Transcription: Claire Ghyselen Relecteur: eric vautier Savez-vous comment fonctionne le cycle de l’eau ? Vous vous souvenez de ce schéma qu’on a tous appris à l’école, où l’eau fait une boucle, des océans aux continents en circuit fermé, tranquillement, sans encombre ? Eh bien, en fait, c'est faux.
C’est le résultat d’une étude internationale qui montre que quand on se représente le cycle de l’eau, on ne représente ni la pollution, ni le changement climatique. Or, c’est la toute première fois depuis l’histoire de la Terre, vieille de 4,5 milliards d’années, qu’une seule espèce vivante exerce une telle influence sur le grand cycle de l’eau, à tel point que nous en avons franchi une limite planétaire, celle de l’eau verte. L’eau verte, c’est toute l’eau de pluie qui s’infiltre dans les sols et dont les plantes se servent pour grandir.
On mesure cette eau verte avec l’humidité des sols. Avant l’anthropocène, l’humidité fluctuait naturellement au fil des saisons. Mais depuis l’extraction et la combustion massive d’énergies fossiles, gaz, charbon, pétrole, on a complètement modifié cette humidité des sols.
On voit de plus en plus d’événements climatiques extrêmes, plus de canicules, en plein dedans, plus de sécheresses, plus de pluies intenses. Trop d’eau d’un coup, plus d’eau pendant longtemps. Sous l’eau ou à sec.
Toutes les régions du monde sont concernées. Alors, on a perturbé le climat, ça c’est une chose, mais on a aggravé le problème, puisqu’on a continué à étaler nos villes, à construire des routes, à déforester massivement, y compris en France où on cultive du bois en appelant ça : forêt. Et pour manger toujours plus de viande, on casse des prairies naturelles capables d’infiltrer l’eau de pluie pour les remplacer par des monocultures de céréales arrosées de pesticides qui pompent toute l’eau des nappes.
Bref, on a complètement anéanti la vie dans nos sols. Nos sols sont morts. Et des sols morts, eh bien, ils ne peuvent tout simplement plus infiltrer l’eau de pluie.
Pour résumer, on a des pluies de plus en plus intenses avec le changement climatique et d’un autre côté des sols de moins en moins capables d’infiltrer. Résultat : la goutte qui tombe va ruisseler et partir trop vite à la mer. Pour comprendre cela, je vais vous raconter l'histoire de deux gouttes d'eau qui se livrent de nos jours un véritable parcours du combattant.
Déjà, dès le départ, dans l’atmosphère, nos gouttes d’eau vont se former autour de polluants atmosphériques émis par nos transports et nos industries. Donc, dès le départ, la pluie est polluée. Une goutte d’eau qu’on appellera Tchaka, va tomber à la surface d’un sol agricole.
Un sol trop dur, trop sec, sans vie. Vous l’aurez compris, Tchaka ne va pas pouvoir s’infiltrer dans ce sol. Elle va donc ruisseler et emporter avec elle de nombreux polluants, comme des pesticides ou des nitrates.
Elle va arriver dans une rivière et la dévaler très rapidement pour retrouver sa sœur Igota. Igota lui raconte qu’elle aussi elle a ruisselé très vite, mais elle, à la surface d’un nouveau parking qui vient d’être construit. Les eaux sont troubles, chargées en polluants.
Elles ont à peine le temps de se reconnaître, à peine le temps de se dire au revoir, qu’elles se séparent. Igota va continuer sa course folle jusqu’à la mer et emporter avec elle tout un lot de polluants, de mégots de cigarettes, et des micropolluants comme des antibiotiques, des hydrocarbures, des métaux lourds, des pesticides. En quelques jours, elle file tout droit à la mer, beaucoup trop vite.
Tchaka, elle, va être aspirée par un tuyau. Elle va être malmenée dans des kilomètres de canalisations. Un jour, elle va finir dans les chasses d’eau d’une toilette, le lendemain, être traitée par une station d’épuration qui va la rejeter dans le fleuve.
Et à peine le temps de respirer qu’elle va se retrouver à refroidir une centrale nucléaire. La centrale, elle fait le tri, elle est en circuit fermé, donc la moitié repart dans l’atmosphère dans ces tours réfrigérantes et l’autre moitié va repartir dans le fleuve, mais plus chaude. Tchaka, elle, elle veut retrouver sa sœur, Igota, à la mer, donc elle ne va pas s’évaporer tout de suite.
Elle va repartir par le fleuve, mais avec deux degrés de plus. Fatiguée, elle va chercher à s’infiltrer dans une nappe phréatique et espérer s’y reposer quelque temps. Sauf que dans cette grande plaine agricole, il y a de nombreux puits qui puisent dans cette nappe et certains vont remplir d’immenses retenues noires.
Elle qui pensait se reposer dans un aquifère bien au frais, à l’abri de la chaleur et des polluants, là, elle va se retrouver à croupir ici pendant des jours, des semaines, des mois, et comme beaucoup d’autres, elle sera tentée de s’évaporer dans l’atmosphère. Beaucoup vont le faire, mais elle non. Elle, elle a la foi, elle y croit.
