Thomas Pooley, creuseur de puits dans le village de Duloe dans les Cornouailles, est considéré comme un brave garçon et bon travailleur, quoiqu’un peu excentrique. Ainsi, il épouse des croyances animistes. Et il témoigne même d’une certaine rancœur envers Dieu, qu’il accuse d’être à l’origine de l’épidémie de mildiou qui a récemment décimé les champs de la région.
Or, ces derniers temps, sur les portes et les murs du village, on voit apparaître d’étranges inscriptions… Il aujourd’hui est assez commun de poser en champion voltairien de la liberté d'expression, mais qui est vraiment capable d’expliquer pourquoi cette valeur est si fondamentale ? La liberté d’expression jouit aujourd’hui d’un énorme prestige, sans doute lié à son récit fondateur issu de la lutte des Lumières contre l’autoritarisme, qui peut donner l’impression qu’elle est absolue, ou qu’elle constitue une fin en soi. Ce qui fait qu’on se pose rarement la question des justifications philosophiques d’un principe si évident.
Or, comment démêler les débats récurrents sur l’incitation à la haine, sur les caricatures de prophètes, et autres joyeusetés, sans avoir d’abord une idée de ses fondements philosophiques ? Comment discuter des éventuelles limites de ce droit dans les cas de propos racistes ou dangereux, sans savoir si la liberté d’expression est un droit naturel dû à tout être humain, ou plutôt un droit instrumental visant certaines conséquences positives ? Dans cette vidéo on va poser les bases, les fondements philosophiques de la liberté d’expression.
Cette histoire de graffitis blasphématoires ennuie beaucoup Paul Bush. Paul Bush, c’est le curé de la paroisse de Duloe. Cette affaire le scandalise tellement qu’il fait publier une annonce dans l’édition du 25 avril 1857 du Cornish Times : "Toute personne qui a vu un homme écrire des phrases blasphématoires sur des portails ou d'autres endroits” est priée de s’adresser aux autorités”.
Or, quelques mois plus tard, alors qu’il rentrait chez lui, c’est sur son propre portail que le révérend découvre une nouvelle inscription On pouvait y lire : “Duloe pue la Bible du monstre Christ - Blasphème. T. Pooley”.
Cette fois-ci, le révérend Bush tenait son coupable. Qu’est-ce qui justifie le fait de protéger la liberté d’expression comme un droit fondamental, plutôt que de le considérer comme une simple liberté résiduelle de faire ce qui n’est pas interdit (comme la liberté de porter des pantalons pastels). Qui a-t-il de spécial avec l’expression individuelle, qui mérite une protection particulière ?
Un premier argument est l’argument de la vérité, popularisé par le philosophe britannique John Stuart Mill, dans un livre très influent intitulé « On Liberty ». Et dans ce livre, la discussion de Mill sur la liberté d’expression part en fait d’un argument contre la censure. Certes, à l’époque où Mill écrit « On Liberty », au milieu du XIXe siècle en Grande-Bretagne, le principe de la liberté de presse est reconnu, et on ne condamne plus à mort les libres-penseurs ou les hérétiques.
Toutefois, remarque Mill, il n’y a vraiment pas de quoi pavaner, car le délit d’opinion existe encore bel et bien à son époque. Il cite ainsi le cas “d’un malheureux, connu pour sa conduite irréprochable à tous égards, [qui] fut condamné à vingt et un mois d’emprisonnement pour avoir dit et écrit sur une porte quelques mots offensants à l'égard du christianisme”, en référence à l’affaire Thomas Pooley. Or, selon Mill le problème principal de ce genre de censure visant à « interdire la propagation de l'erreur », ou les doctrines « pernicieuses » ou « dangereuses pour le bien-être de l'humanité », est qu’il s’agit d’une entreprise vaine.
D’abord, parce que l’homme n’est pas infaillible, et on ne peut jamais être certain de savoir si une affirmation est vraie ou fausse. Et il trolle joliment l’Eglise, lorsqu’il rappelle que Jésus a été mis à mort pour « blasphème », que les chrétiens ont été persécutés sous l’Empire Romain, et que la Réforme protestante et ses précurseurs ont été longtemps réduits au silence. Donc cette Église qui a plusieurs fois failli disparaître sous la répression, ne devrait-elle pas être la première à reconnaître les vertus de la liberté de conscience et d’expression ?
L’argument de Mill contre la censure est donc qu’on ne peut jamais être sûr qu’une opinion qu’on voudrait réprimer n’est pas en fait vraie, ou ne contient pas une part de la vérité. Mais qu’en est-il si l’opinion litigieuse s’avère fausse ? Même dans ce cas, dit Mill, il est souhaitable de la laisser s’exprimer.
