Nous sommes à Florence, au centre de l’Italie, dans les toutes premières années du XVIe siècle. Un homme passe ses nuits à la morgue située sous l’hôpital de Santa Maria Nuova. Cadavre après cadavre, il retire la peau du visage afin d’en exposer les muscles et les nerfs.
Il veut à tout prix savoir comment se forme… LE SOURIRE. Léonard de Vinci a peint le plus célèbre sourire de l’Histoire. Mais quand on pense à un peintre génial, on ne l’imagine pas passer ses nuits à disséquer des visages dans une morgue.
Sauf que Léonard de Vinci n’est pas un PEINTRE génial — il est un génie TOUT COURT. Et même un génie AU-DESSUS des génies. Parce que des génies, des hommes hors norme, elle en a produits, la Renaissance.
J’ai perdu un temps fou, lorsque j’écrivais les scripts de mon programme Culture Express, à me renseigner sur les grands noms de la Renaissance. J’étais FASCINÉ par ces hommes qui mêlent les sciences et les arts ; qui cultivent une érudition sans limites. La Renaissance est d’autant plus fascinante que c’est une ère d’exploration, d’inventions, et de diffusion des connaissances grâce à de nouvelles technologies — une période comme la nôtre, en fait.
Or, Léonard de Vinci est L’ARCHÉTYPE de l'homme de la Renaissance. Il n’est pas un génie au sens de Newton ou Einstein — il n’a pas 200 de QI. Non, il est le génie le plus CRÉATIF de l’Histoire.
Et il a vécu il y a plus de 500 ans ! Comment est-ce que c’est possible ? Je vais vous raconter 10 anecdotes RÉVÉLATRICES du destin de Léonard de Vinci.
Léonard de Vinci écrit dans ses carnets : « L’homme qui accomplit le coït avec retenue et mépris fait des enfants irritables et indignes de confiance ; en revanche, si le coït se fait avec grand amour et grand désir des deux côtés, l’enfant sera de grande intelligence, et plein d’esprit, et de vivacité, et de grâce. » Comme on peut le soupçonner, il écrit ça par rapport à… sa propre naissance. Ses propres qualités intellectuelles, Léonard les explique par le fait que ses parents se désiraient véritablement lorsqu’ils l’ont conçu.
Il est donc un enfant DE L’AMOUR. Si c’est important pour lui, c’est peut-être parce qu’il n’est PAS l’enfant d’un MARIAGE, autrement dit de LA CONVENTION. Ses parents se sont désirés, mais ils ne se sont pas mariés.
Léonard est ce qu’on appelle à la Renaissance un BÂTARD. Vers 1450, son père, PIERRE de Vinci, un notaire de Florence — PIERRE de Vinci entretient une relation avec une jeune paysanne célibataire — une pauvre orpheline — de la région de… Vinci, sa ville natale, à 30km à vol d’eau d’oiseau de Florence. En 1452, la jeune paysanne donne un fils au notaire.
L’enfant a beau être illégitime, le père et sa famille le prennent en charge — peut-être parce que le notaire n’aura pas d’autres enfants avant longtemps, mais peut-être aussi parce que, comme le pense Léonard, ses parents s’aimaient vraiment. Et puis une naissance hors mariage ne choque pas la société de l’époque. En quoi le statut de bâtard de Léonard est-il une anecdote RÉVÉLATRICE ?
Eh bien ça le rend LIBRE. Son père est un notaire… qui descend de plusieurs générations de notaires. Autrement dit, si Léonard avait été un enfant LÉGITIME, il n’aurait pas eu besoin d’un conseiller d’orientation pour trouver sa voie.
MAIS la guilde des notaires de Florence, c’est-à-dire la corporation qui encadre l'exercice de la profession — la guilde des notaires de Florence ne reconnaît pas les fils illégitimes. Donc Léonard n’est pas forcé de marcher dans les pas de son père. AUTRE AVANTAGE de son statut de bâtard : il ne reçoit pas une éducation classique.
Il échappe donc à l'école latine qui donne leur culture littéraire aux notables de la Renaissance. J’ai dit que c’est un avantage, mais c’est de prime abord un HANDICAP. En effet, Léonard est inapte à la connivence culturelle de l’élite de Florence — au point que certains se moquent de son ignorance.
Il se surnommera lui-même ironiquement « L’HOMME SANS LETTRES ». Si le jeune Léonard apprend tout de même des rudiments d’arithmétique commerciale, il est essentiellement un AUTODIDACTE. Il bénéficie de la nouvelle technologie de l’imprimerie, qui permet à des individus brillants mais non lettrés — comme lui — de se développer intellectuellement.
MAIS SURTOUT, poussé par son absence d’éducation formelle, il devient un disciple DE L’EXPÉRIENCE. Il observe, il expérimente, il réfléchit — et il prend beaucoup de notes dans ses carnets (ce qui est une habitude des notaires de l’époque). Léonard n’est donc pas exactement L’ARCHÉTYPE de l’homme de la Renaissance, qui tire sa sagesse de la redécouverte des chefs-d’œuvre de l’Antiquité.