Elle va rester dans cette retenue, en espérant pouvoir retourner dans le fleuve, quitte à se laisser envahir par des algues. Un jour, au milieu de l’été, elle est aspirée et propulsée dans un air caniculaire. Il fait 40 degrés à l’ombre, il est midi.
Toutes les rivières alentour souffrent. Elle aura à peine le temps d’atteindre un épi de maïs qu’elle n’aura pas d’autre choix que de s’évaporer. Fin de la partie.
Dans cette histoire, Tchaka ne pourra pas retourner dans le fleuve dans lequel elle a été prélevée. Elle ne pourra pas soutenir toute la vie aquatique qui en a besoin. Elle ne retournera pas à la mer retrouver sa sœur Igota.
Elle va repartir dans les courants atmosphériques et se précipiter bien plus loin dans un autre pays. Ça, c’était l’histoire de deux gouttes d’eau qui luttent pour ne pas être accaparées par nos activités humaines. Car chaque année, l’humanité s’approprie 24 000 milliards de mètres cube d’eau, 24 000 milliards de mètres cube d’eau, c’est l’équivalent de la moitié de tous les débits des fleuves qui s’écoulent aux océans de la planète.
Et c’est toute l’eau qu’on s’approprie pour fabriquer notre alimentation, nos vêtements, nos objets du quotidien, etc. Ces 24 000 milliards de mètres cubes d’eau, c’est l’empreinte eau annuelle de l’humanité. C’est toute l’eau de pluie et toute l’eau contenue dans les sols, l’eau contenue dans les cours d’eau, dans les nappes, que l’on mobilise pour fabriquer notre alimentation.
C’est aussi l’eau nécessaire à fabriquer notre énergie pour nous chauffer, pour communiquer, nous déplacer, pour fabriquer des objets ici qui seront consommés ailleurs. Cette histoire, je la connais trop, je l’ai trop entendue, je l’ai trop vue. Je l’ai même ressentie en constatant l’état de nos rivières.
En fait, il existe une autre version de cette histoire, bien plus réjouissante. Allez, je vous emmène dans un autre espace-temps pour parcourir un cycle de l’eau régénérée. Dans cet espace-temps, admettons, c’est très simple dit comme ça, que l’humanité a réussi à résoudre le casse-tête climatique en tenant ses engagements.
Même si l’atmosphère continue à se réchauffer, même si le niveau marin continue à augmenter, les Terriens ont réussi à régénérer le cycle de l’eau. Déjà, au départ, les micro-gouttelettes ne vont pas se former autour de polluants, mais autour de spores de champignons, de poussières et de bactéries. C’est un véritable cortège de particules biologiques que l’on retrouve naturellement au-dessus des canopées forestières.
Au-dessus de ces forêts, on retrouve ces rivières volantes, des nuages qui voguent sur la cime des arbres. En fait, la régénération des cycles de l’eau repose sur ce constat : plus un paysage est habité par des forêts peu modifiées par l’homme, plus ce paysage sera capable de retenir et de recycler l’eau de pluie. En fait, les arbres interceptent l’eau de pluie, la puisent dans les sols en la faisant remonter par capillarité et ils l’évapotranspirent.
Par exemple, savez-vous qu’un arbre mature, un chêne, est capable d’évaporer jusqu’à 1000 litres d’eau par jour ? Mais toute cette eau n’est pas perdue : souvenez-vous, il y a cet ensemble de particules biologiques qui va permettre de reprécipiter la pluie au-dessus de cette même forêt, ou bien un petit peu plus loin, au-dessus d’une autre canopée. Les arbres sont plus puissants que n’importe quelle technologie.
Ils le font depuis des millions, des centaines de millions d’années. Retour en France avec Tchaka et Igota qui cette fois vont précipiter à la surface d’une forêt comestible cultivée par une coopérative agricole. On y voit des champs de pâturage peuplés d'arbres fruitiers.
On y voit des petites parcelles de vignes ou de céréales cultivées entre deux rangées d’arbres. Tchaka et Igota vont tomber à la surface de cette canopée forestière. Igota va repartir aussitôt dans l’atmosphère, mais Tchaka va rester sur cette ferme.
Elle va parcourir un long circuit conçu de manière à la ralentir, à l’aider à s’infiltrer dans les sols. Elle va passer par ces baissières. Ce sont des petites cuvettes végétalisées construites perpendiculairement aux pentes et qui suivent des courbes de niveau entre deux rangées d’arbres.
Et là, elle va s’infiltrer lentement dans le sol. Elle va parcourir un paysage aquatique peuplé de centaines d’espèces d’amphibiens, d’insectes, d’oiseaux, qui se nourrissent d’autres espèces, ce qui limite la propagation de ravageurs, ou de maladies préjudiciables aux cultures. Elle va s’infiltrer lentement, puis rejoindre une rivière exempte de pesticides, exempte de nitrates.
Après un violent orage, la rivière va sortir de son lit. Dans cette grande plaine, les hommes ont choisi de sanctuariser, de ne plus rien construire ici, voire d’abaisser les digues pour laisser de la place à la rivière, pour qu’elle divague de droite à gauche. Elle va reprendre ses droits, repeupler des zones humides, reconquérir des bras morts et se reconnecter à sa nappe.
