Le 1er novembre 1954, une série d’attentats et de sabotages frappent l’Algérie. Bilan : huit morts. Derrière ces attaques, le mouvement nationaliste FLN.
Son but : l’indépendance de l’Algérie, quoi qu’il en coûte. "Mais l’Algérie ne se prêtera pas au rôle souhaité par les agitateurs. " "On ne peut croire que le calme sera vite rétabli.
" En réponse, l’armée française se déploie dans les trois départements algériens. Là vivent environ un million de citoyens français, essentiellement d’origine européenne, et neuf millions de Français musulmans d’Algérie. Des indigènes, comme on dit à l’époque.
Ils sont kabyles, chaoui, mozabites, touareg, des Berbères pour l’essentiel et des Arabes. C’est le début de la guerre d’Algérie, mais ces attentats de novembre 54 ne sont qu’une étincelle. Pour comprendre pourquoi la guerre a éclaté, il faut plonger au cœur du système colonial et des colères qu’il a nourri.
Voyage dans la face sombre de l’Algérie française. Paris, janvier 1830. Quelque chose chiffonne le roi de France et son gouvernement.
Ils sont très impopulaires. Pour gagner en prestige, ils lancent une opération contre une cible a priori facile : la ville d’Alger contrôlée par l’Empire ottoman. Victoire cinq mois plus tard.
Le roi de France suivant ne sait pas trop quoi en faire, puis il se ravise. La conquête de l’Algérie commence. C’est là qu’entre en scène cet homme, le général Thomas Bugeaud.
Nommé gouverneur de l’Algérie en 1840, Thomas Bugeaud a une mission : soumettre les dizaines de tribus et trois millions d’autochtones du pays. Pour y arriver, une méthode. Détruire les récoltes, saisir les silos à grains, piller et dévaster systématiquement les villages et tuer en masse.
"Nous avons tout brûlé, tout détruit. Oh la guerre, la guerre ! Que de femmes et d’enfants, réfugiés dans les neiges de l’Atlas, y sont morts de froid et de misère".
Dès les premières exactions, des autochtones s’opposent à l’envahisseur, parfois très violemment. Ils se battent au nom de l’islam, mais pas que. "On nous a attaqués bien plus comme des étrangers et des conquérants que comme des chrétiens".
À l’ouest du pays, le savant musulman Abdelkader organise le soulèvement contre la France. Dans sa correspondance avec d’autres chefs religieux, sous sa plume, une expression apparaît : "Al-Watan Al-Jazâ’ir". Al-Watan, la patrie, Al-Jazâ’ir, l’Algérie.
Après des années de lutte, Abdelkader capitule, mais l’idée d’une nation algérienne a germé. À la fin du 19e siècle, partout ou presque, l’armée française a gagné. Le pays, lui, est dévasté.
Batailles, révoltes, famines, maladies. Des trois millions d’autochtones répertoriés en 1830, en 1871, environ 800 000 sont morts. Le temps des militaires est terminé, celui des civils et de l’Algérie coloniale commence.
Alger, 1902. Ces hommes sont des indigènes. À l’époque, on appelle comme ça ceux issus des peuples présents en Algérie avant l’arrivée des Français.
Depuis la colonisation, ces indigènes sont français, mais ils ne sont pas des citoyens français. S’ils veulent le devenir, ils doivent d’abord renoncer au statut personnel musulman, un ensemble de coutumes issues du droit coranique et qui régissent les affaires privées, mariages, naissances, héritages, etc. Pour la majorité des indigènes, renoncer à ce statut, c’est être un traître à ses origines ou un mauvais croyant.
Et de toute façon, s’il saute le pas, les chances d’accéder à la citoyenneté française sont minces, très minces. Entre 1865 et 1930, à peine 4 000 indigènes l’ont obtenu. Français, Indigènes, citoyens, l’inégalité est au cœur de l’Algérie française.
Mais qu’importe, les hommes ne sont plus seuls. Ils ont, pour supporter le poids de leurs souffrances, la force de l’amitié et de la solidarité. À l’assemblée territoriale locale, les indigènes n’élisent qu’un tiers des représentants, alors qu’ils sont huit fois plus nombreux que les Européens.
Ce n’est pas tout. La population musulmane paie deux fois des impôts, les taxes européennes et les impôts arabes, des taxes héritées de la période ottomane. Longtemps, ces impôts arabes vont financer la majeure partie des investissements coloniaux.