Léonard critique même un certain type d’érudits, « ceux qui se vantent des travaux d’autrui ». Libéré, lui, du modèle éducatif classique par son statut de bâtard, il peut exprimer sa créativité. D’ailleurs, d’autres grands créateurs de l’époque sont également nés hors mariage, notamment Pétrarque et Boccace, qui sont, avec Dante, les plus grands auteurs de la littérature italienne, et qui passent pour les « pères de la langue italienne ».
Vous reconnaissez ce sourire ? C’est le plus connu de l’histoire. C’est celui de… La Joconde !
Regardez bien les lèvres : les contours sont très flous. Et vous pouvez remarquer la même chose avec les paupières. Pourquoi flouter les contours ?
Eh bien ça permet de représenter les objets tels qu’ils apparaissent à l’œil nu, avec un pourtour adouci. Léonard est l’inventeur de cette technique, qui s’appelle le SFUMATO. Le terme vient de SFUMA, « la fumée » en italien ou, plus précisément, la dissipation et la disparition progressive de la fumée dans l’air.
Le sfumato produit un effet extraordinaire : les formes fondent les unes dans les autres et stimulent ainsi l’imagination du spectateur. Avec ses contours enfumés, le personnage de La Joconde semble vivant. Vasari, le biographe des grands noms de la Renaissance, estime que Léonard, en tant que pionnier du SFUMATO, est carrément L’INVENTEUR de la « manière moderne » de peindre.
Or, il a inventé le sfumato assez jeune. Il l’a développé dans l’atelier où son père lui a trouvé une place quand il avait 14 ans. L’avancée technique du sfumato révèle que Léonard est un GRAND INNOVATEUR.
Le célèbre historien de l’art Ernst Gombrich estime que le sfumato est la plus célèbre invention de Léonard — mais il y en a d’autres. Léonard fait notamment progresser la technique de la perspective, qui est considérée comme l’innovation suprême de l’art de la Renaissance. Ses prédécesseurs avaient découvert les méthodes géométriques permettant d’optimiser les proportions entre les objets.
Lui crée des méthodes permettant d’apporter de la profondeur grâce à des variations de couleur et de clarté. La Cène, sa célèbre peinture murale détournée lors de la cérémonie d’ouverture des Jeux Olympiques de Paris — cette peinture est le meilleur exemple de sa maîtrise de la perspective. Une autre innovation artistique essentielle de Léonard, c’est ce qu’on appelle le PORTRAIT PSYCHOLOGIQUE.
Le principe est de DÉPASSER l’apparence du modèle. Le portrait psychologique veut révéler la vie INTÉRIEURE du modèle : ses émotions, ses pensées, et sa personnalité. Léonard n’est pas LE PREMIER à peindre la vie intérieure d’un personnage — certains peintres de la Grèce antique le faisaient déjà — mais il repousse les limites du portrait psychologique.
La Joconde est bien sûr le plus grand portrait psychologique de l’Histoire. Le sfumato, la perspective, et le portrait psychologique sont donc les principales innovations de Léonard de Vinci. Mais il n’y a pas QU’EN ART qu’il a innové… Nous sommes au tournant des années 1470, à Florence.
Le maître de la cité-État, Laurent de Médicis, a beau être un autocrate, il sait qu’il a intérêt à faire plaisir à ses citoyens. Donc il les divertit avec des spectacles — comme à Rome. Et pour satisfaire le peuple, il faut mettre le paquet.
Donc Laurent de Médicis fait appel aux ateliers artistiques de Florence afin qu’ils mettent au point des spectacles fabuleux. De nombreux artistes et ingénieurs sont ainsi missionnés pour concevoir des costumes, des décors de théâtre, des éléments de machinerie, des effets spéciaux, des chars de procession, des bannières et des divertissements. Et un jeune artiste sort du lot à cette époque.
Il se révèle particulièrement doué pour créer des costumes et des mises en scène. C’est COMME ÇA que Léonard se fait d’abord un nom dans sa jeunesse : en tant que créateur DE SPECTACLES — compétence à laquelle nous n’associons plus du tout son génie. Alors, pourquoi créer des spectacles, plutôt que peindre par exemple ?
Eh bien tout d’abord parce que Léonard de Vinci est comme 99 % des gens : il doit gagner sa vie. Or, les fêtes et les spectacles des Médicis remplissent les carnets de commande des ateliers de Florence. Sans parler du fait que créer de fabuleux spectacles pour les Médicis, c’est augmenter ses chances d’obtenir d’autres types de commandes.
Après, l’implication de Léonard dans les spectacles n’est pas uniquement mercantile. S’il réussit à exprimer son talent à travers la conception de costumes et de mises en scène, c’est parce qu’il AIME ÇA.