[Musique] Choisir c'est renoncer, dit André Gide à l'heure de, à l'aube de l'heure de toutes les transitions. Nous sommes mis face à la nécessité d'évoluer. Notre résistance au frangement naturel ne facilite cependant guère les choses.
D'abord, il faut faire le deuil du monde que nous connaissons, avec toutes les étapes que cela implique. Et puis maintenant, il faut inventer celui de demain. Mais nos réponses ?
Stephen Hawking : "L'intelligence c'est la capacité à s'adapter au changement. " Comment donc envisager le monde de demain ? C'est à cette question vaste et passionnante que nous avons voulu répondre.
Et nous avons pour cela invité des intervenants au profil divers et varié. J'en ferai une présentation rapide avant de laisser Fadila le Turc ouvrir sur la première question. Raphaël Guthier : après un doctorat en écologie et bio géochimie, tu intègres les équipes d'Hectares, un projet de transition agroécologique et énergétique.
Tu rejoins ensuite l'Institut la Transition Environnementale de Sorbonne Université en tant que coordinateur scientifique. Damien Michaud : tu es ingénieur de formation. Après un début de carrière dans l'industrie, tu bifurques vers l'écologie et le développement durable, notamment au Shift Project.
Tu t'attèles à intégrer les enjeux socio-écologiques dans les formations d'ingénieurs. Mélanie Popof : médecin de santé scolaire spécialisée en santé environnementale et en prévention et promotion de la santé, cofondatrice de l'Alliance Santé Planétaire, conseillère sur les enjeux d'écologie et santé. Julien Vidal : après les études de droit et de politique internationale, tu crées un site répertoriant des actions, outils, ressources pour une écocitoyenneté, puis tu rédiges un ouvrage "2030 glorieuse" qui livre des utopies et un imaginaire du monde de demain.
Et Clément Crozet : tu es ingénieur en écologie, spécialisée en transition énergétique, en aménagement du territoire et en conseil politique. Tu es co-créatrice de l'agence Architecture et Santé de l'Alliance Santé Planétaire également, et fondatrice de l'association "Son territoire". Merci, Marine.
Donc, comme l'a précisé Marine dans l'introduction, cette table ronde porte sur les métiers de demain. Avant de parler des métiers, je souhaiterais rappeler que notre société est à la croisée des transitions. Ces transitions sont d'ordre écologique, numérique, économiques et sociétales, démographiques.
Je vais pas toutes les citer, mais elles vont nous conduire dans un monde encore méconnu, ou encore difficile à appréhender, à anticiper. À cela s'ajoute des crises de plus en plus fréquentes et généralisées, qui peuvent être climatiques, sanitaires, géopolitiques. Alors, avant de rentrer dans le vif du sujet des métiers, j'aimerais vous demander : c'est quoi, demain ?
Facile de répondre à cette question ? C'est quoi, demain ? Demain peut être, et je crois qu'on pourrait commencer par ça, dire qu'actuellement, quand on en parle, c'est souvent vu comme un territoire d'incertitude, à tel point qu'il y a énormément de nos compatriotes qui décident de ne même plus y penser.
Il y a pas longtemps, j'ai lu cet article du Monde qui disait que les Français ont tellement peur de l'avenir qu'ils se réfugient dans le présent. Et donc, ça peut être effectivement une zone de chaos pour pas mal de personnes actuellement. À très court terme, demain c'est une zone de sobriété, de rigueur, de repli sur soi, qui va en fait, comme le disait notre président, signifier la fin de l'abondance, la fin de l'insouciance.
Et donc, quand on prend un peu ça et là, tout ce qu'on entend sur demain, ça fait pas rêver, quoi ? Marine le disait. Moi, je travaille à explorer les "2030 glorieuses" parce que je pense qu'un demain plus enthousiasmant ça doit se, doit d'abord se décréter.
On doit d'abord le décider. Ça peut être un territoire que l'on s'invente, mais en fait, qu'on lance d'une certaine manière des utopies, et que ces utopies, on les prenne pour cap afin d'être dans une prophétie auto-réalisatrice qui soit, entre autrement, plus enthousiaste que de simplement partir de tout ce qui nous fait peur actuellement et de l'anticiper en évitant que ça se passe. Qu'il ait à mon avis, et c'est ce qu'on est en train de faire, c'est la meilleure, c'est la meilleure condition pour que justement on les fasse advenir.
C'est cette erreur, c'est ce doute et toutes ces choses qui nous font peur. Et donc, Damien, moi je termine cette première question "c'est quoi demain" en te posant une question peut-être un peu plus précise. Génial de formation, les ingénieurs ont souvent été au cœur de l'innovation.
Donc moi, ça m'intéresse d'avoir ton regard de personne qui porte un peu les enjeux technologiques, mais pas que, au regard des attentes qu'on a du monde de demain. Donc si tu peux nous partager ta vision, bien sûr. Et bonjour.
