions financières de cesser de la financer. Enfin, une question se pose vis-à-vis de la responsabilité de l’Etat français dans cette affaire. La France était parfaitement au courant des problèmes causés par les énergies fossiles, et pourtant, elle n’a rien fait pour réguler Elf et Total.
Les associations et certaines personnalités politiques, à l’image de Delphine Batho, ancienne ministre de l'Écologie, réclament aujourd’hui la création d'une commission d'enquête parlementaire pour établir de manière officielle les responsabilités de Total. À la veille de la COP26, les ONGs et scientifiques demandent que la responsabilité des pétroliers et de leurs financeurs soit pointée mais aussi que de réels engagements soient exigés de leur part. Et pour cela, la société civile doit continuer à faire pression.
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