Nous vidons les pirogues préparons les sacs et mangeons un morceau. Les sacs montent à plus de 40 kg une fois équipés. Pendant ce temps, les piroguiers et l'escorte s'apprêtent à repartir en direction de la base opérationnelle avancée de Maripasoula.
Le Bushi retaille un takari pour franchir les sauts, cette fois-ci à l'avantage du courant. Il nous regarde avec une certaine compassion. Le chef de détachement regrette de devoir nous lâcher aussitôt.
Ils savent que la marche va être longue. Une dernière photo avant le départ. L'escorte fait demi-tour.
Nous voilà seuls. Ici sonne le vrai début de la mission. Nous allons directement atteindre Dégrad Claude sans passer par Saut Verdun, longer la petite Waki, c'est risquer de s'enliser dans les marécages, ne pas avoir assez de vivres.
Il faut se diriger tout droit sur l'objectif principal, le lieu de la disparition, où il faudra poser la plaque. La progression est dès le départ extrêmement lente. Nous mettons plus de 3 h à faire 1,5 km pour sortir des marécages.
Les sacs sont lourds et mal réglés. Nous voilà partis pour plus de 10 jours de jungle. En colonne, le premier est toujours un peu plus écarté des autres, pour prévenir les attaques de mouches à feu et éviter les coups de machette involontaires.
Bateaux gonflables, pagaies, gilets de sauvetage, matériel de bivouac, nourriture. . .
Les sacs sont pleins à craquer et s'accrochent à chaque arbre épineux et chaque liane de la forêt. Nous parcourons en moyenne 5 kilomètres par jour, parfois moins. La progression est lente, les conditions climatiques sont difficiles sous la canopée.
Nous sommes constamment trempés en raison de la transpiration abondante. nous avançons grâce au GPS et parfois la carte durant les pauses. Cela nous oblige à avoir une discipline de fer concernant l’hygiène.
Autant que possible selon le terrain, nous nous lavons dans les criques et rinçons nos vêtements pour éviter que les parasites s'y installent et que les frottements s'aggravent. Chaque jour, le rituel est quasi religieux. C'est souvent le meilleur moment pour discuter et se libérer de la journée de marche.
La première nuit est difficile. Un orage se déclenche et se mêle aux cris des singes hurleurs. Des murs de verdure se dressent face à nous et nous feront perdre un temps précieux.
Si parfois nous parvenons à les éviter, il faut souvent s'y enfoncer. Les commandos sont remarquables. Ils nous donnent dès les premiers jours, l'exemple pour franchir les chablis.
Monter et redescendre, monter et redescendre. . .
La Guyane n'est pas plate. Nous essayons de suivre les lignes de crête le plus possible pour éviter la végétation plus dense, présente dans les points plus humides. Souvent, des troncs barrent le chemin.
Il faut alors enjamber. Le poids du sac nous entraîne facilement dans une chute Nous sommes tout à fait isolés du monde. Au cœur de la Guyane, on a la sensation d'être oublié ici.
Il faut absolument s'éloigner des fourmis en jungle. Elles peuvent devenir problématiques si nous ne sommes pas vigilants. Ces fourmis “balle de fusil” sont redoutables.
Une morsure peut déclencher fièvre et hallucinations. Après chaque journée de marche, il faut monter le bivouac au moment de la tombée de la nuit. Marcher en jungle de nuit est impensable.
C'est le moment où tous les prédateurs sont de sortie. De plus, il est impossible de se situer dans la jungle obscure. Tous les jours, il faut suivre la même méthode.
Il faut ratisser sommairement l'emplacement du bivouac, sélectionner une zone déjà dégagée. Cela permet de voir clair, et éviter les scorpions ou les araignées présents sur place. Il faut ensuite placer sa bâche pour se protéger des intempéries, qui sont nombreuses en raison du climat tropical de la Guyane.
Le hamac est de rigueur dans la forêt amazonienne. Il permet de ne pas être en contact avec le sol et ainsi éviter les insectes et les moustiques grâce à sa moustiquaire. En voyant les difficultés que nous rencontrons, on peut se demander pour quelle raison on se fait autant de mal.
Mais quel intérêt aurait ce raid s'il devait s'accomplir sans ennui, comme un voyage quelconque ? C'est la difficulté et l'esprit de la mission qui donne du sens à l'expédition. La marche se poursuit.
Chaque jour, nous nous rapprochons lentement. Les instants de pause sont les meilleurs de la journée. En moyenne, en jungle, il faut une pause de 10 à 15 minutes toutes les 45 minutes.
Nous les faisons légèrement plus longues, mais toutes les heures et quart. Elles nous permettent de plaisanter, de recharger les batteries entre chaque tronçon et tenir informé le reste du groupe. Marcher sans but est le plus difficile.
Il faut des objectifs à court terme tant la progression est difficile et parfois désespérante. Lors d’une attaque de mouche à feu, l'un des commandos est tombé sur sa machette, en voulant leur échapper. Il s'est entaillé le coude, mais heureusement, le doc s'occupe de la blessure.