En effet, le fait de confronter nos opinions permet de réfléchir à leurs justifications, et d’éviter que celles-ci se transforment en « dogmes morts » . Mill note que même l’Eglise catholique romaine, « la plus intolérante des églises » dit-il, « admet et écoute patiemment, (…) lors de la canonisation d'un saint, un « avocat du diable ». » « Les croyances pour lesquelles nous avons le plus de garantie n'ont pas d'autre sauvegarde qu'une invitation constante au monde entier à les prouver non fondées.
» Un témoin rapporte qu’un peu plus tard le même jour, il aurait rencontré Pooley au pub, et que celui-ci lui aurait dit "Si les gens brûlaient leurs Bibles et étendaient les cendres sur leur champ, ça éliminerait la maladie à coup sûr ! ". Alors qu’il est appréhendé par la police, Pooley se serait écrié « Si ce n'était pas pour cette canaille de Jésus-Christ, quand il a volé l'âne, on aurait pas besoin de police !
». “Quand il a volé l’âne” ? Et cet argument de Mill a été très influent, mais n’en reste pas moins assez critiquable.
D’abord, sur l’objectif de la recherche de la vérité. Certes, la recherche du vrai est sans doute un bien public, sur laquelle un grand nombre de citoyens peuvent s’accorder, mais est-elle vraiment l’objectif prioritaire de nos sociétés ? Et la réponse est très probablement non.
Ainsi, pensons à l’interdiction de la publicité mensongère pour des produits dangereux comme le tabac : on a pas beaucoup de mal à admettre qu’il est plus important de protéger la santé publique que de protéger la liberté des producteurs de tabac à défendre que fumer est bon pour la santé, ou que les cigarettes “naturelles” ou “bio” seraient moins nocives. Dans le même sens, pas mal de pays interdisent l’incitation à la haine raciale, dans l’idée que la protection des droits et de la dignité des citoyens est plus importante que la recherche de la vérité (même si on admettait que le fait de laisser des racistes tenir des conférences finirait par faire éclater la fausseté de leurs thèses) Ensuite, on peut émettre des doutes sur l’hypothèse au coeur de l’argument de Mill, l’efficacité de la libre expression à faire éclater la vérité. Cette conviction a notamment inspiré le fameux modèle du « libre-marché des idées », qui a exercé une influence considérable sur la conception maximaliste de la liberté d’expression aux Etats-Unis.
Pourtant, c’est aussi une conviction de plus en plus mise à l’épreuve par la propagation virale de la désinformation, de la propagande et du conspirationnisme sur les réseaux sociaux. Est-ce que la libre confrontation des idées est vraiment toujours le meilleur moyen pour faire éclater la vérité ? N’y a-t-il pas inégalité des armes entre les discours rationnels soumis à un certain idéal de recherche du vrai, et la désinformation de ceux qui tirent profit des biais cognitifs, ou le bullshit de ceux qui sapent les normes implicites de la communication ?
On a déjà parlé dans une précédente vidéo des études psychologiques qui montrent qu’on peut continuer à être influencé par des fausses informations, même après réfutation. Et parfois, les efforts de debunking peuvent avoir pour effet de renforcer la persistance de ces croyances fausses. Selon certains, le problème de l’argument de Mill est que ce qu’il a en tête, c’est la liberté de la salle de séminaire : un groupe d’individus sérieux en quête de la vérité, et se conformant à une série de règles implicites comme le fait d’adhérer à un certain standard de rationalité, d’en appeler à la raison plutôt qu’aux émotions, d’interpréter avec charité, de considérer l’argument plutôt que son locuteur, etc.
Pas étonnant que ce débat public idéalisé ait de bonnes chances de faire éclater la vérité, selon Mill. Mais peut-on vraiment penser que son argument a des chances d’être généralisable au débat public tel que nous connaissons ? [.
. . ] Comme le note François Toutée : « On peut donc reprocher à l’argument de la vérité de se baser sur une vision idéalisée du raisonnement humain, mais également sur une conception utopique du débat public.
» Ca ne veut pas dire que l’argument de la vérité ne peut pas faire partie de la gamme d’arguments en faveur de la liberté d’expression, mais plutôt qu’il ne permet pas de justifier une conception absolutiste de la liberté d’expression, et qu’il sera d’autant plus convaincant dans des contextes qui se rapprochent de la salle de séminaire. « Alors Jésus envoya deux disciples en leur disant : « Allez au village qui est en face de vous ; vous trouverez aussitôt une ânesse attachée et son petit avec elle. Détachez-les et amenez-les moi.