Quand j'entends "au cœur de l'innovation", j'entends presque "au cœur du problème". On peut se poser cette question-là, mais peut-être aussi "au cœur de la solution". Quand on est au cœur du problème, on peut être une grande partie de la solution aussi.
C'est vrai que chez Shift Project, on a beaucoup travaillé, et on n'est pas les seuls, sur la question du rôle de l'ingénieur et donc des formations d'ingénieur dans la transition écologique et sociale. Donc oui, il y a beaucoup de choses à dire. La première chose à dire, c'est que pour parler de demain, il y a effectivement le souhaitable, il y a aussi ce qu'on va subir, et les choses qu'on ne peut pas vraiment, sur lesquelles on ne peut pas négocier.
Ça, ce sont les lois de la physique. Et je pense que là, comme on s'adresse à des étudiants en médecine qui sont quand même des scientifiques, c'est quelque chose qui est facile à comprendre. Quand je dis à une pomme de ne pas tomber, quand je la lâche, elle va tomber quand même, puisque ce sont les lois de la physique qui prédominent sur les lois humaines.
Donc on ne peut pas contourner ces lois-là. On est sur une petite sphère, une petite bille au milieu de l'espace, qui a un certain nombre de ressources, qui a une certaine quantité d'eau, une certaine quantité d'énergie, avec un petit peu d'énergie solaire en plus. Tout ça, c'est limité.
Donc il faut qu'on fasse avec tout ça. Et ce que donc là, on est en tournage, on est en septembre 2022, on est en pleine guerre, il y a deux ans qui a commencé. Donc on a commencé à percevoir certaines limites de la mondialisation, certaines limites aussi de l'exploitation des ressources, certaines problématiques très importantes notamment en Europe par rapport à l'énergie, et notamment par rapport aux énergies fossiles.
Donc tout ça va continuer, il me semble, à se contraindre. Ce monde, en fait, je pense, va devenir de plus en plus contraint, notamment en termes énergétique et matériel. Et l'énergie, le matériel, c'est ce qui nous entoure ici dans cette table ronde.
Tout a été fait avec de l'énergie et des matériaux, et plus globalement dans la vie de la plupart des gens. Donc on va avoir une grande contraction. Donc ça semble être une mauvaise nouvelle.
En même temps, je pense qu'on peut relativiser. Il y a aussi des populations qui vivent avec. .
. il existe des populations qui vivent très différemment des sociétés occidentales modernes, entre guillemets. Et donc il va falloir apprendre à vivre dans une société où il va falloir faire plus d'économies d'énergie, plus d'économie de matériaux.
Mais c'est en fait pour un monde plus souhaitable, comme tu le disais, Raphaël. Et ça, pour ça, il me semble que l'ingénieur, on en a parlé nous dans notre projet d'ingénieur, il est un petit peu au cœur de ces réflexions-là. Mais il me semble que tous les métiers, toutes les personnes, peuvent avoir un rôle à jouer.
Donc demain, c'est aussi la question de comment est-ce qu'on arrive à impliquer tout le monde dans cette thématique-là ? Et notamment, il y a une question majeure, il me semble : comment est-ce qu'on arrive à repolitiser finalement le rôle de tous, de toutes les professions ? Si je prends l'exemple des ingénieurs, c'est pour l'avoir vécu comme tous mes collègues ingénieurs : on est dans les formations qui sont extrêmement dépolitisées.
C'est tout l'inverse de Sciences Po. C'est vraiment, on parle beaucoup de techniques, on est. .
. ce sont des populations qui savent faire beaucoup de choses, qui sont très adaptables, voilà, travailler avec beaucoup de personnes différentes, mais on ne sait pas vraiment traiter des questions sociales et politiques. Aujourd'hui, ça devient un enjeu crucial.
On ne peut plus, en tant qu'ingénieur, se dire "c'est pas de ma faute, je n'obéis qu'à un décideur". Non, il va falloir trouver des moyens. Ça va pas être facile, il va falloir trouver des moyens d'agir, pour pouvoir, chacun son niveau, intégrer toutes ces problématiques-là.
Et il me semble qu'en fait, dans tous les métiers, c'est le cas. Et les médecins, c'est un petit peu la même chose. Toutes les formations en santé, de manière générale, je pense que finalement on est un petit peu sur cette.
. . on revient un petit peu à cette conclusion-là.
On a pas mal de tendance assez marquée sur une transformation du monde du travail et des métiers demain. Au regard de ce que vous faites au quotidien, comment vous percevez cette évolution du monde du travail ? Par exemple, on a travaillé sur une communauté de communes.
