Le 7 juillet 1990, les Français découvrent un nouveau jeu à la télévision : "Les clés de Fort Boyard". Imaginé par Jacques Antoine, homme de radio et de télévision, ce programme va signer la renaissance d'un monument quasi abandonné, le Fort Boyard ! Par un bel après-midi de 1967, Jacques Antoine, qui adore le cinéma, décide de se faire une petite toile.
. . Il veut absolument voir le nouveau film de Robert Enrico : "Les aventuriers" À l'affiche, un duo d'acteurs mémorables, Alain Delon et Lino Ventura.
Le film relate les péripéties de deux camarades aviateurs partant à la recherche d'un trésor englouti au large des côtes congolaises. Le dernier tiers du film se déroule sur l'île d'Aix : une bande de terre sablonneuse d'à peine 120 hectares, située au large de la ville de Fouras, en Charente-Maritime. Sur place, le personnage de Lino Ventura rachète un vieux fort abandonné.
Il se trouve en pleine mer, à quelques encablures de la petite île. . .
Sa silhouette oblongue est reconnaissable de loin. Derrière les murs d'enceinte qui s'élèvent à 20 mètres au dessus de l'eau, une grande cour de 43 mètres de long et douze de large. Ce bâtiment a fort belle allure, malgré un état de délabrement avancé.
Les gravats s'accumulent dans la cour et l'herbe pousse là où ça lui chante. Jacque Antoine est interloqué : il n'a jamais entendu parler de cette étrange bâtisse battue par les flots. On lui apprend qu'il s'agit du Fort Boyard.
Une place forte bâtie sur un banc de sable : la longe de Boyard. Il fut commandé par Louis XIV pour protéger l'embouchure de la Charente et l'arsenal de Rochefort. Sa construction n'a pas été un long fleuve tranquille, loin de là.
Le chantier a accumulé les retards. Après un siècle de travaux, le fort n'est toujours pas terminé ! En 1804, Napoléon relance le chantier.
Mais il faut encore attendre de longues années pour qu'il soit enfin achevé, sous le règne de Louis-Philippe. D'abord enceinte militaire, il est transformé en prison avant d'être abandonné. .
. Les gens de la région, d'ailleurs, l'ont surnommé : "le fort de l'inutile". Maintenant qu'il en sait un peu plus sur son histoire, Jacques Antoine passe à autre chose.
Mais il conserve l'image de ce fort dans un coin de sa tête. Treize ans plus tard, en 1980, le producteur décide de tourner le pilote d'un nouveau jeu qu'il vient d'inventer. Son nom : "La chasse au trésor".
Le concept est simple : en studio, un candidat doit trouver un trésor caché dans un lieu, en France ou dans un pays étranger. Pour résoudre l'énigme, il est aidé par un reporter qui se trouve sur le terrain et qui se déplace en hélicoptère. Pour réaliser son épisode test, Jacques Antoine doit trouver un lieu original, pas forcément très connu du grand public.
Mais lequel ? Tout à coup, une idée lui traverse l'esprit. Ce fameux fort qu'il a vu dans le film de Robert Enrico quelques années plus tôt, c'est l'endroit parfait pour cacher un trésor.
Aussitôt dit, aussitôt fait. L'épisode est tourné avec aux manettes l'animateur Philippe Gildas, qui se trouve en studio auprès du candidat, et Marc Menant dans le rôle du chasseur de trésor. Des visages et des voix qui ont fait les grandes heures de la télévision de cette époque.
Le test ne convainc pas totalement les chaînes. On demande même à Jacques Antoine de revoir sa copie. Mais même retouché, le pilote n'est pas diffusé.
L'émission voit finalement le jour le 1ᵉʳ mars 1981 sur la chaîne Antenne 2. Et c'est finalement un autre animateur, Philippe de Dieuleveult, vêtu d'une combinaison rouge, qui est choisi pour partir à la recherche du trésor caché non pas à Fort Boyard, mais à Malindi, au Kenya. Le public adhère rapidement au concept.
Et comme les audiences sont excellentes, Jacques Antoine décide de tourner un épisode de "la chasse au trésor" sur son cher Fort Boyard ! Celui-ci est diffusé le 21 avril 1981 et il fait un tabac ! Ça tombe bien : l'énigme du jour propose justement de retrouver la tabatière de Napoléon au pied d'un corps de pompe, dans les soubassements d'un grand édifice.
. . En plateau, armés de livres et de cartes, les candidats envoient l'hélicoptère se poser sur le fort Enet, une citadelle érigée sur le rocher du même nom.
Mais ils font chou blanc. Le trésor ne s'y trouve pas ! L' un des candidats suggère alors : "Ce qu'on peut tenter de faire, c'est d'aller à Fort Boyard.
" Quelques minutes plus tard, le voici qui apparaît à l'écran, vu de l'hélicoptère qui s'en approche. À cet instant, de nombreux Français découvrent pour la première fois la silhouette du monument qui deviendra si familière quelques années plus tard. À bord, Philippe de Dieuleveult s'agace : "C'est trop risqué avec le vent qu'il y a !