Jusqu’en 1945, les musulmans sont aussi soumis à un régime spécial : interdiction de réunion sans autorisation, de dire du mal de la France, d’héberger un vagabond, de voyager la nuit, de voyager sans autorisation, etc. L’administration coloniale peut punir sans procès, y compris jusqu’à l’incarcération. "Dans l’application journalière du code de l’indigénat, et en particulier de l’article sur l’emprisonnement pour retard d’impôt, l’administrateur algérien se montre, neuf fois sur dix, d’une révoltante férocité".
L’administration coloniale peut aussi convertir ses peines de prison et ses amendes en journée de travail. Entre 1898 et 1910, les indigènes en effectuent près de 600 000. Loin d’Alger, dans les campagnes, la colère grandit aussi.
Sujet hautement sensible, la terre. Sans entrer dans les détails, avant l’arrivée des Français en Algérie, une terre n’était jamais la possession exclusive d’un individu ou d’un groupe. On se répartissait le travail agricole, les récoltes aussi.
En 1863, tout change. Lui, c’est Pierre Chauvin, un solide gars de province. Il était parti avec en poche un acte de propriété de 70 hectares, un immense domaine.
On lui avait dit : "Là-bas, il y a de la belle terre riche et fertile jusqu’alors jamais cultivée". La fortune, quoi. En toute légalité, les colons peuvent confisquer ou acheter à bas prix les meilleures terres agricoles.
Quelques riches familles musulmanes profitent de l’aubaine pour agrandir leur domaine, mais le gros des transferts se fait vers les colons. En un siècle, sur sept millions d’hectares de terres cultivables, la colonisation s’en empare de presque trois millions. Toutes ces dépossessions nourrissent les rancœurs, notamment celles des notables ruraux.
Sur les neuf chefs historiques à l’origine des attentats dont on a parlé en introduction, six sont issus de cette élite rurale déclassée et dépossédée. Le développement promis par la France, lui, se fait attendre, dans les écoles par exemple. Alors qu’en métropole, l’école est gratuite et obligatoire, les colons rechignent à financer la scolarisation des indigènes.
Une partie des impôts arabes a beau être prévue pour former des enseignants et construire des écoles, les colons freinent. Ils craignent que l’éducation des indigènes les encourage à se révolter. Résultat, en 1930, alors que l’Algérie française fête son centenaire, seuls 11 % des garçons de 6 à 13 ans sont scolarisés et seulement 1 % des filles.
Les enfants goûtent ensemble une dernière minute de liberté au sein de la même école, les fils des musulmans et les fils des Français de souche. Les mêmes connaissances leur sont dispensées et leurs regards sont invités à se fixer dans la même direction. Une génération plus tard, quand éclate la guerre d’Algérie, seuls 15 % des enfants indigènes fréquentent l’école publique, surtout dans les grandes villes.
Vivant de petits emplois ou frappés par le chômage, de plus en plus de Français musulmans quittent l’Algérie. Au tournant du 20ᵉ siècle, beaucoup se tournent vers la métropole. Les salaires y sont deux fois supérieurs à ceux de l’Algérie.
Pour remplacer les ouvriers français mobilisés dans les tranchées de la Première Guerre mondiale, l’administration fait venir 120 000 Français musulmans d’Algérie. L’armée en incorpore 173 000 autres. Parmi eux, un certain Ahmed Mesli, pseudonyme, Messali Hadj.
Comme beaucoup de Français musulmans d’Algérie qui débarquent en métropole, il vit un choc. "Nous étions unanimes à nous réjouir de l’attitude sympathique des populations à notre égard et à faire une grande différence entre les colons d’Algérie et le peuple français dans leurs comportements avec nous". 12 ans plus tard, sous la houlette du Parti communiste français, avec des militants tunisiens et algériens, il fonde l’Étoile nord africaine.
C’est la première organisation nationaliste algérienne. L’année suivante, Messali Hadj expose ses exigences. Parmi elles, d’abord l’indépendance totale de l’Algérie.
Ensuite, le retrait des troupes françaises d’occupation, mais aussi la constitution d’une armée nationale, la formation d’une assemblée constituante élue au suffrage universel et d’un gouvernement national révolutionnaire. Solidement ancrés dans la culture islamique, tous les partis indépendantistes algériens adopteront, à des nuances près, ce programme nationaliste révolutionnaire jusqu’à la conflagration du 1er novembre 1954. Heures troublées en Algérie où, en plusieurs endroits du territoire, une série d’attentats ont été commis dans la nuit qui précéda la Toussaint.