En tant qu'écologue, moi j'aurais voulu mettre en place, recréer des zones humides dans ce territoire-là. Mais en fait, avec ma compétence santé, on s'est rendu compte qu'il pouvait potentiellement y avoir des problématiques liées aux moustiques tigres, ou des problématiques sonores, parce qu'on sait que les amphibiens, c'est quelque chose qui peut être problématique pour les différents habitants. Et du coup, on s'est dit : "Mais comment amener une solution concrète aux élus pour répondre aux différentes thématiques ?
" Et du coup, on a fait une étude. On a montré que par exemple le moustique tigre a une capacité de dispersion de 700 mètres, et à plus d'un kilomètre, on n'avait pas les problématiques sonores. Et du coup, on s'est dit : "Bon, on va faire une cartographie de toutes les zones de remontée de nappe à plus de 1 km de chaque habitation, et là on pourrait faire une zone humide.
" Et du coup, comme il y a eu cette réflexion globale, les élus directement ont signé. Mais du coup, c'est toujours : il faut avoir des compétences et comprendre les autres thématiques pour faire des actions concrètes. Et là, on sait que dans 100% des cas, les projets vont se mettre en œuvre.
Et je pense aussi que les métiers de demain, c'est aussi des métiers qui existent déjà et qui ont été un petit peu oubliés. C'est remettre en valeur des personnes comme les paysans, ou par exemple les maçons. On voit qu'on travaille sur beaucoup de bâtiments qui sont biosourcés, en paille ou en terre.
Et en fait, on a du mal à trouver des maçons, même en formation avec les compagnons, etc. Ils arrivent pas à recruter parce qu'en fait le message a été biaisé. Et en fait, le vrai métier de maçon travaillait sur la terre, sur la paille, sur.
. . et il est très, très valorisant.
Mais en fait on n'arrive pas à faire passer ce message. Donc c'est comme, par exemple, on parle de toilettes sèches. Il faut en fait changer les messages et remplacer par un nouveau mot, et améliorer la communication auprès de ces métiers, parce que ce sont des métiers de demain, très, qui vont être très valorisés.
Mais en fait. . .
Exactement. Petite question par rapport à ce que tu dis : à ton avis, au-delà de la communication, comment faire en sorte de rendre beaucoup plus attractif ce métier ? Parce qu'aujourd'hui, les filières qui se sont créées se sont créées sur autre chose.
Donc qu'est-ce qu'il faudrait pour rendre un peu plus attractif ces métiers-là ? L'amour est dans le pré, ça valorisait. .
. j'en sais rien, mais en tout cas le métier de paysan. Nous, on le voit, on travaille sur des projets comme la ceinture verte pour installer une dizaine de maraîchers bio autour de chaque agglomération.
C'est souvent des gens qui ont fait une école de commerce, des juristes, ou d'autres, ou des anciens ingénieurs qui reviennent justement à la terre. Et maçons, c'est un petit peu pareil. On a un maçon qui travaille en écologie, c'est un ancien prof de SES, etc.
C'est avoir une communication positive sur ces métiers, et surtout mettre en valeur ces personnes-là, dans les. . .
Prendre conscience que effectivement le bâtiment est aussi peut-être toxique pour la santé humaine, et donc donner à ces gens la possibilité de construire des choses qui sont plus bénéfiques pour la santé humaine et pour la santé environnementale. Et si on prend conscience de ça, c'est déjà ce qui est important. C'est de montrer que 15% de l'état de santé est lié au système de soins, avec les 85% restants liés aux environnements de vie.
Donc ça peut être l'habitat, ça peut être l'alimentation, etc. Et ce qu'on aime souvent dire, c'est qu'un agriculteur en bio ou un maçon qui fait des bâtiments biosourcés a autant d'impact qu'un médecin dans un territoire. J'aimerais proposer quelque chose d'un peu plus global.
On va avoir ce vieillissement de la population, et on a tous dans notre entourage vu à quel point on a une scission de plus en plus profonde entre les différentes générations. Moi, titre personnel, j'ai vu aussi à quel point notre société, mettant toutes les ressources du vivant dans une mécanique qui doit encore et encore alimenter la croissance, ben en fait tout est ressource. Et donc si effectivement on puise des ressources dans la terre, on utilise la biodiversité, les animaux autour de nous, mais en fait on utilise aussi les humains que nous sommes, jusqu'à ce qu'à un moment ils ne soient plus productifs.
Et alors on en a plus besoin, on les laisse mourir devant leur télévision, ou dans des maisons de retraite qui sont aujourd'hui des mouroirs. Je vois pas comment le dire autrement. Et donc la question c'est : qu'est-ce qu'on fait ?
Est-ce qu'on continue en fait sur cette tendance-là ? Parce que la promesse était de continuer à pro. .
. qu'à un moment la retraite permettait enfin de pouvoir consommer la planète à grands coups de loisirs, de Club Med, etc, jusqu'à ce qu'on soit plus en état, et paf, ça y est, case prison, maison de retraite, et c'est gagné ? Ou est-ce qu'en fait on change de manière d'être au vivant, de reprendre cette place parmi le vivant ?