Tchaka va donc pouvoir s’infiltrer dans cette nappe, et passer devant un tuyau qui ne la pompe pas, car les hommes ont choisi de laisser cette nappe tranquille. Plus loin, elle va ressortir dans cette rivière qui va traverser une ville. Autrefois, cette rivière était canalisée, enterrée à l’abri des regards et chargée de polluants.
Là, les hommes ont choisi de la découvrir, d’adoucir ses pentes et de végétaliser avec des saules et des peupliers qui donnent de l’ombre en été. Ils donnent de l’ombre et aussi des abris pour certaines espèces aquatiques, comme des poissons migrateurs qui étaient autrefois menacés d’extinction car ils étaient bloqués en contrebas par des obstacles. Là, les hommes ont choisi d’effacer certains seuils, de construire des rampes à poissons sur certains barrages et très vite, les petits insectes d’eau douce, des invertébrés qui sont à la base de la chaîne trophique, mais aussi ces poissons migrateurs, sont venus repeupler la rivière et se reproduire à l’exact endroit où ils sont nés.
Tchaka va retrouver sa sœur Igota, qui provient d’un jardin de pluie. Ce sont des petites cuvettes végétalisées construites au milieu des villes. Peut-être en avez-vous déjà vu.
Elles permettent de recueillir toute cette eau qui ruisselle sur la chaussée et sur les toitures. Et elle va l'infiltrer tout doucement. Ensemble, elles vont vivre une incroyable épopée.
Tantôt, elles vont être ralenties par une zone humide, recyclées par une forêt, ralenties par un barrage de castors et s’endormir dans une nappe. Elles vont parcourir tout le bassin versant d’amont en aval et rencontrer de nombreuses cousines qui, comme elles, ont plein d’histoires à raconter. Et finalement, elles vont rejoindre leur dernier exutoire : la mer.
Elle la rejoignent, non plus chargées de polluants, mais chargées d’histoires. Elles ont accompli leur cycle de l’eau et portent en elles les empreintes de nombreuses vies passées sur le continent. Si vous avez été touchés par l’histoire de ces deux gouttes d’eau et que la deuxième, celle du cycle de l’eau régénérée, vous a plu, alors je vous invite à prêter attention à ce qui dépend de vous.
Il s'agit de votre empreinte eau. Vous vous souvenez de l’empreinte eau ? Eh bien, en fait, on peut la calculer par pays.
On sait que pour chaque Français, en moyenne, l’empreinte eau quotidienne se situe entre 5000 et 7000 litres d’eau par jour. 5000 litres d’eau invisible par jour, c’est l’équivalent de 25 baignoires que l’on remplit d’eau virtuelle pour fabriquer votre alimentation, vos vêtements, vos objets du quotidien. Par exemple, un kilo de bœuf, 15 000 litres d’eau, un avocat, 500 litres d’eau, un jean, 11 000 litres d’eau, un smartphone, 12 000 litres d’eau.
Mais en fait, quand on regarde de plus près, dans ces 5000 litres, 85 % sont directement liés à notre alimentation. En clair, nous mangeons de l’eau et il s’agit essentiellement de l’eau verte. Nous mangeons de l’eau en lien avec notre régime carné.
Donc la bonne nouvelle, c'est que chacun d'entre nous peut faire quelque chose. On peut végétaliser notre assiette en mangeant moins de viande, plus de légumes et de légumineuses et acheter des produits issus d’une agriculture paysanne locale, de proximité, qui va respecter les saisons, et aussi prendre soin des sols, des arbres, de la biodiversité, de l’eau. En faisant ça, vous avez l’immense pouvoir de préserver l’eau verte contenue dans les sols et préserver l’eau bleue contenue dans les cours d’eau et dans les nappes, que ce soit chez vous ou ailleurs.
Parce que c’est ça, l’histoire d’un cycle de l’eau régénérée. C’est partager un bien commun. C’est considérer les hommes non plus au-dessus mais faisant partie d’un grand cycle de l’eau.
L’autre bonne nouvelle, c’est que, en fait, pour régénérer les cycles de l’eau, tout le monde peut comprendre cette histoire, aussi bien les agriculteurs que les élus, que les citoyennes, les citoyens, comme vous et moi. Tout le monde mange, donc tout le monde peut faire quelque chose. L’hydrologie régénérative, cette science qui va régénérer les cycles de l’eau, elle s’invite absolument partout, dans votre potager, sur le terrain d’un agriculteur, autour d’une rivière et même en ville, en montagne, en plaine, sur le littoral, partout, on peut régénérer ce cycle de l’eau.
Pour que cette histoire devienne réalité, elle doit s’immiscer dans notre conscience, elle doit s’inviter dans notre société. Par le choix de notre alimentation, mais aussi dans notre manière d’être au monde. Donc finalement, si on veut régénérer l’eau, on va faire comme ces deux petites gouttes d’eau, Tchaka et Igota.
En un mot, on va ralentir. Merci.