Et si l’on vous dit quelque chose, vous répondrez : “Le Seigneur en a besoin”. Et aussitôt on les laissera partir. » (Mathieu 21 :2-3) Deuxième grande famille d’argument, les justifications déontologiques fondées dans l’autonomie, inspirées de Kant, et soutenues par certains auteurs libéraux comme Dworkin, Scanlon, ou Nagel.
Et ces auteurs justifient le droit à liberté d’expression par le respect qui est dû au statut moral de l’individu, et en particulier à son autonomie. Bon alors attention parce que ça va être un peu technique. En effet, selon ces auteurs, tout Etat légitime est nécessairement soumis au respect de l’autonomie des personnes, définie comme le fait de “se considérer comme souverain pour décider quoi croire, et peser les raisons pour agir”.
Et donc être autonome c’est se considérer comme indépendant de ses de ses attachements particuliers, de ses convictions morales ou religieuses(Audard 2015, p. 35). Dès lors, vu ce respect dû à l’autonomie individuelle, la liberté d’expression doit nécessairement jouer le rôle de limite à l’exercice du pouvoir de l’Etat.
Les individus ne peuvent céder à l’Etat l’autorité de limiter l’usage de leurs pouvoirs rationnels. Que penser de cet argument ? Faut-il placer cette conception Kantienne, libérale de l’autonomie au cœur d’une théorie de la justice ?
Rawls pensait que non, vu que dans une société pluraliste, de nombreux citoyens, notamment des croyants, rejettent l’idéal individualiste au coeur de cette idée d’autonomie, et préfèrent notamment opter pour une conception du bien guidée au moins en partie par la tradition, la communauté, etc. Et donc un Etat qui défendrait une conception maximaliste de la liberté d’expression sur base de cette conception Kantienne de l’autonomie, serait biaisé à l’encontre de certaines conceptions de la vie bonne, pour lesquelles il peut être plus important de protéger contre certains maux que peuvent causer les actes d’expression, que de défendre à tout prix l’autonomie individuelle Donc ceux qui pensent, comme Rawls, que l’Etat doit respecter le pluralisme et s’abstenir de promouvoir une conception particulière de la vie bonne, ceux-là auront des raisons de ne pas être très attiré par cette justification de la liberté d’expression fondée dans l’importance de l’autonomie. Tout ça renvoie au débat sur l’idéal de neutralité de l’Etat, dont on a déjà parlé dans la vidéo sur la laïcité.
Et il n’est d’ailleurs pas anodin que les défenseurs de la conception “républicaine” de la laïcité à la française soient également souvent les défenseurs les plus assidus d’une conception maximaliste de la liberté d’expression, puisqu’on à vu que cette conception de la laïcité se rapprochait à certains égard du libéralisme perfectionniste (qui donc considère que l’état doit promouvoir une conception de la vie bonne basée sur l’autonomie individuelle). En tout cas, on peut dire que la défense maximaliste de la liberté d’expression à l’américaine dépend d’une conception controversée de l’autonomie, qui ne parlera pas forcément à tout le monde. D’ailleurs, Scanlon a finalement rejeté cet argument: il continue à penser que les individus ont un intérêt pour l’autonomie, mais il note que cet intérêt n’est pas illimité, et le prix à payer pour le défendre est parfois trop élevé.
Quand George Holyoake apprend l’affaire Pooley, il est… très irrité. Cet éditeur et militant séculariste, est l’auteur d’un pamphlet intitulé “Histoire du dernier procès pour athéisme en Angleterre”, qui raconte ses propres démêlés avec la justice. S’il est irrité, ce n’est pas seulement parce que l’affaire Pooley invalide le titre de son livre, mais aussi parce qu’il a lui-même connu les affres de la répression du blasphème.
Holyoake se fend d’un nouveau pamphlet cinglant, dénonçant l’injustice d’une condamnation aussi sévère pour les élucubrations inoffensives d’un pauvre hère. Il sera bientôt rejoint par John Stuart Mill, et par l’historien Henry Buckle, qui prendront également la plume pour dénoncer les lois sur le blasphème. Les justifications démocratiques justifient la liberté d’expression de manière instrumentale, par son rôle pour le bon fonctionnement d’un régime démocratique.
Un premier argument porte sur l’intérêt des citoyens à recevoir de l’information. Comme le notait déjà Tocqueville : Donc la liberté d’expression permet l’existence d’une diversité de points de vue, qui permet de guider le choix du citoyen et de l’électeur. Mais la portée de cet argument est limitée, dans la mesure où il ne protège pas forcément un droit à s’exprimer une fois que tout a été dit.