La fatigue commence à se faire sentir. Le même jour, Jean-Dieudonné s'ouvre l’arcade avec l'angle de la plaque lors d'une attaque de guêpes. Le capitaine Arnaud a un sac de matériel sanitaire pour soutenir l'ensemble du détachement.
Ces premiers soins sont essentiels pour éviter toute infection ou maladie, car l'environnement est hostile et exploite la moindre faiblesse de nos organismes. Une plaie peut rapidement devenir la demeure d'un ver ou attirer les insectes et les maladies. Les mouches à feu font des dégâts importants.
Certains d'entre nous réagissent mal aux piqûres. Elles commencent à se transformer. Boursuflures, plaques rouges, gonflements, les visages sont méconnaissables.
Victor est piqué à plusieurs reprises car un nid est resté accroché dans son sac lors d'une attaque. Son visage est marqué pendant plusieurs jours. En moyenne, nous rencontrons ces guêpes au moins une fois chaque jour.
La pluie n'est pas désagréable quand on marche, mais la plupart du temps, elle se déclenche lors des pauses. Elle permet de refroidir le corps, c'est une bonne chose au vu de la température. Lorsqu’il se met à pleuvoir, tout est trempé en seulement quelques secondes.
Inutile de cacher un peu ses affaires ou de se couvrir, l'eau s'infiltrera tôt ou tard. Il faut simplement l'accepter comme quelque chose que l'on ne peut éviter Le bruit est parfois si fort qu'il couvre tous les bruits de la jungle. C'est très utile dans le cadre du combat.
Elle permet de masquer les bruits de pas et efface certaines traces. Ces épisodes pluvieux nous rappellent les histoires que nous avons entendues sur les campagnes dans le Pacifique, ou en Indochine. La pluie tropicale change le visage de la guerre et la rend parfois insupportable.
Malgré l'isolement, on se sent parfois observés. La jungle grouille de vie. Des singes nous observent depuis le haut des arbres.
Ils ont l'air curieux et surpris de voir ces nouvelles créatures dans un territoire si reculé. Ces saïmiris nous suivent sur quelques mètres et disparaissent. L'eau est notre deuxième grande préoccupation.
Sa qualité varie selon qu'elle soit stagnante ou non. Nous devons faire avec ce que nous trouvons. Une des grandes difficultés dans cette jungle est de transmettre des messages radio.
Nous avons la nécessité de garder la liaison avec le centre opérationnel de Cayenne, à la fois pour rendre compte de notre progression, de notre difficulté mais aussi de nos demandes. Nous avons l'obligation de faire un compte-rendu matinal à 11 h et un le soir au moment du bivouac. Chaque fois ou presque, c'est la même difficulté : impossible de capter dans un endroit si reculé et où la forêt est si dense.
Paco, notre commando transmetteur perd beaucoup de temps pour trouver le réseau satellite. Il faut parfois monter aux arbres et marcher plusieurs minutes pour trouver le bon endroit. Ce milieu est tellement différent et nécessite une telle discipline au quotidien.
Difficile d'imaginer comment on peut y faire la guerre sur une longue durée. Ceux d'Indochine méritent tout notre respect. Les journées se concluent la plupart du temps sur un dîner autour du feu avec l'ensemble de l'équipe, débrief de la journée.
Nous parlons des objectifs, de nos doutes, de notre expérience personnelle. Toute la nuit, nous montons la garde jusqu’au petit matin. Mauvaise surprise ce matin, l'eau est bien trop basse.
Et la rivière trop étroite pour gonfler les bateaux et soulager nos jambes. Il nous faut encore 3 ou 4 jours de marche. Pour consommer notre eau, nous utilisons des pastilles purificatrices.
La règle dit : une pour un litre. Nous faisons beaucoup en fonction de l'eau récupérée, car nous n'avons pas un nombre infini de pastilles. Après ces 8 jours de marche, nous commençons à être à court de vivres et nos rations sont réduites de façon conséquente.
Pour pouvoir tenir le rythme de la marche, nous devons être réapprovisionnés. Après un moment de marche, Nous préparons pendant plusieurs heures une zone d’hélitreuillage pour recevoir les colis. Le commando Philippe est responsable de la tronçonneuse, qui est démontée dans son sac.
Son expérience et sa rapidité d'exécution nous permettent de créer une zone d’hélitreuillage en quelques heures. Le RAV LOG ou ravitaillement logistique se fait par voie aérienne. Un hélicoptère à plus de 2 h de vol aller-retour pour venir jusqu'à notre position.
Les colis ont été préparés en amont avec de la nourriture, des batteries pour les transmissions et de l'eau. C'est le premier signe de vie extérieure depuis le débarquement sur la petite Waki. Après un bon repas et quelques heures de marche supplémentaires, nous montons à nouveau le bivouac.
Nous approchons de l'objectif principal : Dégrad Claude, le lieu de la disparition. Les effets de la marche se font ressentir, la peau rougie, se creuse, et des plaies recouvrent nos bras et nos jambes. Chaque soir, il faut désinfecter, sécher et chaque matin, hydrater et couvrir de vaseline pour protéger les frottements.