Et auquel cas, effectivement, les anciens, ils ont une utilité qui est autrement plus importante dans notre société, puisqu'ils ne seront pas simplement conditionnés par le fait de pouvoir produire de la croissance ou pas. Pour revenir sur l'aspect le rapport aux personnes âgées, je trouve que ça fait rebondir sur une question peut-être plus large, qui est le rapport qu'on a avec l'innovation, et le fait qu'en fait souvent on nous bassine à notre époque de l'innovation, de startups dans tous les sens, avec le besoin d'inventer les nouvelles technologies, etc. Je pense qu'il y a une immense partie de ce qu'on va devoir faire dans le futur qui doit s'inspirer de ce qui était déjà fait dans le passé.
Donc c'est pas forcément un retour en arrière, mais en tout cas il y a toute une grande partie des solutions qui ont déjà été prouvées par le passé. Et c'est dans ce sens-là aussi que la personne âgée peut retrouver beaucoup d'intérêt, comme source. .
. du coup le mot "innovation" fonctionne pas, mais de source d'inspiration pour retrouver, enfin réinventer, le monde de demain, qui en partie existait déjà dans des solutions bien éprouvées. Plus concrètement, tu parlais de technologie, d'innovation.
Si on prend un exemple concret, on a l'impression que c'est super d'innover tout le temps. Effectivement, d'avoir notamment par le numérique, c'est vraiment l'innovation du siècle. Est-ce que les anciens, ils sont vraiment adaptés au numérique ?
Il commence à y avoir des adaptations, mais la plupart d'entre eux sont complètement perdus. Et il y a un truc qu'il faut bien comprendre : c'est que depuis à peu près 70 ans, on est dans une accélération exponentielle. Vous êtes scientifiques, vous savez ce que c'est une exponentielle ?
C'est comme le covid, vous vous rappelez des courbes ? Ça va de plus en plus vite. On est dans une accélération exponentielle des innovations technologiques.
Ce qui veut dire que quand vous voyez vos grands-parents ou vos parents ne rien comprendre à un smartphone, ou je ne sais quel objet technologique, dites-vous que vous, plus tard, ce sera bien pire. Ce sera bien pire, et peut-être plutôt que ce que vous pensez, peut-être à 40, 50, 60 ans. Donc il y a un enjeu aussi de rendre tout ça accessible, et de se poser la question : est-ce qu'il faut vraiment aller dans cette direction de manière aveugle, ou est-ce qu'il faudrait pas qu'on dirige un petit peu plus nos technologies ?
Mais ça, peut-être qu'on y reviendra un peu plus tard. Plusieurs choses à dire sur technologie et santé, innovation technologique et technique et santé. Déjà : si dans les hôpitaux il y a des robots pour assister la chirurgie, si on fait de la chirurgie par réalité virtuelle, s'il y a des pleins de nouvelles molécules pour soigner les cancers, c'est super.
Mais s'il y a plus personne pour travailler dans les hôpitaux, en fait ça ne servira à rien. Aujourd'hui, les services ferment, il y a des services entiers qui ferment à l'hôpital, il y a des urgences qui ne sont plus capables d'accueillir, qui ferment la nuit parce qu'elles sont plus capables d'accueillir du public. Moi je veux bien l'innovation technique, mais peut-être d'abord il y a un facteur humain à prendre en compte.
Deuxième chose : c'est est-ce que si on continue à avancer vers une dépendance aux nouvelles technologies, et avec tout ce que ça entraîne de dépendance aux ressources, qu'elles soient en métaux rares, en énergie, est-ce qu'on pourra toujours les utiliser dans 30 ans ? Et on va apprendre à se servir de plein de technologies, et puis en fait ça va consommer énormément d'énergie, il y aura plus de métaux. .
. enfin ça va entraîner aussi une hyper-spécialisation des métiers encore plus. Voilà, c'est une vraie question à se poser.
Pendant longtemps, l'année dernière je prenais souvent la parole sur les questions de l'argent notamment. Et en fait j'ai l'impression que, que ce soit technologie, argent, mais en fait énergie, et en fait tout, on pourrait désenclaver tout ça en adressant la question de. .
. cette capacité à se croire tout puissant et à toujours rester au-dessus de la pyramide du vivant. Et donc avec cette technologie : est-ce que cette technologie elle sert cette envie de domination permanente, parce que nous, Homo sapiens, ça vient somme tout en haut de la pyramide du vivant ?
Ou est-ce qu'au contraire on peut la revoir comme un moyen pour reprendre notre place parmi le vivant ? Et donc dans ce cas-là, ça demande d'avoir une technologie qui serait une nouvelle technologie, une technologie humble.