" Impossible de se poser. Si le trésor est bien ici, il n'y a pas 36 solutions : il faut se jeter à l'eau ! Puis, il faut nager jusqu'au fort.
Et ce n'est pas une mince affaire : dans ce secteur, la mer est particulièrement agitée. . .
Engoncé dans son gilet de sauvetage, enfilé à la hâte, l'animateur parvient tout de même à rejoindre en dos crawlé, s'il vous plaît, un escalier qui descend jusqu'à la mer, puis il pénètre dans le fort. Mais là, c'est le drame. Le contact est perdu avec les candidats.
. . Philippe de Dieuleveut n'a pas pu emporter le téléphone qui lui permet de rester en liaison avec les studios.
Quant au caméraman, il est resté à bord de l'hélicoptère. En plateau, c'est la panique. Philippe Gildas annonce le temps qu'il reste avant la fin du jeu.
50 secondes. 35 secondes. Tic tac !
A l'image, le survol du fort révèle peu à peu sa cour intérieure. Bringuebalé, le cadreur zoome comme il peut sur les gravats. Et puis soudain, la caméra tremblante se stabilise.
Là, quelque part dans la roche grise, rongée par les mousses, salie par le guano, la silhouette rouge de l'animateur penché sur quelque chose apparaît. Philippe de Dieuleveut se relève et bondit de joie, brandissant la tabatière de Napoléon à dix secondes du terme ! C'est gagné !
Cette première rencontre entre le monument et les téléspectateurs est un succès. Et cela conforte Jacques Antoine dans l'idée que le fort pourrait être un décor fantastique pour un autre jeu télévisé. Cinq ans plus tard, en 1986, la société de production de Jacque Antoine en dessine les contours.
Une adaptation des jeux de rôle tels Donjons et Drgons, très en vogue à l'époque. Cette fois, le but est de découvrir un trésor caché dans une tour peuplée d'une galerie de personnages plus farfelus les uns que les autres. Le producteur, accompagné de ses équipes, part en repérage sur le fort en avril 1987.
Il en revient convaincu par le potentiel du lieu. Il faut quand même être sacrément visionnaire pour voir dans cette citadelle dévastée le décor d'un jeu d'aventures. Mais Jacques Antoine est un homme qui fonctionne à l'instinct.
Il y croit dur comme fer ! Il entre aussitôt en contact avec le propriétaire des lieux. Un dentiste belge qui a acheté le fort pour 28 000 francs lors de sa mise aux enchères en 1962.
Coup de chance, il n'a pas les moyens d'entretenir cette ruine, et ne s'y rend que très rarement en été, pour y faire du camping en famille. Marché conclu : fin 1988, il accepte de vendre le Fort Boyard à Jacques Antoine pour la somme de 1 500 000 francs. Ce dernier le revend aussitôt pour un franc symbolique au Conseil général de Charente-Maritime.
Bien entendu, cette transaction n'est pas désintéressée : Jacque Antoine a négocié un accord avec le département qui prendra en charge les travaux de réhabilitation du monument, et en garantira l'exploitation à sa société de production. Ensuite, ça va très vite. En 1989, les travaux commencent au sein du fort.
Les pierres et les gravats sont évacués. Les fissures sont rebouchées. Une passerelle d'accès est même ajoutée.
Sans elle, il serait impossible d'accoster dans de bonnes conditions. Et c'est ainsi que le 7 juillet 1990, à 20h50, Antenne 2 lance le tout premier épisode de Fort Boyard, ou plutôt des " Clés de Fort Boyard", le premier titre de l'émission. Le jeu consiste à récupérer des clés au cours d'épreuves, souvent sportives, et à résoudre des énigmes qui permettent d'accéder à un trésor.
Il est animé par un homme que les téléspectateurs connaissent bien : Patrice Laffont, très populaire depuis qu'il anime "des Chiffres et des Lettres", un jeu emblématique. Sur le fort, les candidats sont confrontés à des animaux exotiques ainsi qu'à une étrange galerie de personnages : Passe-Partout et Passe-Temps, qui accompagnent les candidats, mais aussi l'énigmatique père Fouras. C'est le maître des énigmes et le gardien du lieu.
Il doit son nom à la ville de Fouras-les-Bains, située juste en face, d'où les équipes embarquent chaque matin. La première saison n'est pas un franc succès. Du côté de la chaîne on hésite même à poursuivre l'aventure.
Il faut toute la verve de Jacques Antoine, aidé de la directrice des programmes, Marie-France Brière, pour convaincre les dirigeants du service public. La suite, vous la connaissez. Rebaptisée "Fort Boyard", l'émission est diffusée chaque été, sans interruption depuis 1990.
Le jeu s'exporte même dans le monde entier, et on ne compte plus les séquences cultes qui émaillent chaque épisode. Grâce à Jacques Antoine, le fort de l'inutile est devenu le théâtre du jeu le plus populaire du PAF. Saison après saison, l'émission évolue, gardant l'esprit qu'a su insuffler son créateur disparu en 2012.
Depuis plus de trois décennies, Fort Boyard se réinvente sans cesse, prenant modèle sur le monument qui l'abrite, lequel a prouvé qu'il était tout à fait possible d'avoir plusieurs vies.