Ces petits gestes du quotidien permettent d'entretenir le corps, car tout pourrit en forêt équatoriale. Chacun d'entre nous tient un carnet. C'est un objectif que nous nous sommes imposé pour avoir une trace écrite à chaud de la mission.
Nous espérons atteindre la source du petit Tamouri pour éventuellement commencer à naviguer et réduire la quantité de marche. Encore faut-il que le niveau de l'eau soit suffisant. Chaque matin, c'est le même sentiment, il faut sortir du hamac, remettre son uniforme trempé, vérifier que ses chaussures n'abritent pas une bête et puis les enfiler pour reprendre la marche.
La guerre en jungle se fait en petits groupes. C'est l'environnement qui nous l’ oblige. Impossible de mettre en mouvement des armées entières en forêt équatoriale.
Travailler ainsi nécessite des compétences accrues et chaque homme a plus de responsabilités. Il faut maintenir un niveau d'exigence élevé envers soi-même pour être à la hauteur et servir l'intérêt du groupe. Pour aller plus vite, nous marchons parfois dans le petit Tamouri.
Et c'est tout à fait épuisant car nous nous enfonçons profondément dans le sable de la vase, tant les sacs sont lourds. L'eau alourdit les jambes et demande beaucoup plus d'efforts. Une chute vient doubler le poids de votre sac qui se charge d’eau rapidement.
C'est le signe que nous approchons. L'eau est plus haute. Nous sommes ici, la flèche bleue, en contrebas du Papa Charlie 203, l'objectif, c’est d’atteindre le sentier des Émerillons, à 650 mètres, à l'est.
On va traverser cette crique pour progresser sur deux kilomètres dans la journée en traversant ces deux points côtés, après rejoindre la crique juste ici, passer la nuit. L'objectif de demain sera de poursuivre encore sur quatre kilomètres pour rejoindre Dégrad Claude, en passant par le petit Tamouri plus au sud-est. S'il est praticable en Packrafts à ce moment-là, on descend jusqu'à Dégrad Claude.
Autrement, nous continuerons sur les côtes, juste ici pour descendre jusqu'à Dégrad Claude, sachant que les derniers kilomètres sont marécageux. Pour compléter les rations que nous devons économiser et lorsque nous avons assez d'eau, nous pêchons. Paco, l’un des commandos est un bon pêcheur.
Il fabrique une canne de fortune qui permet d'obtenir des petits poissons qui servent de vif. Grâce à des trappes en ligne d'acier préparées par Esteban, nous parvenons à pêcher des énormes poissons carnassiers : des aimaras. Ils chassent surtout en soirée, aux alentours de 18-19 h, lorsque la nuit tombe.
Alors qu’Esteban l’achève, Jean-Dieudonné se charge de le vider. Pendant ce temps-là, Victor et Augustin font le feu, préparent la table de boucannage qui permet de fumer les aliments grâce à la fumée de la braise. Tout doit s'entretenir, l'homme comme le matériel.
C'est d'autant plus important quand le matériel est essentiel à notre sécurité. Régulièrement, nous nettoyons les armes pour qu'elles puissent tirer, nous les huilons pour empêcher que la rouille gagne du terrain. Une mauvaise rencontre n'est jamais à écarter et les bruits nocturnes de la jungle sont là pour nous le rappeler.
Victor et Esteban ont chacun un fusil à pompe. Quant aux commandos, quatre pistolets de type Glock Nous sommes désormais tout près de Dégrad Claude. La carte IGN nous indique que nous sommes à 100 mètres de l'objectif.
Mais la zone est marécageuse et couverte de bambous. Nous layonnons pendant plus de 4 heures pour ne parcourir que 100 mètres. Ce sont les derniers efforts avant d'arriver au lieu de la disparition.
Nous gonflons les Packrafts pour reconnaître et trouver le Dégrad, un lieu naturel pour accoster. Les cartes sont imprécises, elles ne nous indiquent pas le véritable Dégrad qui se trouve plusieurs centaines de mètres plus au sud. Les commandos finissent par le trouver en menant une reconnaissance à pied car la rivière est totalement bloquée par des chablis.
Le drone est un véritable atout en jungle puisque nous sommes totalement aveugles et que lui peut s'élever dans le ciel pour observer et nous permettre de comprendre où nous sommes et où nous allons. Le lieu de la disparition est totalement perdu au milieu de la jungle. Nous avons enfin atteint l'objectif principal.
Maintenant, il faut rendre hommage. Nous inscrivons la date : 13 août 2023, nos noms, nos pseudos, avant de déposer la plaque définitivement dans la jungle. Cette scène est mémorable et marquera chacun d'entre nous pour de nombreuses années.
L'heure est à la bonne humeur. Nous nous réjouissons de cette première réussite, en se rappelant toutes les difficultés de la longue marche. Nous en oublions que demain, nous repartons.
Cette fois-ci en bateau. Nous ne sommes qu'à la moitié. Il faut désormais rentrer et atteindre la frontière brésilienne.