Un second argument porte justement sur l’intérêt des citoyens à communiquer de l’information : si on veut donner à chacun une égale opportunité d’influencer les décisions collectives, il faut en effet permettre à chaque citoyen d’exprimer ses positions et préoccupations, pour que ses intérêts puissent être effectivement pris en compte. Et enfin, un troisième argument, historiquement très influent, soutient que la liberté d’expression est utile comme frein aux abus de l’autorité : d’une part, la liberté d’exposer publiquement les abus de pouvoir permet d’y mettre fin; et d’autre part, le fait pour les dirigeants de savoir qu’ils sont exposés à l’oeil du public tend à les dissuader de commettre de tels abus. Et c’est un peu ce qu’on observe dans l’affaire Pooley, puisque c’est grâce aux vigoureux pamphlets des progressistes anglais que l’homme sera finalement gracié, et libéré.
Toutefois, il faudra attendre bien plus tard, en 2008, pour que l’interdiction britannique du blasphème soit enfin formellement abolie, notamment grâce à l’action d’activistes des droits des homosexuels. Bien sûr, avec une justification instrumentale comme la justification démocratique, on comprend facilement que la liberté d’expression n’est pas sans limite. Si la liberté d’expression n’est qu’un moyen pour le bon fonctionnement de la démocratie, alors il est également acceptable de restreindre les expressions qui mettent en péril les fondements d’un régime démocratique, comme les discours d’incitation à la haine, ou de réguler les expressions pour garantir la possibilité de la délibération publique (et on peut penser par exemple à la régulation des médias, ou des fausses nouvelles, etc.
) Une autre limite, c’est que cette justification démocratique n’offrira pas le même niveau de protection à des expressions politiques qu’à des expressions artistiques ou commerciales. Cette distinction se retrouve d’ailleurs dans la pratique des cours suprêmes (comme la Cour européenne des droits de l’homme), qui accordent une protection plus importante aux expressions politiques. Un dernier argument, purement négatif cette fois, est celui de la méfiance vis-à-vis de l’autorité.
Si l’on regarde l’Histoire, n’a-t-on pas de bonnes raisons de douter de la capacité de l’Etat à réguler les expressions de manière juste et impartiale, et à exercer avec modération son pouvoir de censure ? Combien de fois la censure n’a-t-elle pas été utilisée pour faire taire les opinions subversives, ou pour tenter de supprimer des vérités qui ont été largement acceptées par la suite ? On peut se demander s’il y a là quelque chose de spécifique à l’expression, ou si l’argument ne pourrait pas s’appliquer à n’importe quel domaine d’intervention de l’Etat ?
Est-ce qu’on a pas aussi de bonnes raisons de douter de la capacité de l’Etat à reconnaître la meilleure politique fiscale, la meilleure politique sociale, ou la meilleure gestion d’une crise sanitaire ? Dès lors, on peut douter que cet argument permette à lui seul de justifier le droit à la liberté d’expression. Cela dit, on pourrait considérer qu’il vient renforcer les autres justifications.
Et on pourrait considérer qu’il revient à dire il faut être particulièrement attentif à toute prétention de la part de l’Etat de juger de la vérité ou de la fausseté des discours. Voilà pour les principales familles de justifications de la liberté d’expression. Mais dans toutes ces discussion, on reste encore dans la vision classique de la liberté d’expression, conçue uniquement comme un droit contre l’Etat, un droit négatif.
Et pourtant, certains auteurs critiquent cette vision étroite de la liberté d’expression d’une part parce qu’elle néglige de considérer les possibilités d’atteintes à la liberté d’expression par des acteurs privés (par la contrainte physique, les menaces de représailles, ou la pression sociale), et d’autre part parce qu’elle est aveugle à la question des conditions sociales de l’expression, et des moyens réels à disposition des individus pour exercer cette liberté, et à la question de la distribution de ces moyens d’expression. Faut-il se contenter de laisser le “libre marché des idées” régir les conditions d’exercice de la liberté d’expression ? Ou bien la justice a-t-elle quelque chose à dire sur l’enjeu de la liberté réelle d’expression, surtout à l’ère de l’espace public privatisé des plateformes numériques ?
Et avec tout ça, on a pas encore parlé des limites à la liberté d’expressions : est-il légitime d’interdire et réprimer l’incitation à la haine, le négationnisme ? Existe-t-il un droit au blasphème , et quels sont les critères permettant de justifier de telles restrictions ? On approfondira ces questions dans les prochaines vidéos de cette série, en mettant en application ces différentes théories de la liberté sur des sujets connexes.
Cette vidéo a été réalisée grâce au soutien de l’UCLouvain, et en collaboration avec Bertrand Henne que je remercie au passage, et je vous dis : à bientôt.